‹ Les tréteaux de Charles MonseletChapitre 66 sur 112 · SYLVIUS A TONT · texte numérisé non relu

SYLVIUS A TONT

« Tony, toi qui connais le cœur féminin pour en «Toir uvenl disséqué, réponds-moi vilement sur les maires que je soumets à ton jugement de carabin. Voilà ! qui arrive :

v( Théodore est venu me, chercher à midi. Il veut que

descende la montagne avec lui, sa maîtresse et une itre grisetle. — Tu verras Clémence, m'a-t-il dit, c'est ae brave personne. Son amant Ta quittée. Elle désire

connaîtreT; allons, ne te fais pas prier.

« Je ne, sais pourquoi Clémence m'attire, je l'ai à peine itr'aperçue chez Théodore; elle n*ariende surprenant, lais elle rit et m'a paru un peu plus spirituelle que le jmmun des grisettes. — Nous partons. — J'ai mis ce >ur-là mon habit de velours neuf, mon pantalon de ve- )urs, un costume qui effraye les bourgeoises de L***.

« Nous descendons la montagne tout joyeusement. Les rbres se penchent sous la brise, ils ont l'air de nous sa-

luet et de nous souhaiter gran^ plaisir. Je me suis rappelé cette guitare :

Sur le gazon les ruisseaux Murmurent leurs amourettes 4 Et l'on yoit jusqu'aux ormeaux.

Pour embrasser les fleurettes.

Pencher leurs jeunes rameaux.

« Les oiseaux chantent leurs plus beaux airs, le ciel eiSt bleu. Au détour d'une petite gorge qu'on appelle dans le pays la Grimpette, à cause de son escarpement, nous apercevons nos amies. Elles marchent en avant, jusqu'à ce que nous arrivions en pleine catnpagnê, de peur que les bourgeois de la ville ne nous aperçoivent ensemble. Quelle misérable existence que la vie de province ! Si on nous voyait cueillir des bluets avec elkî, tout L*** le saurait le lendemain. L'épicier, en nous apercevant, viendrait sur le pas de sa porte et ricanerait bêtement avec le coiffeur, son voisin ; on en parlerait au café des Voyageurs, chez le receveur particulier et chez M. le juge de paix. — Elles sont charmantes de loin avec leurs robes exactement semblables, leurs mantilles noires et leur parasol gorge de pigeon. Elles se sont assises sur le sable en nous attendant ; nous approchons, fai peur, Théodore embrasse sa maîtresse, et je reste en statue de sel. —Eh bien ! tune dis rien, Svlvius, me di* Théodore. — Que veux-tu que je dise? lui ai-je répondu en prenant mes airs les plus farouches. — Allons , donne le bras à Clémence. — J'obéis ; Théodore court en avant avec Adèle; ils rient, ils folâtrent, ils se kitiûent tous les deui. Je continue à ne rien dire ; je suis sûr que Clémence me trouve niais ; mais il m*esl

Tipossible de parler, malangae est liée. « levais tirer les artes, dit démence, aimez-vous ça, monsieur? » Sans le donner le temps de répondre, elle prend dans sa ocbe un paquet de cartes qui paraissent avoir déjà leaucoup servi, et elle se met à les battre, à les retourler et, à Tinspection des figures, commence à me parler le femmes blondes, d'argent , de voyage , de réussite Lans ses projets, et surtout d'un homme brun, — je suis )ruii ! — qui semble destiné à jouer un grand rôle. J'en ai ri et je me suis moqué de ses croyances, — grande malairesse. La conversation s'engage petit à petit, mais d'une façon déplorable comme galanterie. Je dépense tout mon esprit, toutes mes plaisanteries les plus neuves , rien ne porte. Clémence n'est pas assez lettrée I

« Nous arrivons à A***, qui est im bourg au pied de la montagne. Théodore nous rejoint. — Veux-tu dîner ici? dit-il; je connais un petit bouchon où nous serons mieux que des dieux ; nous mangerons dans un bosquet. Comment trouves-tu Clémence? — Gentillç. — Lui as-tu parlé ? — Mais. . . oui. . . beaucoup. — Bon ; je vais (îommander le festin.

« Je maudis Théodore ; il me laisse avec elles seul. Elles, voyant que je ne leur parle pas, rient beaucoup. C'est peut-être de moil Je me sens devenir rouge ; mais je crois m'ètre trompé : elles se racontent des histoires de couture, et des hii^oires assez dégrafées. Heureusement Théodore revient. Il ne se gêne guère, lui : il les embrasse toutes deux à la fois, il connaît l'endroit faible de la grisette. Si je pouvais parler ainsi!

« La servante apporte des artichauts à la poivrade, la gloire du pays, dit-on. Théodore embrasse aussi la ser-

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vante, une bonne grosse flUe, rouge comme les pommes. Jn mange. Ceci me remet un peu et me donne le temps de préparer une conversation pour le retour. La paysanne revient arec des artichauts à la sauce hlanche, la gloire du pays. Elles paraissent n'avoir pas mangé de huit jours; j'aime mieux cela, il n'est pas besoin de leur répondre. Trois'ème plat : des artidiauts à la Barigoule, la :^loire du pays. — Si nous mangions des fraises? dit Théodore. — Oui, c'est bon des fraises, dit Clémence. — Un immense plat de fraises I commande Théodore.— Nous ferons un fraisetivaly dis-je tout honteux de moB mauvais calembour. Hélas! Théodore seul a ri; Qéinence, pour qui cette plaisanterie était évidemment destinée, n'en a pas compris le sel. — Sylvius, dit Théodore, tu es maussade comme un cercueil. On ne se conduit pas ainsi près d'une jolie fille, on l'embrasse. — Mais ses remontrances me rendent encore plus timide.

« Le repas achevé, nous remontons à L"* ; la nmt commence. Clémence s'appuie sur moi; son bras presse le mien. Je lui ai donné le bras du côté du ccsur, c'est elle qui Ta voulu; je le sens battre. Elle ne dît rien. — A la porte de la ville nous nous séparons. Théodore embrasse son amie. Clémence reste devant moi. On me pousse, je Tai embrassée. Mais quel courage il m'a fallu 1

« Mon cher Tony, réponds-moi vite sur ces matières. Théodore est trop brutal ; aussitôt ta réponse, j© te donnerai la sirite.

H Sylvtus. »

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