‹ Les tréteaux de Charles MonseletChapitre 36 sur 112 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

(Chez M. Edouard Poumier. Des livres^ rien que des livres; des livres jusqu'au plafond; des livres sur le plancher. Un pupitre surchargé de livres. On sonne. Rien ne bouge.)

Le Jeune Homme pauvre, entrant ^ un cordon de sonnette à la main. -^ Monsieur, je vous demande mille fois pardon ; mais on m'a afûrmé que vous étiez chez vous, et... Personne. C'est étrange : il me semble

tùù LA SEMAINE

pourtant entendre comme le bruit d*une plume sur le papier. Après cela, on m'a dit que ce monsieur Edouard Fournier était si petit, si petit, qu'il n'y a peut-être rien d'extraordinaire à ce que je ne l'aperçoive pas du premier coup d'œil. Cherchons bien. Hum... Brmnl {Il s'avance près du pupitre et dérange un exemplaire du Dictionnaire des Contemporains, de M. Vapereau.)

Une voix. — Il j a du monde 1

Le Jeune Homme pauvre. — C'est lui. {Un échafaudage de volumes s'écroule et laisse voir la tête de Af. Edouard Fournier, écrivunL) Monsieur, si je suis indiscret, je me retire.

Edouard Fournier. — Non, demeurez. Je vous avais vu entrer, mais comme je prenais une note au môme instant, je n'ai pas eu le loisir de vous répondre. Asseyez-vous, je vous prie.

Le Jeune Homme pauvre, cherchant des yeux un siège, — Mais je ne vois rien oîi...

Edouard Fournier. — Là, sur les Douze Années de Journalisme de M. Emile de Girardin.

Le Jeune Homme pauvre. — Je vous remercie.

Edouard Fournier. — Ainsi, monsieur» vous venez chez moi pour savoir du neuf, comme on dit vulgairement.

Le Jeune Homme pauvre. — Je l'avoue.

Edouard Fournier. — Ou, à défaut, du vieux-neuf. • Le Jeune Homme pauvre. — Du vieux-neuf, soit.

Edouard Fournier. -^ Car, pour du nouveau absolu, il n'y en a plus. Nous ne vivons pas, nous revivons; nous ne bâtissons pas, nous rebâtissons; nous n'imprimons pas, nous réimprimons; noiw...

Le JpuNE Homme pauvre. — Oui ; et ainsi de suite.

Edouard Fournier. -*- Vous lirez de moi demain des renseignements complètement inédits sur la rue Grenier-sur-reau. C'était un fief de Lothaîre, qui...

Le Jeune Homme pauvre. — La rue Grenier-surl'eau?

Edouard Fournier. — Vous ne la connaissez pas , vous ne pouvez pas la connaître , il n'y a que moi qui la connais. Figurez-vous un égout, un cloaque, quelque ehose de hideux et d*iautUe. Une vraie perle pour un historien.

Le Jeune Homme pauvre. — Pouah I

Edouard Fournier. — J*ai passé sept ans à m*enquérir des habitants du n^ 4 ; aujourd'hui il m'est parfaitement démontré qu'il n'y en a jamais eu.

Le Jeune Homme Huvre. — Voilà un beau résultat.

Edouard Fournier. — Vous croyez railler, mais, par Branthôme, c'est une découverte inestimable pour un archéologue ! •

Le Jeune Homme pauvre. — Je vous croyais un chroniqueur?

Edouard Fournier. — Je le suis en effet; je suis tout ce qu'on veut et tout ce qu'il est possible d'être. Voulez-vous que j'ôte ma casaque de bibliophile? vous allez voir le critique da théâtre et mâme ie parolier d'opéra-ccMEitique. Sachant tout et ayant lu tout, je puis parler de tout. Commandez, faites-vous servir!

Le Jeune Homme pauvre, -r- Eh hten I parlez-moi des livres qui ont la plus de vogue cette année ; de -cette façon , nous ne quitterons pas votre élément favori.

t08 LA SEMAINE

Edouard Fournier. — Comment désirez-Tous que je TOUS en parle, en prose ou en vers?

Le Jeune Homme pauvre. — Je n'ai pas de préférence.

Edouard Fournier. — Nous avons eu ce printemps, (retenez bien la date), le Rai Voltaire ^ par M. Arsène Houssaye.

Le Jeune Homme pauvre. — Le Roi Voltaire? un excellent titre.

Edouard Fournier. — C'est ce que tout le monde a dit.

AIR : Pottr la baronne.

Le roi YoUeire Etait jadi» tm ftUt vitmx, Em mwbrtt ami f^èt du poTt&rre, Comme im eimtrôtem' mvieux.

Le roi Yolttûre.

Le roi Voltaire, De par Houisaiye, ett phu joli :

On dirait ftretque «» mout<iaetaire ; De rotei U ett ewtbeUi,

Le roi FoUatre/

Le Jeune Homme pauvre. — Je me procurerai cet ouvrage, et, s'il est orthodoxe, j'en permettrai la lecture à Marguerite. Après?

Edouard Fournier. — Nous avons eu \ljn An de Révolution ^ par lord Normanby.

Le Jeune Homme pauvre. ~ Heul heul les révolutions ne sont pas mon fort.

Edouard Fournier. — Lord Normanby est un personnage très-distiDgué. >

Lk Jeune Homme pauvre. — Est-ce celui de la chanson?

Edouard Fournier. — Quelle chanson? On a fait une chanson sur lui, et je l'ignorais...

Le Jeune Homme pauvre. — Vous savez bien :

/e vais revoir lord Normanby !

Quand l* hirondelle est de retour.

Quand la nature est reverdie...

Edouard Fournier. — Et vous vous faites passer pour un provincial, malin?

Le Jeune Homme pauvre. — Je ne le ferai plus. Voyons la suite de votre catalogue.

Edouard Fournier. — Les Mauvais Ménages, par Louis Jourdan, un succès domestique.

Le Jeune Homme pauvre. — Huml les Mauvais Ménages,., il y a peut-être une idée de proverbe làdedans. Il faudra que je lise cela. Est-ce tout?

Edouard Fournier. — Ecoutez donc , on ne les remue pas à la pelle, les bons livres. Hais j'entends un de mes confrères, qui aidera ma mémoire.

Page 1