SCENE I
(Le théâtre représente une thambre modeste. Il est neuf heures du matin. Le jeune et stérile écrivain Bruno dort d'un sommeil implacable. On frappe,)
Bruno, à demi réveillé, — Entre... ou entrez. (Deux messieurs paraissent, mûrs tou^ deux, graves tous deux, vêtm de noir tous deux et boutonnés jusqu'au menton,)
Premier Monsieur. — Est-ce à M. Bruno que nous avons Tavantage de parler?
Bruno. — Oui, messieurs.
Second Monsieur. — A monsieur Bruno, l'homme (fe lettres ?
Bruno, étonné. — Uhomme de lettres; oui, messieurs.
Premier Monsieur. — Alors, monsieur, c*est bien vous qui ôtes Fauteur de l'article inséré, le 2S de ce
mois, dans le journal le Trombone artistique et littéraire^ et dirigé contre M. Amédée Butireux?
Bruno. — C'est-à-dire contre le dernier ouvrage de M. Amédée Butireux.
Premier Monsieur. — N'épiloguons pas, monsieur. Ily a dans votre article des attaques et des insinuations qui sortent tout à fait des bornes d'une critique convenable, y
Bruno. — Lesquelles, monsieur?
Premier Monsieur. — Entre autres, le passage ob. vous traitez M. Amédée Butireux de « dernier des pitres » et oti vous avancez que son livre semble avoir été écrit par « un fumiste en démence. »
Bruno. — Eh bien! messieurs?^
Premier Monsieur. — Eh bienl sont-ce là les expressions dont un galant homme doit se servir visà-vis d'un de ses confrères?
Second Monsieur. — Et surtout vis-à-vis d'un homme aussi distingué que M. Butireux?
Bruno, piqué, — L'article a eu cependant beaucoup de succès.
Premier Monsieur. — Djtes un retentissement fâcheux dans ces réunions qu'affriande sans cesse le scandale. Mais les honnêtes gens, monsieur, les honnêtes gens, vous les avez navrés l
Second Monsieur. — Oh! bien certainement.
Bruno. — Enfin, messieurs, que me voulez-vous?
Premier Monsieur. — Notre mission est pénible, mais nous avons dû l'accepter. Nous venons, au nom de notre respectable ami M. Amédée Butireux, vous
demander réparation de Tarticle du Trombmie artis" tique et littéraire. ^
Bruno. — Quelle réparation, messieurs ? car il y en a de plusieurs sortes.
Premier Monsieur. — C'est juste ; aussi M. Butireux, qui comprend jusqu'à un certain point les entraînements de la plume et les nécessités de la vie littéraire, se contenterait d'une lettre d'excuses rendue publique par l'impression, et dans laquelle vous déclareriez retirer les termes offensants dont vous vous êtes servi à son égard.
Bruno, devenu rouge, — Rien que cela? M. Buti* reux n'est pas exigeant.
Second Monsieur. — C'est un homme de bonne compagnie, avant tout, monsieur.
Bruno. — lia tort de se gôner. Que ne me demandet-il de fendre son bois et d'aller au marché pour lui?
Les deux Messieurs. — Monsieur I...
Bruno. — Il y met trop de discrétion, parole d'honneur. A sa place, j'exigerais que le folliculaire fît amende honorable tout le long des boulevards, depuis la Madeleine jusqu'à la Bastille, un cierge de cinquante livres à la main.
Premier Monsieur. — La raillerie est hors de saison, monsieur, et vous nous forcez à changer notre rôle de conciliateurs contre celui de témoins.
Bruno. — Je bats des mains à cette métamorphose.
Premkr Monsieur. — Voici nos cartes ; j'attendrai personnellement jusqu'à demain midi vos fondés de pouvoirs.
Bruno. — C'est bien, messieurs.
- Premier Monsieur. -^ Monsieur, nous vous saluons.
Seconi^ Monsieur. — C'est avec regret, monsieur, que nous vous voyons persister dans cotte attitude agressive ; nous ne croyons cependant pas que M. Amédée Butireux ait eu des torts personnels envers vous. S*il en était ainsi, nous vous prierions d'éclairer notre conscience à ce sujet.
Bruno. — Je n'ai jamais vu M. Butireux, môme en peinture, et j'en remercie le ciel chaque jour.
Second Monsieur. — Pourquoi cela, monsieur?
Bruno. — Parce qu'il en est pour moi de M. Butireux comme des épinards, que je déteste sans les connaître. Si je les connaissais, j'en mangerais peut-être, et rien ne me contrarierait davantage, puisque je les déteste.
Second Monsieur. — Alors, monsieur, vous convenez n'avoir été poussé dans votre incroyable article...
Bruno. — Incroyable!
Second Monsieur. — Par aucun motif sérieux ni par...
Bruno. — Permettez, je n'ai pas dit cela! En outre de la légitime aversion que m'ont toujours inspirée les ouvrages de M. Butireux, j'ai à alléguer un grief contre leur auteur.
Second Monsieur. — Ah I
Premier Monsieur. — Quel grief, monsieur?
Bruno. — Celui de m'avoir exposé à mettre le feu aux rideaux de mon lit, un soir queje m'étais endormi sur une de ses productions.
Premier Monsieur. — Assez, monsieur; nous ne
pouvons tolérer plus longtemps que vous déversiez le ridicule sur une des gloires les plus pures du pays.
Bruno. — Oh I Butireux, une gloire !
Second Monsieur. — Un homme que la postérité classera à côté de Chateaubriand et d*Ancelot. [Bruno se dresse sur son séant.)
Prëmiek Monsieur. — Jeune comme vous l'êtes, monsieur, il est douloureux de vous voir juger avec tant d'injustice les réputations les plus solidement établies. Si vous connaissiez M. Butireux...
Second Monsieur. — C'est le meilleur des hommes I
Bruno, jetant les yeux sur la pendule. — Dix heures déjà?
Premier Monsieur. — Maintenant que nous avons rempli notre devoir, il ne nous reste plus qu'à nous retirer.
Bruno. — C'est cela.
Les deux Messieurs, s'inclinant. — Monsieur...
Bruno. — A demain, messieurs, à demain.