AMOURS DE PORTIÈRE
Jusqu'alors, la portière a été dépeinte par tous les îcrivains comme l'animal le plus terrible de la création, ûa portière est arrivée à l'état de monstrum horrendum ! Tous les prétendus supplices qu'un écrivain, — race irriable s'il en fut, — a éprouvés dans dix logements de la part de dix portières, il les groupe sur une seule tête et se venge en peignant la portière. Qui ouvre les journaux? la portière. — Qui fait monter les créanciers le matin? La portière.— Qui dit à une maîtresse que . Monsieur est avec quelqu'un, en souriant malignement ? la portière.— Qui fait des cancans dans la maison? la portière.
Lui en aura-t-on jeté des accusations à cette infortunée qui ne peut se défendre? La littérature contemporaine aura à répondre un jour d'avoir condamné iniquement deux innocentes : la portière et la belle-mère. — Le temps est venu de les réhabiliter toutes deux. Aujourd'hui la portière, demain la belle-mère.
— Pardon, Sylvius, si je trahis V amitié en racontant les douces journées que tu passas rue de Vaugirard; mais à toute défense, il faut des preuves. D'un autre côté, j'ai songé qu'il était difûcile de trahir l'amitié, plu-
^ CO^FESSiaî($ B£ SYLYIUS.
sieurft philosophes ayant déclaré que Tamitié n'existait
pas.
n y avait trois semaines que Sylvius était allé installer sa misère joyeuse et ses meubles meublants dans le quartier Yaugirard. Pour une modeste somme, il avait trouvé un appartement composé de deux mansardes, où il était bien difficile de rester debout. A part ce léger défaut, blancheS; gaies, petit papier à fleurs, croisées à tabatière, pas de cheminée, le plus charmant logement du monde. Une vraie mansarde de poète. Quelque chose de très-xare aujourd'hui, où il y a tant de poètes et si peu de mansardes. — Comme Sylvius avait boone mine, on lui avait loué sans aller aux renseignements. La voiture de déménagement arriva le 8 au soir; ce fut un coup de foudre pour la portière, une impressùxi d'enunénagement qui se traduit par ces mots : « Un locataire qui ne payera pas. »
En eiBfet , la voiture, (c'était une voiture à bras) avait un aspect m^ancohque. On y voyait ;
Un fauteuil Louis XY en tapisserie ,
Un cruche à eau.
Un Ht de sangle et deux chaises dépaillées.
Des paquets de livres.
Une table piquée des vers ,
Un matelas à laine dubitative ,
Une tête de mort au bout d'un balai , et encore quelques autres objets, dits de curiosité, qui ne suffisaient pas à compléter un mobilier. Sylvius suivait la charrette avec deux de ses amis, veillant à ce que rien ne se perdît. Le soir, Sylvius accrochant la clef dans la loge, la portière hii dit :
— Vous êtes seul, monsieur?
La portière voulait savoir par là si quelqu*un faisait B ménage du nouveau locataire. Sylvius s^étonna <î'a- )ord de cette question, personne, excepté lui, n'ayant araais fait son ménage. Pendant les trois premiers mois, 1 remit sa clef dans la loge , ne disant mot , et ôtant simplement son chapeau comme il convient. Lbs voisins dirent que c'était un jeune homme étrange, qui avait certainement des chagrins.
Sylvius, qui était parti en voyage, reçut cette lettre de son ami Georges, le paysagiste :
« Mon cher/ je viens de passer chez toi. Tai causé deux heures avec ta portière. Ah 1 quelle portière 1 une perle dans une loge! un ange, enfin! Tu connais mon amour pour les châtaigniers , je préfère ta portière. Je comprends que tu caches un pareil trésor. Jaloux 1 Elle m'a parlé longuement de toi; cette femme t'adore. Elle s'étonne de tes façons mélancoliques. Les façons mélancoliques m'ont beaucoup diverti. Jouerais-tu le spleen dans cette maison, toi qui est si fou et si gai t Elle m'a dit que, pensant que j''étais ton meifleui* ami, je pourrais parler en sa faveur. Sais-tu ce qu'elle veut? elle veut faire ton' ménage. Pourquoi veut-elle faire ton ménage?...»
Quelques jours après , Sylvius arriva et dit à la portière :
— Madame, quand vous voudrez faire taen ménage, ^ail«s-îe ! Je ne tous demande qu'une chose ; ne rangez rienl
— Mais, monsieur, dit-elle en souriant, il est bien difficile de ne pas ranger.
100 CONFESSIONS DE STLYIUS.
— Pardon, madame. J'aime le désordre et je tcouyerais insensé de vivre dans une chambre balayée, lavée et appropriée tous les jours. De grâce, ne rangez pas 1
— Comme il plaira à monsieur.
— Je ne reviendrai guère avant minuit; ayez la complaisance de mettre la clef en dehors, afin de ne pas toq^ déranger.
Sylvius courut chez son dmi Georges, et tous deux s'en allèrent chez Katcomb, un trou anglais, le seul endroit de Paris où l'on mange du véritable roast-beef, et où Ton boit du grog réel.
— Georges, quelles sont ces histoires de portière cpe tu m'as écrites ?
— ^ Je t'ai dit la vérité : cette femme t'aime.
— Ahl Seigneur,* détournez de moi ce calice.
— Peut-être pas si amer que tu le crois.
■7- Crois-tu que je puisse aimer une femme de qua- .ranteans?
— Mais, Sylvius, elle ne t'aime peut-être pas.
— Pourquoi demande- 1- elle à faire mon ménage, sinon pour pénétrer à toute heure dans mes appartements.
-;- Serait-elle entraînée par la soif de l'or?
— Bahl sept francs par mois ne constituent pas la soif de Tor, ce serait une bassesse.
— J'ai remarqué, continua Georges, qu'elle lisait ua roman de M. de Balzac.
— AhJ dit Sylvius , je suis perdu. Elle ht Balzac, ceci est grave ; cette femme m'aime. Je ne rentrerai pas chei moi, je veux déménager.
— Allons, rentre, je vais te reconduire.
Sylvius se laissa persuader, et minuit sonnaitlorsqu'il •rappa à sa porte ; on fut assez long à ouvrir. Enfin, il put entrer dans la loge qui était éclairée; la portière, dans un fauteuil, tenait un livre. Elle avait un peignoir indiscret qui montrait à des yeux curieux une poitrine blanche et bien meublée. Sa «bouche souriante laissait admirer des dents blanches. Elle avait de grands yeilx bleus humides ; Sylvius la regardait ; elle Hsait tranquillement. . .
— Vous rentrez bien tard, monsieur, dit-elle gracieusement.
— Oui ; je vous dérange?
— Au contraire, je lisais. Voilà votre clef, monsieur, dit-elle en la présentant à Sylvius.
— Georges a raison, pensa Sylvius. Moi qui prenais cette femme pour une portière , je m'aperçois que cette portière est une'femme. Quant à Famour, je serai trop heureux si elle y songeait. Elle n*a pas quarante ans, tout au plus trente-quatre à trente-cinq. Elle a dû éprouver réellement dos malheurs ; sa voix est d'une grande douceur. On dirait presque une princesse déguisée ou une bâtarde de grand seigneur, je lui trouve le nez bourbonien. Dois-je l'aimer ou ne l'aimer pas?
Le lendemain matin de bonne heure , on frappa à la^ porte de Sylvius :
— C'est moi : Mélanie.
Mélanie était une petite ouvrière que Sylvius avait rencontrée au bal.
— Il faut la sacrifier, pensa-t-il, je n'ouvrirai pas.
— Sylvius, Sylvius! criait la petite Mélanie, ouvre donc!
m CONFESSIONS DE STLYIUS.
Hais il ne répondait pas, el peadant que oes dîx4»Dt ans frappaienl à sa porte, il songeût à TaoïoiBr de quarante ans, amour pour lui inconnu jusque-4à. La ieasune qui met en jeu ses dernières années <loit eàerch«r à les dorer d'amour. La femme de quarante ans qui aime, aime violemment. ïJle en est au chant du cygne. SjiK* q«e-là elle a plaeé son amour à la légère, die yeut h quarante ans le placer à gros int^ts. Elle a alors qpielques points de ressemblance avec Tusurier. Ce qu'elle déploie de coquetteries pour faire oublier la palle d oie accusatrice doit être immense. A la patte d'oie, baromètre des aAnées, elle préférerait des cheveux blancs.
— J'ai vu des femmes mi cheveux blancs très-jeunes, s*écria Sylvius en coupant court à ses pensées.
— Sylvius, Sylvius, dit une d^rmère fois Mélanie en Boeurtrissant son Joli poing contre la porte.
Et elle s'en alla, en faisant résonner avec colère les marches de rescaliey. Quielqujes minutes après, Sylvius reconnut la voix de la portière : il se leva, passa ua pantalon à pied et courut ouvrir :
— Monsieur, une petite demoiselle est .v^nue vons diemander.
— Avez-vous dit que f y étais?
— Oui... je ne sais pas si j'ai bien fait,..
— Très-bien ! Ne^laissez plus monter cette petite. La figure de la portière s'illumina.
— r Elle me dérange 1 continua Sylvius ; il faut la promener, ravoir partout avec moi. Et puis, je ne Faimepas.
— Elle a lair... commun, n'est Hi^e pas, monsieur? ces fenimesHlà compromettent toujours. Ainsi je ne la Laisserai plus monter.
CONFESSIONS DE SYLVICS. 105
— Jamais ; vous lui âker. que je n'y stâs pas.
— Vous devriez, monsieur, puisque vous sortez trèsird, déjeuner chez vous. Je pourrais vous faire du cho- >lat tous les matins ou du café. . .
— Vous ^tes trop bonne... j'accepte... Je suis trèieureux d*avoir Tencontré une femme aussi... aim... ussi serviaWe que vous. H y a trois mois que |e vous onnais, et cependant je ne Vous ai vue qu'hier.
Sylvîfis avait une certaine manièr-e de prononciation, [u'on pouirait appeler V italique de la conversation, qui lonna à ce naot vue un sens tout particulier. La portière ixa ses grands yeux bleus sur Sylvius, lesquels yeux enfermaient autant de fLècbes que Veut le carquois de iilupidon. Et elle descendit;
— Elle a, se dU4l, quelque jalousie à propos de Méi&nie ; tant mieux.
Sur quoi il s'habilla radieux, descendit les escaliers en chantant, et torava le moyen de caqueter une heure dans la loge en prenant ses lettres.
— Eh 1 que tu as Tair radiettx 1 dît Georges ea le voyant armer; aui»ai&4u hérité?
— ■ Ma portière 1 ma portière 1 ma portière!
— Eh bienl qu'y a-t-il?
— Ta avais raison, Georges ; j'ai vu cela dans ses yeux Heus. Les beaux yeux! les belles dents! les beaux...
-- En es-tu déjà à la cataloguer?
-* Noa. .. Je lui ai sacrifié Méianie.
— Tu as eu lort.
— Ette m'aime, J^cii sois sûr. Mais, Georges, je suis embarrassé. Je ne peux pas décemment déclarer ma flamme à une portièce de trente-cinq ans.
— Hier tu me disais quarante.
— J'avais tort; elle n'a que trente-cinq ans, mais il n'est pas question de l'âge...
— C'est facile. Reste chez toi quatre jours. Sois malade, — dans ton lit. — Une indisposition... EUe te soignera. Tu parleras beaucoup de Tamour. Un peu de byronismene fera pas de mal. On ne t'aura jamais aimé réellement et pour toi ; avec cette tartine on peut parlei pendant trois jours. Tu mêleras un peu de jeune fîïïe légère et aimant le plaisir, etc., etc. Ce que je te dis là, Sylvius, doit servir de cliché pour toutes les femmes de trente à soixante.
— Certainement, mais je vais beaucoup m'ennuyer. î*ense donc 1 quatre jours couché ! . . .
— Si tu te conduis bien , ma médecine peut faire son effet le premier jour. Cela dépend de toi.
Sylvius rentra dans sa mansarde et prépara tout ce qui lui était nécessaire pendant sa maladie. Il se coucha, prit un livre, et plaça sur son lit la tête de mort, en songeant que cette tête pouvait jouer un grand rôle et servir au besoin à des déclamations de mélodrame. DaE5 la soirée, Georges vint le voir et lui donner du courage.
— Crois-tu, dit Sylvius, qu'il ne serait pas plue raisonnable de lui écrire mon amour?
— Non, cela n'avance à rien. Après la lettre, il y aura une entrevue , et tu seras mille fois plus embarras^j qu'avant. Puisqu'elle n'est paâ encore montée, je vais lui parler en descendan i Rappelle-toi bien les conseils qu^ je t'ai donnés. Adieu
Cinq minutes après, la portière montait.
CONFESSIONS DE SYLYIUS. 105
— T Votre ami m'a dit, moasieur Sylvius, que vous étiez malade.
— Oh! malade, non; je suis malheureux, ennujré, dit-il de Tair le plus mélancolique.
— Désirez-vous que je vous tienne compagnie?
— Cela ne sera guère divertissant pour vous, madame.
La portière s*assit sur un fauteuil près du lit.
— Oh! dit^elle tout à coup, ime tête de mort! La vilaine chose!...
— C'est pourtant l'image du bonheur.., quand on est malheureux. . . Pourquoi est-on si lâche . « . 11 faut si peu de temps pour mourir...
— Eh bian ! Sylvius, dit-elle eu lui prenant la main, voulez-vous chasser bien loin ces vilaines idées?... Mais vous avez la fièvre, votre main est brûlante?... Pauvre jeune homme I...
— Avoir été troi^^pé... reprit Sylvius qui jugea convenable de se donner le délire, ma poitrine brûle... mon front est ardent... J'aime, hélas 1 une femme qui l'ignore.
Il saisit en même temps l'autre main de sa gardemalade et U la regarda fixement : — Elle ne m'aimera jamais, n'est-ce pas?
-^ Pourquoi 1 il faut le lui dire. .. Oh I vous me serrez trop les mains... Pauvre jeune homme, il délire...
— C'est que mon amour est violent, et que si cette femme veut le partager, il faudra qu'elle le jure sur cette tête de morte chérie... c'est la tête d'une de mes cousines. . . Pauvre enfant ! . . .
Le déUre de Sylvius augmentait.
— Jurez-le, s'écria-t-fl^n ^amenant de force lesmaîns de la portière sur le crâne, jurez que vous m'aimerez INMirlaTie.
— n faut vous satisfaire, dit-elle.
Et comme elle se penchait au-dessus du lit pour aclîomplir le serment, Sylvius'se leva d'un bond, la saisit parla taiUe... ( )
— Y pensez-vous, Sylvius?
STI^VIUS A THÉODOKE
« Quelquefois, il me prend de violentes envies de retamier dans notre petite ville , surtout les seirs où je traverse le pont des Arts. Le vent de ce pont me rappelle le vent de notre montagne de L***. Alors, je songe à vous tous qui m'aimiez, je songe à la pronaenadc des Ormes, je songe à M. le commissaire de police, notre victime. Hemreusement, cet accès de nostiJgie ne dure que cinq minutes.
« Mes souvemrs heureux ne peuvent guère lutter avec mes souvenirs malheureux. Je ne sais comment tu p«K rester en province, avec ces gens étroits de cœur el d^imagination, qui passent leur vie à peser des riens el à discuter des moins que lien. L'individu le plus heureusement organisé, demeurant en province jusqu'à rage 4e vingt-cinq ans, sentira tm jour assoupies ses îieidtés.« L'air de la'province est un poison lent, qui endoK pour la vie les plus vives intelligences. Aussi, si Je me suis conservé jeune dans ta petite ville, le dois-je à cette
GONFESSIÛNS Bfi SYiVlUS, 41,1
e délurée et exceatrique dont persoiuie ae compfi^i but.
r< J'ai a^]pns pax Vertunles^Rois que tu te rasgetts. ant pis. Ce sont les premiers syiopiâmes du poison, •onc, j'ai revu Vertu-des-Rois. La première fois, j'éUis resque ému. On ne reroit jamais sans émotion sa pi^elière maîtresse. Elle fut très-aimable pour moi, et rieik ^eùt é^ plus fadie que de renouer ^$ luaciesnes mours ; mais je voulus attendre. . . A notre seconde ^revue, je la vis si indifféremment que je ne retourna »lus chee e)le. Ce n'est pas en amour que la queue oupée du serpent se rattache au corps.
a Aussi bien, d'autres liaisons se préparaient li est )résunaable que le cœur a une seconde vue, et qu^ le vin e longtemps à l'avance qu'il va avoir ftwce oecu- )ations. Comme le cœur est un grand tyran et qu'il eal e naattre absolu de toute notre machine, il agit à sa ^uise, chasse les anciens souvenirs, évoque des pensées aouvelles; enfin, mon cœur a rejeté violemment Vertudes-Rœs. L'ingrat, en tout ceci, est mon cceur.
« J'ai pu être aimé décemment d'une femme de peu, et l'avouer comme on avoue une bourgeoise. D'ailleurs, elle avait les mains blanches, ce qui est un grand point dans le code amoureux, et elle lisait couramment Balzac et madame Sand. J'entends par couramment qu'elle les comprenait.
« Nous en sommes arrivés tout de suite à l'amour plastique, la meilleure preuve que j'ai renoncé à mes idées platonico-provinciales qui te faisaient rager si fort. Celte femme méritait presque d'être une femme supé-. l'ieure. Elle me disait : « Mon ami, j'ai trente-cinq ààs
a VOUS m'aimereK huit jours. Je ne m'en plains pas, « c^est huit Jours que j'ajouterai à la maigre addition de « mes jours heureux. J'ai trente-cinq ans et vous en avez « vingt-deux. Mes cheveux sont toujours mes cheveui « noirs d'il y a quinze ans ; mais un matin, ils seront « gris pour vous. Mon front est toujours blanc et vierge « de rides; mais un soir, vous les chercherez, ces ride? « terribles et vous en trouverez. Mon ami, trente-cinn « ans sont un prisme mentour qui nous vieillit toute jours. »
« Je n'en écoutai pas davantage, Théodore. La charmante femme I Je baisai son front pur, en passant ms main dan» ses cheveux. Dis-moi si c'est là une portière... qui me dit vous^ — une délicatesse inconnue aux femmes de notre pays. J'ai vécu cinq mois de cette vie heureuse; lorsque j'ai appris psff hasard que celte femme si aimante, si dévouée, qui avait tant d'imprévn en amour, était la maîtresse de mon propriétaire. Ah! mon ami, j'ai pleuré d'abord, et puis la colère est venue... Je cours à sa loge, je l'insulte, Fingrate, je crie, elle se trouve mal, les voisins accourent, je raconte mes aventures; j'étais si malheureux... La douleur est aussi indiscrète que le vin. . . Toute la maison sait mes amours.
« Je remonte chez moi avec des trésors de rage. Je pense à aller trouver le propriétaire, mon rival, à lu: dire tout... Les mains blanches de la portière étaient expliquées! Mais, abattu, je me jette sur mon lit, et deux jours se passent saris que je descende. Je craignais do la revoir. .. Le gros de la douleur passé, je me sens faini. — Elle ny est plus, me dit une vieille voisine qui savai; à peu près officiellement notre commerce. — Ah! tant
mieux. — Le propriétaire Ta chassée à la minute; quelqu'un aura été bavarder chez lui. Pâme! c'est un peu votre faute. — Pauvre femme ! dis-je en me surprenant quelques traces de pitié' — Elle voulait vous revoir, elle n'a pas osé. — Et elle a bien fait, répondis-je en me rappelant les blessures de mon cœur.
(c Dans la loge étaient déjà installés un cordonnier et sa femme. Cela me serra le cœur. Je Tavais vue là la première fois, et quand elle y habitait encore, cette loge était un petit logis parfumé. Aujourd'hui, ce drôle qui raccommode des bottes, cette créature qu'on ose appeler femme, et cette odeur de poix et de cuir me font voir la loge dans son odieuse réalité. — C'est vous qui êtes le jeune homme du second, me dit le portier. — Oui. — C'est que le propriétaire a bien recommandé qu'on n'oublie pas de vous donner ce papier.
« Je pris le papier. C'était un congé par huissier. Le propriétaire se vengeait : il avait été aussi cruellement blessé que moi de l'infidélité de cçtte femme. Sa colère fut terrible ijdans six semaines il fallait déménager. Et je devais trois termes. Le 8 arriva. Vous autres provinciaux, vous n'avez pas la moindre idée du 8, chiffre terrible qui se représente tous les trois mois.. Les bravas femmes parlent du 13, comïne du plus néfaste des nombres. Mais le 13 ne s'empare que des esprits faibles et crédules, tandis que le 8 est réel, sérieux et brutal comme un coup de canon. Lorsque midi sonnc^ le 8 vous crie : De l'argent ! de Targent! de l'argent 1
« Après toutes sortes d'emprunts, j'avais trouvé de quoi payer deux termes. Le propriétaire fut inflexible. Sa vengeance était impitoyable. On garda mes meubles.
l«f CONFESSIONS «E SYLVIÛS.
Mes pauvres meubles l J'ai laissé là, pour trente francs, mes Tieilte^ gtayures^ mes vieux livres-, une commode ébréchée^ une table boiteuse, trois ou quatre cliaises d£g»aillées. Un mobilier abandontté... ce,fut là ime àovr , lenx terrible pour moi. Tu ne sais pajs conune on tient à miUe babioles accoutumées. Ce sont de vieux fauteuils qui ont été les confidents de vos joies et de vos peines, sur lesquels oa s'est assis, et qui vous ont toujours fait le même accueil. Uaccueil d^ mes chaises était un peu dur, il est vrail Si bien que j'ai emporté mon lit et mie ehldse^ ainçi le veut la loi.
<c Je t'ai écrit un peu pour te donner ma nouvelle adresse, un peu pour te conter toutes ces choses dont je te laisse la quaUûcation. Adieu. Songe un peu à ton ami.
« SVLVIUS. »
thi
Pourquoi lès FESËiiiËs DoivÈNt TomouRs sb garoek
t>Vfi AMOtJR i'ÀRTISTÈ
Sylvîus prit un nouveau logeraient et acheta quelques meubles. Un, soir c(u'il traversait la cour, il aperçut devant lui une femme tenant une chandelle. H marcha rapidement et arriva en même temps qu'elle au pied de Tescaher.
La jeune fille était coiirt vêtue : un simple Jupon pardessus la chemise, un fichu autour du cou. Elle s'arrêta au bas de l'escalier comme pour laiisseir passei* Sylvius qui, jpôur ne p8(s éatfnquer iià lois delà f)ohtesse, flion*
cbN^Ès*gidNs bk stLtius. iii
ra i'èscalîer d'un lesté ta jèlîâe MU àttèiiSàit... §ylmi renouvela son geste èâns plus cle sûcbès... ioÛi ieux éiàient S peu près dans la critîqîlè sliîldtibri de^ 3érsonnés qui, surùri troUbir, cheî'cïiârit S passer biitri!; je rèncèiitrënt toujbiit's'.
La jeune fille pattît alors d'uiî étM de Kré ai tiikS; îue Sylvius comprit alors pourquoi elle ne montait pas la première. Elle craignaii î^è indiscrétions de son costume de nuit. Sylvîus grimpa l'escalier suivi de la jeune Qlle ; éï; eri se retbtirriàiit t)ïilà d'iihë ftlîS, fl vît qu'il avait affaire à une femme jeune et robuste, dans tout répàïl8Tiîs^èmènt Se k sântë!
La j[i6sîtîori de Sylvius ëtaît atl^M faVbtâble ptihi M que èelie crainte d'àbbrd.pàrlfiljeiinè'flllèi Trois iriârches à peine les séparaient... Le flchtl qu'elle ètvait Jètë,' pour lèl formé, sur seâ épaules, àvèilt trop envie (le former îiiiè sbititibn de èontiiiuîté a^ec lèt cKemisé, et Sylvius pouvait adiùirer sans éntfâvès cô qùè lît vbi^ sine croyait si bien câChé. Jamais SyMùs ii'âvàiît vti |)areîilè |)roWsiûiï de cheveui i c(uî séiàblàierit un t6rre;it èssâj^^ani de fcrîsèr ièl pèîgùe ipii lèàr servait de di^ue.
— Bonsoir^ monsieur 1 dit-elle eri entMrit dêtûs un petit cbrriâof sittié k Tètîige au-dessous AU lù^éinëhi de Sylvîiis.
— tionsoir, iriademoîselle.
Sylvius rentra chez lui, se mît èl son btireaii, ^èiisa' longuement et prit une carte de visite. Â la siiîtè de sôri nom^ il écrivît : i Deux liêùre^ du inâtiii. — Je fie dors pas. Votre côstîimèïêgèr m'inquiète et mé inel la cëivèïlo i Veuvers. Je pense à vos beaux clièvlû4 lïofw; »
Ce billet avait coûté deux heures de réfleiion. Àpiès l'avoir écrit, Sylvius ouvrit sa porte avec autant de prudence qu'un voleur, et ce ne fut qu'après s'être heurté maintes fois contre les murs, que Sylvius crut reconnaître la porte de sa voisine. Il découvrit une légère fente au bas, et put glisser sa carte de visite.
d'un bouquet qui fit merveilles
Pendant huit jours, leà cartes de visite se succédèrent quotidiennement. Elles ne variaient guère comme rédaction. Sylvius pensant cyniquement qu'en matières amoureuses bis repetita placent.
Un soir qu'il revenait du Luxembourg, il s'aperçut pour la première fois que la place Saint-Sulpice était transformée en marché aux fleurs. Il revint chez lui avec un énorme bouquet ; et comme un bouquet est un grand seigneur qui se présente rarement sans se faire annoncer, il l'accompagna d'une page présumée incendiaire, dont voici un fragment :
« Ma belle voisine,
a Qui avez des cheveux noirs, pourquoi faut-il que je vous aie rencontrée? Vous m'avez volé le sommeil... Je vous aime. On a dû vous dire bien des fois ces trois mots si beaux et si communs. Laissez-moi vous les redire de vive voix ; assurément, vous ne les aurez jamais entendus aussi beaux. Us sont plus harmonieux que toutes les musiques du monde, et ceux-là seuls qui ne sont pas amoureux s'en servent à faux. »
— Je ne crois pas, se dit Sylvius après avoir relu ce paragraphe, que M. de Voiture et M. deBenserade aienr jamais produit pareil galimatias. Maintenant, il s'agit de terminer par une finesse amoureuse de la môme école. — Et il continua :
« Ma belle voisine, j'attends votre réponse. Sur ma foi, j'ai respérance, car vous avez sans doute la charité.
« Sylvius. »
L'épître terminée, il descendit à pas de loup son escalier, mit le bouquet dans le trou de la serrure de la voisine et jeta le billet sous la porte.
Il était dix heures du soir. Sylvius, certain que la jeune fille n'était pas rentrée, laissa sa porte entr'ouverte, s'établit dans son fauteuil et lut. Une demi-heure après, il dressa l'oreille ; il avait entendu un bruit de pas à l'étage au-dessous. C'était bien elle! il se mît derrière sa porte, placé de manière à entendre le moindre bruit.
La voisine aperçut tout d'abord le bouquet; elle le prit en froissant le papier, ce qui donna à croire à Técouteur qu'elle était formalisée. Sylvius, n'entendant plus aucun bruit, pensa que sa conduite avait été un peu ha-
Tout àcoup la voisine ouvrit sa porte, et se jjirit à chanter de sa voix la plus joyeuse.
— Hein ! qu'est-ce que cela?, se dit Sylvius. Que veulent dire ces rossignolades^
A travers une fente de la porte, Sylvius put apercevoir la voisine sortant prudenlment du corridor et regardant dans la direction du second étage. La chanson continuait
J}| CONFESSIONS DE ÇYLVIUS.
fly^PW^f^ftfi V^^W' T^^pP W% femme, dont Importe f^ç^t ^ap^ ^ CQfle d^ Sylyiijg, se îflpnjra en criant :
trpi^ jpjarig (lij soif. tjgfJS, dii;§lle en yq^ant la porte entr* ouverte d'où s'échappait de la lumière, vous êtes ep-
— Ijïai^ cela n^ fion de bien extraordinaire, réponditil en paraissant.
— Ça n'^ p^^§ (l'égard pour les personnes âgées, ces mies-là?**
— Lft lji^pcbis§eu§e, j'ipa^^ji}^.
— Ne serait-ce qu*|;pç bknçl^is^eusfj? fit Ç^lyius en se irQtir^|it, désappointé.
Q^çjqueg min|ite§ apr^s on jppntait le§ e^çalieçç.— Oh! se 4}t Sylyifis, el)e fi }'^u4S^? fî? ^^P"^ P^!^^ WPi-— ^ï^j? ^! se trompait, la jeijne fille ypnait tout simj|lement jeter sur le carré un tas de papiers et de porceau^ d'étoffe; ou plutjot c'était un prétextQ à rpncqntrer le voisin. En l'entendfint, la vieille fQn)ipe sortit de son logis.
— A}il gà, la belle, quelle conduite menez-vous?
— Yqu§ voyez, je jette (jes loques au tas. —ppuphez-vou^ trapqjiiUment, oujç me plaipsau
propriétaire.
^j^un^^ffllQ degcendit prépjpitammeift, foft contrariée de n'avoir pu rencontrer Sylyips. Malgré tqiit, elle tint ^a pfjrtç Pîiyerte.
— J'ai commencé, se dit^ylvius, je ne puis ep rester là. EUe e?t blanchisse vise, mais pn a yi; dp§ bl^chisseusesgui...
Çppfime il pliait sorj-ir, il reîr|ar(}i}a ^yec cok^p que la
CO.NFiESSIONS DE SYl.¥iU$. m
vieille TCMfiûe yei&ait encore et qn^eile «il«U; TeiMii^n^lK desceudre les escaliers. •— Âb! la sorcière l s'émA-t-ili elle se doute de quelque chose.— flreQtr|L|6b^z Ijjii^ pa$^ un pantalon à pied propre à marda^r pta}^ ^^téfi^)^ sèment^ et s'enveloppa d'une façon d» Tûb» ^ cb^n^bre monacale, couleur de mjr^tère.
Il était en train de teronner ce$ {^p«r«tijb, ^orsw^ la porte de la blanchisseuse se ferma .viotopifla^^t* rr Allons, la voilà furieuse de m'âarpir trop toogtepp? 1^ tendu. Descendons, malgré toutf
Heureusement, la voisine Agée, fatiguée de yeiU^r inutilement, s'était renfermée. Sylvius arriva sang avpir éveillé Tattention de personne j^ la pprti^ de la jeune fille. Nul bruit ne sp faisait entendre à l'intérieur; et la serrure ne laissait échapper aucune trace 4^ lumière* -r- Elle dort, pensa-t-il.
Il gratta mystérieusement à la porte.
On ne répondit pas.
Il gratta plusieurs fois.
— Qui est là? fit une voix féminine.
Sylvius, pour ne pas compromettre la jeune fille auprès des locataires, répondit: moi, par le trou de la serrure.
— Qui, vous?
-— Si elle croit que je vais entamer un dialogue séparé d'elle par une porte I pensa Sylvms.
Au même instant, il entendit le craquement d'une allumette chimique, sans nul doute destinée à allumer la chandelle et à reconnaître le mystérieux visiteur. On ne sait encore quelle idée passa parla tête de Sylvius; mais il se retira doucement en descendant les escaliers. La
ne CONFESSIONS DE STLYIUS.
Uanchisseusé fut fort étonnée de ne trouyer persoime. Elle sortit du petit corridor, et, guidée par un rire qu'elle entendit à rétage au-dessous, elle descendit courageusement. Sylvios descendait aussi.
Arrivé dans la cour : — C'est assez, se dit-il, remontons. Et il grimpa les escaliers, toujours sans brait, mais voyant avec surprise devant lui une ombre qui semblait guider ses pas sur les siens, c'est-à-dire qui franchissait une marche à mesure qu'il en franchissait une autre. La distance était toujours égale.
Au milieu de l'escalier, Sylvius s'arrêta, et rombie s'arrêta.
— Elle a du courage, dit-il.
Et il monta. L'ombre monta, jusqu'à ce qu'elle disparût dans le petit corridor, Sylvius la suivit, et, voyant un rayon de lumière qui sortait d'une porte, il arrira jusqu'au seuil.
— Entrez donc, dit là blanchisseuse en voyant Sylvius la tête encapuchonnée, et qui, restant immobile sur
- le seuil de la porte, cherchait évidemment à produire de l'effet.
Sylvius ne se fit pas prier, et, d'un bond, il s'élança sur le lit...
On va crier au scandale, àVimpudeur et à mille autres billevesées que les gens dits moraux et sérieux ont constamment dans la bouche. Mais le romancier, fort de ion innocence, poursuit sa route sans s'inquiéter de ces clameurs.
Sylvius sauta sur le lit, par la seule raison qu'il n'y avait pas de chaises. Il y en avait une, mais elle était occupée par la jeune fille.
CONFESSIONS DE SYLVIUS. m
— Votre nom, ma belle voisine? demanda Sylvius.
— Je m^ appelle Eugénie.
— Je Tai demandé plus d'une fois atix échos d'alentour. Malheureusement cette maison ne possède pas d'échos d'alentour.
— Je vous remercie, mon voisin, de votre charmant bouquet.
— Oh! pourquoi en parler? Je vous remercie bien plus, ma chère Eugénie, d'avoir conservé le galant costume qui vous couvrait le jour où je vous aperçus pour la première fois. Avez-vous lu tous mes billets?
— Oui. Vous êtes un moqueur.
— Vous voyez bien dans mes yeux que je ne me moque pas et que je vous aime... -
— Tout le monde dit ça.
— -Ahl Eugénie, pourquoi me confondez-vous avec tout le monde? Tout le monde, c'est les gens qui n'aiment pas, qui ne sentent pas, qui ont L'air de chanter auprès des femmes un air convenu, en changeant la ritournelle. . . Ceux-là ont beaucoup de succès ; les femmes sont si niaises!...
— Eh! mais, ce n'est guère galant, ce que vous me dites là, répondit Eugénie.
Est-il besoin d'indiquer que Sylvius, étendu sur le ht, tenait dans ses mains les mains d'Eugénie, assise sur une chaise? Si cela est inutile, il sera bienséant d'ajouter que certains nuages passaient de temps en temps sur le front de Sylvius. Eugénie avait les bras rouget. Cette abondance de santé peut plaire à quelques-uns; mais Sylvius avait d'autres idées, la femme maigre était son rêve et chatoyait fréquemment dans ses pensées. Les
us CONFESSIONS DE 6YLVIU6.
bras d'Eugénie apportaient une fatale inflttetice dons la
conversation. Aussi dit-elle :
— Il est tempi de vous retirer, Sylvitts. Je suis faiw gQée... Et les voisins!...
— Je vais m'en aller, répondit Sylvius.
n resta, à la faveur d'une longue histoire. Au bout d'une demi-heure :
-* Je vous en prie, Sylvius, il est trois heures, je voudrais dormir.
— Allons, Eugénie, je vous obéis... Adieu, dit-il en allant vers la porte. — Ahl j'ai laissé ma clef en dedans...
— Est-ce bien vrai? dit-elle en riant.
— Aussi vrai que je vous aime,
— Ce n'est pas vrai, alors.
— Eugénie, allez voir ; et si la clef n'y est pas, croirezvoùsàmonamour?..
— Peut-être.
Elle sortit et revint en toute hâte.
— Je croMS à la clef, mais pas à votre amour. Il hn\ vous en aller, malgré tout.
— Oh ! l'inhumaine î vous me laisseriez mourir de froid dans les escaliers?
— Pensez donc aux voisins, et puis je suis fatiguée. Il faut que je me lève de bonne heure.
^ Couohez-vous, Eugénie, je resterai sur le plancher; je suis accoutumé à la dure.
Eugénie se coucha. Sylvius éteignit la chandelle, et. suivant ses promesses, s'étendit tfûr le pàri^fiet. Après cinq minutes :
— Dormez-vous, Eiigénie?
— Ce ne «pra pas long.
— Votre parquet est très-dur...
— Eh bien, asseyez-vous sur la chaise...
Sylvius s'assit sur la chaise contre le lit. Eugénie s'était retirée dans la ruelle.
— Eugénie I
— Quoi encore f vous êtes impatientant...
— Je vous souhaite le bonsoir. . .
— Ah 1 dit-elle d'un accent étonné.
Sylvius sortit. Le souvenir des bras rouges 'était trop poignant.
REPRISES PERDllflS
Quelques jours après, Sylvius jugea qu'il avait été trop cruel et qu'il s'était conduit d'une façon trop Spartiate. Et pour se réconcilier avec Eugénie, il lid écrivit :
K Peut-être me traitez-vous d'extravagant, de fou... mais vous m'avez chassé si impitoyablement de chez vous, l'autre soir, à quatre heures du matin... j -étais si heureux dans votre petite chambre, près de vous... ïe ne pense plus qu'à vous. . . J'ai voulu lire depuis ce temps, et je lis votre nom à chaque niot.
«c Comme je songeais à ces trois heures délicieuses que nous pàssâines ensetnblë, il est venii dans k cour un orgue qui a joué une valse de Strauss. Je ne sais si votre souvenit lui dotmait duchamle, màiàj'tii tetëtiu cette valse tout entière. Je m'en souviendrai to^te là vie, et chaqiié fois que je la chanterai, je petiserâi à VbûS! Cette valse et vous, Eugénie, sont iitSépitl'àbV^.
m CONFESSIONS DE SYLVIUS.
« Je vous ai sans doute paru bizarre... Tespère toujours... Tâchez de m'aimer un peu...
« Sylvius. »
Le soir arrivé, il alla porter cette lettre à la place accoutumée. Hais la vieille voisine, qui se doutait de quelque mystère, l'observait. Tout aussitôt, elle descendit chez le portier :
— Le logement de mademoiselle Eugénie n'est-il pas à louer?
— A preuve qu'elle déménage dans huit jours, répondit le portier.
— C'est que j'ai une de mes connaissance qui cherche un logement. Pourrait-on le voir?
— A la minute, ma bonne dame.
On alla voir le logement. En entrant, la vieille voisine de Sylvius aperçut une feuille de papier à terre. Elle mit le pied dessus; et pendant que le portier énumérait les nombreux agréments de cette petite local, elle fourra adroitement le papier dans sa poche. Après quoi elle ajojata que cette local était bien, mais un peu petite pour son amie.
ou PEUT ALLER UNE ÉPITRE GALANTS
Le portier était en train de raccommoder le soir une paire de bottes ; la portière, madame Mangin, écumait la soupe, lorsqu'on frappa aux carreaux de la loge :
— Peutr-on entrer, madame Mangin?
— Conunent) donc, mademoiselle , tout à votre service;
— Je voulais vous emprunter quelques allumettes.,. Les débitants sont si loin, et puis je n'aime pas à sortir seule le soir.... on est exposé à rencontrer de malhonnêtes gens...
— Paris en est peuplé, dit la portière.
— Ily en plus qu'on ne pense, allez, madame, dans les maisons les plus honnêtes...
— Pour ça, je réponds bien de cette maison ici.
— Oh ! vous ne savez guère ce qui s'y passe...
— Est-ce qu'il se passerait des choses défendues?
— Ah 1 dit la vieille fille en prenant un air mystérieux.
— Mon Dieu Seigneur ! moi qui disais encore au propriétaire d'à ce matin que toutes ses locataires étaient de petits Saint-Jean. Mademoiselle, contez-nous qsl.
— Attendez, que je me rappelle bien toutes les circonstances.
La vieille fille sembla réfléchir. C'était une femme de quarante-cinq ans, rose, grêlée et coquette. Elle tenait un pensionnat de jeunes filles externes.
Tout ce qui est maîtresse ou sous-maîtresse de pension a des rages artistiques. La vieille fille, ayant ouï dire que Sylvius faisait de la peinture, avait tenté sans succès d'entamer avec lui quelques discussions. Elle revint à la charge, et lui fit demander s'il pouvait lui prêter quelques livres ; mais Sylvius avait en haine profonde les maîtresses de pension, et il lui avait fait répondre assez insolemment que les femme grêlées ne doivent pas lire. On peut juger quelle haine profonde la maîtresse de pension avait pour lui; aussi Fespionnaitr-
m CONFESSIONS DE ST^nis.
elle et cberchaii-elle àsurprendTe quelques-uns de ses
secrets.
— Figurez-vous, dit-^lle, qu'il y a cinq jours, j'eB.= tendis un peu de bruit dans l'escalier. Je ne doss pas, ma poitrine est si faible... je regarde bien vite, et j'aperçois dans la cour un homme enveloppé dans un manteau, qui marchait avec précaution...
— Un voleur l . . . s'écria la portière.
— Non. Pour ne pas vous effrayer, j'en parlai à la dame du second...
— Madame Chénard?...
— Précisément Vous ne devineriez jamais qui
c'était... Le mauvais sujet qui m'a traitée comme la dernière des dernières... M. Sylvius.
— Pas possible I...
— U a des intrigues dans la maison, reprit à voix basse la vieille iille ; il se lève toutes les nuits pour aller voir sa belle; il s'y passe des choses...
— Ahl s'écria la portière, qu'est-ce que vous me dites là. Ça fait frémir la nature... Une maison si honnête, si bien tenue...
— Je n'y resterai pas davantage, continua la vieille fille ; vous comprenez, ma chère madame Mangin, j'ai des jeunes filles chez moi ; il y en à qui vont sur leurs quinze ans... Il faut s'attendre èi tout d'un pareil garnement... Et les parents, s'ils savaient seulement le plus petit mot, retireraient leurs enfants, et ils auraient raison...
— Avec tout ça, reprit la portière, vous ne me dites pas chez qui il va commettre ses horreurs...
— Tenez, justement, voilà madame Chénard... Bile. eh sait plus long que moi là-dessus.
— Ah I bonsoir, madame Chénard; nous vous atten» dons... Eh bien! le scélérat, le débauché du second, U parait qu*ilen fait de belles?
— Jésus I je voudrais pouvoir oublier tout ce que j'ai entendu... Mon Dieu, ce n'est pas lui le plus coupable, c'est la blanchisseuse...
— Quoi! mademoiselle Eugénie! s'écria-t-on en chœuf.
— je le verrais que je iie l'aurais pas cru, dit la portière.. . Ah ! la sainte nitouche, qu'elle n'a l'air de rien. . , On lui donnerait le bon Dieu sans bénédiction,.,
— J'ai été écouter à la porte, dit madame Chénard, ils disaient des choses à renverser des maisons... Ça me révoltait trop, je me suis en allée...
— Ça suffit bien, dit mademoiselle.
— On a des preuves du tout, s'écria triomphalement madame Chénard en brandissant la lettre volée.
Tl y eut un cri d'étonnenient et de curiosité...
— 11 avoue tout, dît mademoiselle, il dit : Je suis fou.,,
— Ah I c'est bien vrai, dit le chœur des- commères.
— Voilà qui est clair; il marque : Comme je songeais à certaines heures délicieuses que nous passâmes ensemble... Je ne peux pas continuer, c'est d*une immoralité vraiment. . .
— Allez toujours, il parle d'wnc orgue, après ça d'une valse... Qu'est-ce qiie les orgues font Ik-dedàns?
On entendit* un coup de sonnette.
— C'est lui, dit le chœur.
Syltius rentrait eti effet; joyéiix cbmrîlê à l'oMlilaire, et ne se doutant ^às qii*îl servait d'occupation à tëiiteld
tu CONFESSIONS DE SYLVIUS.
maison. Il prit sa clef et ne remarqua rien d'extraordinaire dans la mine des vieilles femmes.
£n montant les escaliers, il glissa \m billet sous la porte d'Eugénie.
Mais ce soir-là et les suivants, Eugénie ne rentra pas. Les billets allaient toujours leur train ; ils ne servaient qu'à faire Fomement des soirées du portier. Tous les jours on se réunissait en comité et on les commentait.
Un matin, Sylvius, s'étonnant de ne jamais rencontrer Eugénie et de ne pas recevoir de réponse à ses billets, demanda, après toutes sortes de détours, des renseignements à madame Mangin, qu'il ne soupçonnait pas avoir pour ennemie.
— C*estla blanchisseuse que vous voulez dire? répondit la vieille femme. 11 y a deux mois qu'elle a déménagé.
— Ah 1 dit Sylvius de la voix d'un homme qui reçoit une tuile sur la tête.
Six mois après ces aventures, Sylvius, passant sur le boulevard, reconnut, en équipage, Eugénie qui réalisait alors les rôves de son ancien amant : elle était arrivée à rétat distingué de femme maigre; elle lança à Sylvius un de ces regards de mépris terribles, particuliers aui filles entretenues.
LÀ PROVINCE A l'atelier
« Mon cher Sylvius ,
« Tu recevras peu après cette lettre un lourd paquet franc de port que je t'envoie par les Messageries royales.
CONFESSIONS DE SYLVIUS. m
Ce paquet est un naturel de Soissons avec lequel je me suis lié au café, et qui vient à Paris faire le garçon, c'està-dire dépenser ses économies de clerc de notaire. Le jeune épicemar, prends-y garde, a le plus grand désir de connaître des artistes , la faiblesse du provincial. Il m'a vu, mais je ne suis plus pour lui un artiste ; il veut con« naître des artistes plus artistes. Ces drôles-là croient que nous marchons sur la tête, que nous nous habillons en sauvages, et que notre vie est une source de délices. Hélas! nous qui ne mangeons pas tous les jours et qui n'avons pas même de tabac à discrétion!
« n Tépond au nom de Dréchot en public, et à celui de Gustave dans l'intimité. Tu le flatteras beaucoup en l'appelant Gustave. Signes particuliers : élevé dans les principes économes, farceur — comme un clerc de notaire.
« Mon cher Sylvius, morts sont les arts, morte est la peinture, mort est le portrait dans cette capitale du Soissonnais. J'ai été obligé de descendre au portrait à cinq, et je n'en ai fait que trois, total net : quinze balles... en huit jours! Et tu me permettras de placer le seid mot latin de ma connaissance, horrenduml — N'était ma maîtresse d'hôtel, grande brune, qui s'amuse de mes plaisanteries et qui me nourrit quinze jours contre, un portrait, j'ignore ce que serait devenu ton ami Schanne.
a Nous qui comptions sur les récoltes de la province I Hélas! hélas! il n'y a plus de province, il n'y a plus de provinciaux. Mon habit noir, l'habit de cérémonie, se porte toujours bien. Je ne le mets pas pour les pratiques à cinq francs la boule ; je le garde pour messieurs les souspréfets. Malheureusement, je crois qu'il n'y a plus de sous-préfets. Où allons-nous, mon Dieul
130 CONFESSIONS 1}E SYLYIUS.
« S'il y «ivait du npijye^ paf trojE| e^Ljtr^prdift^iTe, je t'i^prifais.
r- Diable, se dit Sylyius gui était cp^jché pu? pp jialî^^c, $^ va mal. Schfljine aur^J; ^euf fai^ de rester ici. Et pujs m'écrire des lettres | S'il çrpjt (jjfe ga j^e opjite rijçp! — Elfl C^tjlagiifp^^j
PeysQnue ije f(époïj4if à pe prépo?».
— Ç^tiJagiReijç, mputayd, f^jn, y^Srte venir?
-~ De quoi? dit up pnfaut éf^pffdu çur up f|i4tf3}âis e» se détiraut les fpembres pQSop^eillés^ -- 4^s-t)i payé la let|;re?
— Avec qupi, m'siepr Sylvips ?
•r- Ayec quoi... tu as raison. Qu*j dit le yil plopprte?
— f-e cjpporte ^ dit : p'est l^i^it sqpf . .
— Et tu as répondu ^c(3tte insjdieuse deipapde?
— J*ai dit : pu vous les descend]ra.
— Cartilagineux, tu e$ plus bête qu'un graveur sur bois. Tu sais bien qu'il n'y a pas de buit sops à r§L^}ier, et qu'on ne peut pas leff descendre. Tu vois la faiblesse de tes raisonnements et ton peu 4s Ipgique. . . Y^ éypiller i-otb.
— M'sieur liOibl m'çieur tpthl pria l'enfant.
— Hein? fit une voix sortant d'un paraven^.
— Allons, Loth, ïfeve-toi, dit Sylyius, il est tefpps.
— Cartilagineux, dit la voix, uppprte-moi une pipe.
te rapin alla quérir ijne pipe et il ouvrit les deu? battants d'un paravent qu'pp appelait ^côye, pe qui permit de voir alors celui qu'on venait d'apppler du nom de Loth, Il était étendu sur une planche recouverte d un
G0NF|:ççiQ^sqp;3YLviijp. m
matelas aussi Riaigrç quîi^ ppifripwp. Ufl çifjiç^iu de calicot rouge seyyait 4© pouyertgre.
— Bien, ditLoth en s' asseyant suf le lil; ^tjiaffliçpp des Turcs et dps t^lUeijys ; n^^ifteiiant il mg fajit ^ tabac.
-^ Je prpi§ bjpij, ditC^tU^iftjÇîjx, gu'jj sV ? bJus de tabac.
— Cppupept, glus 4(9 tabac 1 fu dois e» avqir, Sylviu^ ?
~ Pas une larme.
— Yous ii'ave? p^ 4e tabiic, je njg uçcpudi^. Çprtilaneux, fernxe le§ RPrtç§ d^ l'^î^pôî^g ^ï yejllQàcg (mi>uciHi moustique hq yienne t^Ol^bleç te ^RWWPii 4p IQO patron.
— ï-otl^ ! totb ! W§ plutôt la le^t|e 4P Sc}jpiij5. Loth lut la lettre en fronçant l^s somcil§.
— Scl^ftpnç npus cowprpmet tPsjouyg. Partjjçigillpttx, passQ-moi lesf culottes à pejjjdrQ.
Le rapiq apporta les culottes; dites à peindre. Ces culotte^ étaient quelque cbose de ixignstrueux par raissembjage de§ cpulpurs qui y régnaient et qui feis^eut dç c© pantalon uuq yérifablp palette; Lotb, u^e fois daup les culottes II peindre, çiUa visiter les pipes ^pcrpcbépg ^u râtelier. L'examen fut satisfaisant.
• — CMtilagineux, dit SyMu^, pomment somwps-nous avecle boulanger?
— M'^ipuy, le boulanger pst brûlée il demande un àcompte.
— Cpci est gravé, le pain et les spectacles étant la ^^se 4q l^ nourriture des inventeurs du vaudeville. Et l'épicier?
^ l'épicier est brûlé, dit le rapin, mais il reste des provisions.
— Où vois-tu des provisions? dit Sylvius.
— Nous avons une demi-bouteiUe d'huile et de vinaigre, du sel et du poivre.
— Tout ça n'est pas nourrissant. Et la fruitière?
— La fruitière n'a jamais voulu ouvrir à' (ml; elle a dit qu'elle avait déjà perdu avec des artistes.
— Âh I rinfâme sapajou de Cartilagineux, qui noiis humilie partout. Avais-tu besoin de dire que nous étions artistes?
— M'sieur Sylvius, elle ne voulait pas faire créditée lui ai demandé si elle désirait sa ressemblance.
— Qui t'a prié d'offrir des portraits? Regardez un peu ce peintre, qui n'est pas digne de racler ma palette et de nettoyer mes pinceaux I
. Loth, qui voyait son ami en fureur, détourna Torage.
— Peut-être ce monsieur de Soissons viendra-t-il aujourd'hui. Schanne écrit : « Peu après ma lettre tn recevras, etc. » M. Gustave offrira sans doute à déjeuner. Cartilagineux, au premier mot de déjeuner, file et va chercher Barryas ; tu lui diras qu'il y a en la demeure une forte nourriture. Surtout qu'il arrive par hasard.
— Silence, dit Loth, j'entends du bruit dans nos murs.
La personne qui montait les escaUers s'arrêta. tout court sans frapper.
— n lit les explications, souffla le rapin en vedette La porte présentait au dehors un aspect hiéroglyphique essez curieux. Dans un caisson, peint en forme de cœur, un génie tenait dans sa main ces indications : « 1" Frappe discrètement deux ou trois coups au plus;
CONFESSIONS DEiJYLVIUS. 129
2" nomme-toi, après avoir frappé les deux ou trois îoups; 3° lance ton nom d'une voix clairç et nette; 4o faute de quoi il ne te sera pas ouvert; 5° les visiteurs [pii ne trouveraient personne sont invités à laisser leur Qom, leur adresse, leur profession et Tobjet de leur visite sur l'ardoise destinée à ce. Signé : Schanne, Sylviiis, Loth. »
— Il lit, dit CartUagméux.
— C'est un nouveau, dit Loth.
Sans doute le nouveau, tout à fait étranger aux mœurs artistiques, relisait-il les instructions avant de se déterminer. On frappa et le vent apporta le nom de Dréchot.
— Ouvre, dit Sylvîus. Ahl c'est vous, Gustave, dit-il au jeune homme étonné de se voir tendre la main par un personnage de lui inconnu jusqu'alors. Schanne nous a beaucoup parlé de vous dans ses lettres, et nous sommes enchantés de faire votre connaissance.
— Monsieur... messieurs... dit le clerc de notaire, visiblement embarrassé.
Et il y avait de quoi ; l'atelier présentait un fouillis, un entassement de choses étranges. Une ménagère flamande eût frémit à l'idée de mettre en ordre ce caphamaiim. Des chevalets, des livres, des têtes de mort, une selle à sculpteur, des gravures, des pipes, des plâtres, le hamac, les matelas, des ossements, un cochon d'Inde vivant, des habits, des esquisses, tout cela s'embrassait, se heurtait, se coudoyait, traînait et grouillait.
— Vous arrivez à l'instant, Gustave? dit Loth.
— Oui, monsieur, dit le clerc de notaire ; et je suis descendu chez vous aussitôt.
136 fctiktfessibNS bk àtttlts.
— C'est ifès-bien de' volfë part. Est-ce qtic \M% ne prëiîclrîëz fîàs qjuèl^iîe chose?
— tous êtes ♦talirieiit trop bon, ifiôhsîëtlt.
■— Et (jù'est-cè /jile totls en avez fSil; lâ-tâà, de Scnannèf
— iè l'ai Jluitté àH Mé ,' îl Jouait âù KîMd,
— Ah 1 le joueur 1 Avez-vous déjeuné?
— Non, pas encore, et môfflë jS viiùilis tous invitera le partager avec moi.
— fc'est à iioùs, dit totli, à v6'tts ti^tli votre premier repas dans la càpitsiiè':
— je ne le sodîiHkî paé; hiessieurs: ^
— Cartilagineux, dit Loth, en lui faisant des signes, ta quérir le déjeuner.
Cartîlagiiieux avait l'aîr d'iin hdninie qui toîtibe dfl Haut d'une câthèdrèlë. Son nez êiiii éffrdyé:
— Vous m'inviiëz de si bon cœur, Hii le provincial, qu'il faut bien accepter. .
— Diable 1 se dit Sylvius, nous avoiis été un peu loin. Nous déjeunerons ici, alors;
— Comme îl vous plàîfa, niessieUrs.
•— fcârtiiagirieux, ait Loin, qtie vàs-tii nous servir à déjeuner ?
Le ràpin resta niùét comme là tombe. L'aplomb àe ses maîtres le terrifiait; ilï)e^ayà:---Ce... que... voiis voudrez...
— Aimez- vbuâ îés côtelettes, Gustave? dit Lotb.
— Je mange (le tout ; je rie suis guère difficile.
— Du reste, Paris offre tarit de ressources pour la cui-» sine ; et vous seriez babïtuè à vivre délicatement que nous n'en serions guère plus embarrassés. Que mangeons-
CONFESSIONS i)E sHtlUS. i3l
ous avec leâ* côteMes? Ùes sardines, Ad béùtte, du •ômâge pqtir ternilner ?
— 'i'rès-bien, dit le jèucië Soisâoritiais.
— Pféférez-voxi^ le viiï Wanc ?
— Oui, le matin.
— Allons, Cartîlaèiùeuï, inets-toi en èour^ô, et ràpiement.
Cartîldëmëtbc fit miÉîè de tréiier, diàîs eîi rèstéîtïi S la lêine place et en tendant là maîn.
— Ah ! tiî nièi demandes de l'afgëfî{? N'en as-ivi pas? Le rapîn secoua là tête.
— Comment, les 600 francs du tâblèati Commandé soûî léjà maiigés ? Diable, tu vas vite . Moritfe-nioi tes livres de onûiptes, cèîr je Croîs que tu fais dàriserrânse du panier.
Càrmagineùx èhefcha Vainement un Être (le comptéJ juelconqûe.
— Je crois, dit LoÛi, qtle tti serais bîëii endijeiri'assë de rïe montrer ton livre dé comptés. Siais nous n'aVons pas e têfnps eh ce moment d'examiner si tu as été infidèle «vers tes maîtres. Sylvius, va chercher de i' argent.
— C'est bien loin ; cependant je vais nà'habîUer.
— Nôii, non, dît Gustave, pris dans les ficelles^ je vous )ffre aujourd'hui à déjeuner.
— Ei ce sera notre tour demain, dit to'tîi. fcarlilagilëux, crois^tu que dix francs soient suffisants ?
— fc'èst assez, m'sieùr toth.
— Alors cours vite, et surtout n'ouèlie rien, lui dît- il îti appuyant sur ces derniers mots.
Le rapin, enchanté d'échapper êî tous ces intérrogaoirès qui le déboutaient, prit les dix francs, un panier et Partit.
— Si nous mettions le couvert ? dit Sylyius.
Le provincial regardait avec surprise deux planches de bois posées par terre, formant un boyau Une tortue se promenait lentement dans ce boyau. Il pritlatortae pour l'examiner :
— Oh! dit Loth, vous dérangez Thorloge.
— Comment, Thorloge?
— Certainement ; cette tortue est une pendule. — Hé, hé! moqueur, dit Gustave.
— Pas du tout. Cette tortue est mon élève, et je pé dire avec fierté que personne n'a rien inventé de pareil. Aussi quel temps il a fallu pour la dresser 1 Remarquez , continua l'inventeur, ces aliments qui sont placés de quatre marques en quatre marques. Chaque marque vaut une heure. J'ai calculé le chemin que faisai: une tortue en une heure et je Tai mesuré. J'ai établi le couloir, et, à force de coups et de soins, la tortue a fin* par nous donner l'heure exacte. Elle est d'une réguiarilè à désespérer feu Bréguet ; cependant, il faut nourrir exactement l'horloge.
En ce moment on entendit une voix au dehors qui criait : — C'est moi, Barryas. — On ouvrit, et un jeune homme entra cavalièrement.
— Bonjour, mes vieux. Que faites-vous? Venez-voib déjeuner avec moi à Asnières?
— Impossible, monsieur nous a invités, dit Loth. Tu devrais même rester avec nous. Je te présente Gustave de Soissons, ami de Schanne.
— Alors je reste pour causer de Schanne. Il va bien! Allons, tant mieux pour lui — J'ai vu le petit, dit-iJà Loth tout bas. i
*k — Va-t-il revenir, Cartilagineux, lui dit Loth à Toreille.
— Je l'ai laissé chez le marchand de comestiblars^ et j'ai même veillé au choix.
— Tiens, je crois qu'il arrive, j'entends monter, dit Loth.
Effectivement, on entendît un pas lourd à la porte. On frappa brutalement sans se pommer.
— Silence! dit Sylvius...
— Est-ce que ce n'est pas votre petit domestique ? dit le provincial.
— Non 1 il se nommerait.
— Ça doit être la blanchisseuse, dit Loth.
— Alors, ouvre-lui, ditBarryas, la blanchisseuse n'est pas féroce.
— Mais si ce n'était pas la blanchisseuse I
Le provincial, fort étonné de ces mystères, regardait tour à tour les trois amis. Sylvius, gêné, alla quérir sur la pointe de ses pieds un énorme carton de gravures et le pria de les regarder, en attendant... Gustave ne comprenait rien à cet en attendant; mais comme personne ne semblait disposé à lui donner des explications, il regarda les gravures. Un second coup très-violent, frappé contre la porte, le fit tressaillir ; les trois artistes étaient muets et immobiles comme des statues,
— Diable, dit Barryas, j'ai une faim de cavale. Est-ce qu'il ne va pas s'en aller, ce fâcheux?
— Comment fera Cartilagineux pour rentrer? On entendit de nouveaux pas dans l'escalier :
— Je me meurs, dit Barryas, c'est cet intrigant de rapin . Il n'a pas de flair. Ce n'est cependant pas le nez qui lui manque.
114 COURUSSIONS DE SYLVIUS.
-Ççoute, dit Loth, û me semble qu'on parlemente.
Lpth pencha la tÇte contre la porte, et il entendit ce
dialogue :
—Bonjour, monsieur Carême l Vous allez toujours
bien? et votre épouse ?
— Vous êtes trop bon, et \^ vôtre ?
— Merci bien, comme le marcliand do cerises, tout à
la douce.
— Iq yieiis pour M. Sj^lvius.
— Comme moi.
— Et vous avez frappé?
— Mais j'en ai les doigts meurtris.
— Si nous frappions encore?
Les deux créanciers frappèrent; Loth revint pâle vers
ses amis :
^ils sont deux : Barêine et Lochard.
— ^h ! Seigneur l dit Sylvius .
— Eh bien | dit Barryas, n'avez-vôus pas peur?
— Il y a de quoi. Le marchand de bois est aussi brur tal ^'vne bûcher
—Voulez-vous que je les reçoive, dit Barryâs> — BàHi ! où veux-tu que nous cachions ?
— Qçmment faire? dirent-rils ensemble.
Gustave avait quitté les gravures en voyant la mine piteuse de ses nouveaux camarades.
— Qu'est-ce qu^ c'est? dit-il.
— Ce sont... dit Sylvius," dès gens qui nous ennuient et que nous ne voulons pas recevoir.
— Pes gens mal élevés, reprit J.oth.
—Avez- vous faim ? se hasarda à demander le provincial . — Et moi aussi, dit Barryas j fatigué du clerc de notaire:
CONFESSIONS DE SYLVl.US. 135
Les deux créanciers frappèrent de manière à ébranler la porte.
— Ah ! dit Sylvius, ils vont enfoncer là porte !
— Tant mieux, reprit Tony; nous les ferons condamner aux galères; la loi est précise.
— J'ai une faim, une faim finale, dit fearryas. Laissez-les frapper, je vous jure qu'ils n^ enfonceront pas la porte. Mais donnez-moi à manger. Vous devez bien avoir quelque chose à manger, un rien...
— Rien, excepté de l'huile et du vinaigre, du sel et du poivre.
— Une idée, dit Barryas. Si nous mangions M. Gustave en salade?
. — Ça ne se peut pas.
~ Cependant, l'histoire nous offre des traits beaucoup plus féroces. Ugolitt ttiahgeait ses enfants, c'est connu.
— Tony, quelle heure donne la tortue?
— Quatre heures cinq. Si nous dormions? Dormir, c'est manger.
— J'aimerais mieux manaer, dit Bariryas. Mais que va devenir dans tout ceci Cartilagineux?
— Ce n'est pas trop l'état du rapin qui m'inquiète, c'est l'état de la nourriture.
— Monsieur, cria la formidable voix de Lochard, je sais que vous y êtes, je vous entends parler, j^e m'en vais pour aujourd'hui, mais demain à six heures du matin je viens et je ne quitte pas votre porte. Gare à vous si vous ne me payez pas.
— Moi aussi, crujt devoir ajouter Barème.
On entendit dans l'escalier des pas qui se perdaient de marche en marche.
m CONFESSIONS DE SYLVIUS.
— Couic! hu! terre! sauvés! crièrent les trois artistes^ en sautant de joie.
— Messieurs, dit Gustave, je vous demanderai la permission de venir vous voir une autre fois. J'ai afiadre aujourd'hui.
Et il s'en alla.
— Enfoncé, la province! hurla Barryas; Cartilagineux va bientôt remonter avec le vivre. Allons-nous dévorer et manger le déjeuner de M. Gustave. Ohé!
Mais Cartttagineux ne revint pas. Ennuyé de porter les provisions, il était entré chez le marchand de vins et avait dévoré les dix francs de charcuterie.
Trois jours après il mourut d'indigestion.
MÀRIANA tA PEINTRE
La salle des Antiques était à peu près déserte. Quelques tabourets, quelques chevalets et quelques dessins commencés indiquaient cependant la trace de travailleurs qui avaient dû s'absenter momentanément. Seuls, les gardiens du Louvre se livraient à ces promenades sans fin qui leur donnent un air de ressemblance avec les ours.
Sylvius descendit le grand escalier qui mène au Salon carré et se plaça en face de TApoUon du Belvédère. Quand le gardien eut tourné le dos, Sylvius déposa un billet sur le carton d'im travailleur absent et s'enfuit précipitamment. On n'avait rien vu; l'Apollon était trop occupé à regarder en l'air pour faire attention à ce manège. Quelque temps après, une jeune fille descendait le même escalier. Elle était bizarrement vêtue. Une es-
CO;NFESSrONS DE SYLVIUS. 137
pèce de peignoir en lustrine noire, passé par-dessus sa robe, indiquait assez que c'était un vêtement destiné à protéger ses habits. Elle tenait un appuie-main très-long, qui aurait pu lui servir à figurer dans une apothéose de féerie, au moment où la fée bienfaisante bénit les amants et s'envole dans des nuages de feux de Bengale. De grands cheveux noirs et lustrés encadraient sa figure légèrement bistrée. Elle marchait haut la tête, conune toute peintre doit le faire, s*inquiétant peu des gens qui la regardaient. Arrivée à son tabouret, elle s'assit et se mit à contempler l'Apollon du Belvédère, propriétaire de cette pudique feuille qui permet à la mère de conduire sans danger sa fille dans les musées. La jeune fille reporta ses yeux sur son dessin et parut peu contente, car elle chercha du pain pour effacer quelque trait saugrenu. Elle aperçut alors le billet. Elle l'ouvrit et lut;
« 0 Marianal
« Vous êtes un grand artiste et je vous aime. J'ai passé des heures au Salon devant votre tableau où vous avez dépensé tant de cœur et de sentiment. Combien de fois, caché derrière l'hermaphrodite, vous ai-je observée copiant l'Apollon. Vous êtes belle et grande quand l'enthousiasme vous prend à la vue des œuvres de nos grands maîtres. Mais je voudrais vous voir dans votre ateUer, inspirée, saisissant vos pinceaux? La fenune a peut-être plus que l'homme le sentiment de l'art. Me permettrez-vous de vous parler quelquefois, de causer avec vous des chefs-d'œuvre du Louvre? Je n*ose l'espérer. Voulez-vous que je vous serve de modèle pour votre
prockaîn taLléaùt Àh ! dites-mol que oui, et mettez-moî
un peu d'espérance au cœur.
« Si ma démarche ne vous paraît pas trop osée Je tous attendrai à la sortie, à quatre heures.
« Votre adorateur pour la vîe, « Sylvius. i
— Sylvius, dit-elle, Je ne le connais pas. 11 est bien hardi 1 Mais sa lettre est bien écrite. Je m'en vais aller consulter Juliette.
Et, comme quatre heures approchaient, elle rangea son carton, son chevalet et monta à la Galerie-Française.
— ^^ Juliette 1 dit-elie à une femme peirchée sur une échelle. ,
— Attendez, répondit celle-ci, il faut que j'use mon restant de cobalt.
Mademoiselle JuUette était une peintre expérimentée. Elle possédait quarante ans, des lunettes bteués et des manches. Dix ans de peinture changent totalement une femme. Elle n'a plus de sexe ; elle devient presque hermaphrodite; si elle n'avait un jupon, on la prendrait pour un homme. A trente ans, la peintre commence a porter ses cheveux à l'enfanî: elle aborde franchement le langage des rapins. Alors elle avoue qu'elle fait de la T^emiuTO chiquée et que ses amies font de la jpeintiire emoêtanïe,
— Qii'y a-t-îl, ma petite ? dit-elle en descendant cavalièrement son échelle, garnie d une draperie de serge verte destinée à protéger les jambes féminines contre les regards inquisiteurs.
— Conriàissez-vôus M. Sylvius ?
— Le petit Sylvius? je ne connais que lui. C'est un :aillar4'qni peint avec une fière pâte.
— Ce n'est pas cela que je vous demande. Est-ce un eune^homme? laid ou beau?
— Ehl pas trop jolil II est hardi, par exemple, comme a peintup. Bon camarade ; il m'a retouché une boule lo saint Jean qui me donnait un mal!... Mais poiirquoi ne demandez- vous tant de détails?
— 'tenez, lisez!
Mademoiselle Juliette prit la lettré, la lut attentivenent, en se posant sur son appuie-main^^ et s'écria :
— Yoil^une lettre corsée. Il vous aime^^ ma chère. Ce n'est pas là un ponct/amoureuif comme toutes les déclco-ations ordinaires d'homme à femme.
— Mais je ne sais trop si je dois accepter un amour aussi Iffusque. ,
— Os^, mon enfant. Suivez les conseils d'un artiste qui a de l'expérience? Que fiable 1 je m'y connais. Le petit ^ylviiis doit gagner de l'argent; etyous, voussavça le mal que nous avons à nous tirer^des empâtements de la misère. A propos, et votre copie?
— j^a copie est ^oujouts à venir.
— Pourquoi n'allez-vous pas tourmenter Cave? Il nç faut pas manquer une audience. Je sais ce que c'est; mais pour en revenir à notre affai^e^ je vous açcompagnerfi^i en sortant; nous verrons bien quelle toumuro prendront les choses.
Pendant ce temps , Sylvius était remonté à la galerie espagnole, oùil rencontra Schanne revenu de la province.
— Hé! Schanne, écoute. Je viens d'envoyer une déclaration à la Manana* '
— Mariana! Je ne la connais pas.
— Que si, tu la connais! Une grande brune qui cause souvent avec la vieille Juliette et qui dessine rApolon du Belvédère.
— Elle n'est ' pas mal, mais elle peint d'une atroce façon.
— Ça m'est égal. Aussi lui ai-je dit qu'elle ayait un grand talent et qu'elle irait loin. Pense qu'elle n'a pas de mère ni de sœurs commes toutes ces ennuyeuses filles de bourgeois qui viennent ici. J'ai eu le soin de me mettre bien avec la vieille Juliette, mais J'avais mes vues. Je lui ai même retouché une tête.
— Mon ami, si tu m'écoutais, tu ne ferais pas la connaissance de cette peintre. Il faut réfléchir avant que de te lancer dans cette voie périlleuse.
— Messieurs, on ferme 1 cria le gardien.
Sylvius jeta ses pinceaux en désordre dans sa botte et courut, craignant de ne pas se trouver au rendezvous. Dans la cour du Sphinx, il aperçut mademoiselle Juliette et Mariana qui s'en allaient très-doucement.
— Mon petit Sylvius, dit Juliette, offrez-moi donc votre bras.
Le peintre ât une grimace en dedans. Mariana baissait les yeux et se tenait aux côtés de la protectrice de ses amours. ^
— Mariana m'a tout conté. Il faut avouer que vous êtes bien impudent d'envoyer la première fois des billets aussi hardis.
— L'amour n'excuse-t-il pas tout *^
— Oui, l'amour; ipais prenez garde de prendre une inclination passagère pour de l'amour.
— Oh ! mademoiselle Juliettel ... dit Sylvius, en essayant
de prendre Tair scandalisé.
- — Vous êtes coloriste et fougueux; je m'y connais,
j'ai aimé des coloristes.
— Et vous aimez encore ?. . .
— Sylvius, vous êtes indiscret.
— Plus de morale, dit tout bas celui-ci, ou je parle de vos relations avec Canonnier, Télève de la nature.
— C'est assez. — Mariana , dit Juliette, voulez-vous venir dîner ce soir chez Sylvius?
Mariana fit entendre un non qui ressemblait à deux oui.
— Sylvius, c'est convenu, vous dînez chez moi avec Mariana. — Avez-vousdeTargentîlui demanda-elle àla sourdine.
— En faut-il beaucoup ?
— Eh ! pas mal, pour faire un dîner passable.
— Combien?
— n faut bien cinquante sous pour trois. Oui, cinquante sous. Donnez le bras à votre amante chérie, je m'en vais chez le restaurateur commander un dîner hoœ^ noff. Voilà ma clef, mettez la table.
Sylvius prit le bras de Mariana, monta les escaliers d'une petite maison de la rue des Canettes, et se trouva dans les appartements de Juliette. Tout visiteur, même le moins physionomiste en matière de mobilier, eût deviné que cette chambre devait être habitée par un artiste. Un Ut de sangle, deux têtes de mort, quelques gravures d'après Girodet, des moulages de la colonne Trajane, une pipe façon turque, un bonnet russe, un chevalet et des esquisses servaient de signalement. Il
n'y avait que deux chaises ; Sylvius en offrit une a Mariana et prit Tautre. Il s'empara des mains de la peintre et lui parla de son amour, qui durait depius nombre de mois^ sans qu'il eût jamais osé le déclarer. Il raconta, avec des variantes, Une Chaumière et son ccswr, deM. Scribe. Mariana écoutait avecpassionlelangage ar* dent du peintre, lorsque^Juliette rentra.
— Eh bien 1 Mariana, la table ; Ah! vous écoutez le serpent... Allons, aidez-moi, qu'on place la table. Fautil mettre une nappe? Au fait, je n'en ai pas, je peux bien l'avouer, entre peintres. Sylvius, vous vous assoirez à xôlé de Mariana.
— Jlais je ne vois que deux chaises.
— Vous inquiétez-vous pour si peu? Et le lit? Je mangerai à la manière antique, peu couronnée de rose?, c'est vrai ; mais quand la nature est chikdar, on ne regarde pas de si près. Aimez-vous le bifteck, Mariana ? et vous Sylvius?
— Le bifteck est lion quand il est bon.
— Il sera bon, j'ai parlé moi-même au chef; je dois lui faire son portrait meilleur marché qu'au bureau; s'il ne nous donne pas de bons biftecks, je ne le fais pas ressemblant.
— Tiens, vous avez raison.
— Sylvius, chauffez le cuisinier pour son portrait, vous me rendrez service. Ces diables de gens, il faut vraiment les puiipharder pour avoir l'honneur de peindre leurs silhouettes !
En ce moment, le cuisinier entra, apportant le repas,
— Comment vous nommez-vous? dit Sylvius au cuisinier.
CONFESSIONS DE SYLVlUâ. l4â
— Baptiste, monsieur, pour vous servir.
— Baptiste, vous me revenez, vous avez une bonne ète. La cuisine va-t-elle un peu?
— Comme ci, comme ça ; on ne mange pas autant l'été.
— Baptiste, vous avez manqué votre vocation ; avec votre tête, je me serais fait modèle.
— - Monsieur se moque, hé! hé I
— Je ne me moque jamais ; si vous vous voulez poser dans un de mes tableaux! mais je vous avertis qu'il faut vous désbabiller à fond.
— Oh! merci, monsieur; mademoiselle Juliette veut bien me faire mon portrait, mais avec mes habits. On ne me reconnaîtrait plus de la manière comme vous dites...
— Quand commençons-nous, Baptiste? dît Juliette.
— Madame, je ne sais pas trop.
— Dépôchei-vous, mon garçon; je suis pressée aussi^ moi. Et si j'avais voulu prendre mc5 repas y dit-éllo avec emphase, chez votre confrère, il tenait à ce que je fisse son portrait. Mais il a un vilain bec, cet oiseau ! Quand je fais un portrait, je veux un beau modèle.
— Alors, mademoiselle, dimanche prochain, je viendrai sur les deux heures... C'est que..î le prix...
— Çah ! le prix, ça va de soi seul : vous me payerez en comestibles. A dimanche, dit-elle en le renvoyant. ~ Encore un d'emmanché ! Ah ! les portraits sont bien durs par les chaleurs.
Le repas co^imença. Juliette faisait & elle seule les frais de la conversation. Le peintre magnétisait de ses regards la jolie Mariana; quelquefois un pied^ errant sous la
table, s'adressait à Juliette , et lui indiquait que, si les deux amants ne parlaient pas beaucoup , du moins une conversation muette s'engageait. Le soir arriva ; Sylvius offrit de reconduire Mariana, et Juliette resta chez elle, en femme habile.
Le lendemain, Sylvius emmenait triomphant au Louvre Mariana. H rappelait Uarianette. Les petits noms sont l'indice de la possession. Le peintre avait parlé de travaux communs; il voulait vivre, avait-il dit, uniquement pour sa chère Marianette; la vie de jeune homme lui pesait, il lui fallait la vie de famille. Ds ne feraient plus qu'un logement. Mariana s'était laissée prendre à tous ces raisonnements. En chemin, son amant lui dit :
— Tu né travailleras plus aux Antiques. Tu serais trop loin de moi. Je suis jaloux.; beaucoup peuvent te faire la cour. Tu viendras travailler avec moi à la Galerie- Espagnole.
Quoique Mariana fût douce 0*1 résignée à se laisser mener, elle avait peur de la peinture espagnole, peinture noire et sauvage qui épouvante les esprits étroits : et elle répondit :
— Mais, mon ami, que veux-tu que je fasse aux Espagnols?
— Tu copieras quelque chose, n'importe quoi, à côté de moi. Je fais le moine de Zurbaran. Il y a de trèsbeaux Zurbaran tout près.
•— Mon ami, j'irai aux Espagnols, puisque tu le désires ; mais je copierai une vierge de Murillo.
— Pouah 1 une vierge de Murillo ! Y songes-tu ? cela est d*un ennuyeux à mourir. Non, tu copieras un Zurbaran.
CONF,ESSIONS DE SYLYIUS. 115
Ainsi Sylvius choquait, sans s*en apercevoir, les principes de sa maîtresse, élevée à Técole du joli, du tendre et du gracieux. Elle ne reconnaissait plus Thomme qui lui avait écrit la veille qu'il aimait sa peinture ; elle comprenait qu'elle s'était donné un tyran en fait d'art. Cependant elle se laissa mener. Au Louvre, tous deux prirent place l'un à côté de Vautre. Mariana conmiença à esquisser une figure de Zurbaran ; mais le découragement la prit; elle avait aussi des idées arrêtées en peinture, et elle se demandait à quoi pourrait servir une telle étude. Juliette, passant par hasard, les aperçut et s'écria :
— Ahl mon Dieu, Mariana, tu copies de la peinture de valet de bourreau ?
— Qu'est-ce que vous dites (Jonc là, Juliette ! répondit Sylvius d'un air terrible.
— C'est Sylvius, dit-elle, qui te fait copier ces horreurs-là?
— Hélas! dit Mariana en soupirant.
— Mademoiselle JuUette, dit Sylvius en prenant sa figure la plus sérieuse, je vous prie de croire que je sais mieux que vous les études qu'il convient à Mariana de faire.
— Vous êtes un tyran, Sylvius.
■— Mademoiselle Juliette, vous allez lûe faire le plaisir de nous laisser peindre tranquillement.
— Pauvre Mariana ! dit la vieille artiste en nettoyan SCS lunettes bleues et en s'éloignant.
Sylvius alla voir Tétude de sa maîtresse ; la prépara-tion le fit sauter en l'air. Ne pensant plus à Tamour, il lui fit des reproches qui s'adressaient seulement à l'ar-
lie CONFESSIONS DE SYLYIUS.
liste; Mariana ne dit rien, et, prétextant un motif quelconque, elle sortit et ne revint pas. Elle alla se jeter en pleurant dans les bras de Juliette, et la pria de raccompagner chez elle. Le lendemain elle envoya chez Sylvius ce billet :
« Monsieur, nous ne sommes pas faits l'un pour Tautre. La peinture tuera toujours chez nous l'amour. Si vous me revoyez au Louvre, ne me reconnaissez pas; c'est le seul service que je vous demande. Adieu, monsieur ; vous me connaissez si peu que vous m'oublierez 'bien vite. »
Sylvius montrant cette lettre à son ami Schanne et lui narrant cette aventure, celui-ci lui dit avec son cynisme d'atelier :
— Que diable! mon cher! tu veux qu'un artiste en Jupons fasse de la peintiu'e culottée !
t'sgtAKlNET MOBIUS
— Garçon, une demi-tasse?
— Monsieur, le patron m'a défendu de vous servir.
— Garçon, servez-moi le patron?
Sylvius, à qui on venait de refuser aussi peu poliment de la consommatim, fréquentait un petit café dans lequel se réunissaient tous les soirs une douzaine de bobêmes. Depuis un an qu'ils hantaient l'étabUssement, ils n'avaient jamais pu inspirer la moindre confiance. Leurs habits, qui" riaient au coude, et leurs bottes fabriquées rue Guérin-Boisseau, trahissaient trop leur origine. Pour
eux, crédit n'était pas mort, par la raison qu'il n'avait jamais vécu. Aussi s'étaient-îls réfugiés dans ce café p^rce que la consommation était d'un bon marché inouï. La demi-tasse coûtait cinq sous, encore les bohèmes avaient-ils trouvé divers moyens ingénieux de se rafraîchir à meilleur marché. L'un prenait son café sans sucre ; les quatre morceaux de sucre servaient à deux autres. Donc quatre demi-tasses rafraîchissaient douze indivi(îus. La dépense s'élevait régulièrement à un franc, car on oubliait généralement le garçon, malgré l^Lpensée^ rébus délicat peint sur le tronc de métal d'Alger placé sur le comptoir. Cette dépense était loin de contenter le cafetier ; mafs comme c'était un homme^ doux, il n'osait renvoyer des clients aussi artistiques. De plus, il en avait peur, ayant été plus d'une fois victime des drôleries de la société. ,
Les bohèmes étaient d'une nature tellement tapageuse, discutante, remuante, que les habitués, vieillards tranquilles, anciens employés, s'en plaignirent amèrement. Les bohèmes montèrent au premier, espérant rester sohtaires et pouvoir se livrer à leurs discussions. Là se tenait en paix une société de clercs d'^avoué et de notaire qui se reposaient le soir de leurs acfes du jour ; mais quand la nouvelle société advint, ce fut une telle profusion de discussions, de scies^ de chants et de farces, que les clercs partirent furieux, jurant de ne plus revenir. Or, les clercs de ïiotaire faisaient de notables dépenses, et le cafetier, très-ennuyé de perdre sa clientèle pour une autre qui représentait seulement un franc par soirée, avait défendu qu'on servît désormais quelque chose aux bohèmes, surtout apr^s les scènes de la veille. Deux ou
148 GOiNFESSlUNS DE SYLVIUS.
trois clercs de notaire avaient essayé de reprendre possession de Testaminet ; ils avaient commencé une partie d'échecs, et voici ce qui était arrivé.
— Te souviens-tu, dit un bohème qu'on appelait <e philosophe^ de M. Perrot de FÉcu?
-r Très-bien, répondit Sylvius; M. Perrot qui avait épousé une demoiselle Marteau?
— C'est bien cela. Croirais-tu que madame Perrot- Marteau vient d'épouser Cordier, du Griffon.
— Le gros Cordier 1 c'est miraculeux. Comme il cuisinait bien, le brigand l ajouta Schanne.
— Qui eût cru que Perrot-Marteau donnerait sa fille à son rival, car ils étaient rivaux? L'Écu a fait bien du tort au Griffon, dans le temps. Nous avons des personnes qui préféraient FEcu.
— Je crois que Perrot-Marteau réussissait mieux certains plats.
— Le gros Cordier n^était pas non plus mauvais cuisinier. Il avait été chef dans les meilleures maisons de la capitale.
— Mais ce que vous ne savez pas, c'est que le père Perrot-Marteau n'a voulu donner sa fille au gros Cordier du Griffon qu'à la condition de prendre le nom de Cordier-Perrot-Marteau.
— Très-bizarre 1 Ce diable de Perrot-Marteau avait de singulières idées, ce qui même fit dire à Toupet, un homme très-farceur de ce pays-là : Perrot-Marteau doit avoir reçu un coup de cet instrument sur la tête.
— Ah! ah! ahl cria le cœur de bohèmes.
— Ils sont trèsrennuyeux avec leur histoire de Perrot- MatteaUj dit le clerc de notaire à son ami. Partons-nous?
— Ça va finir, dit l'autre. Restons encore un moment. - — Pour en revenir donc àPerrot-Marteau, dit Sylvius,
il avait un fils, vous savez, le petit Perrot-Marteau. Il est à Paris maintenant, dans la quincaillerie.
— Est-il possible? Le petit Perrot-Marteau 1 demanda Schanne.
— Je l'ai rencontré avec uji poêle sur la tête.
— Assez, philosophe, assez! pas de jeux de mots. Continue l'histoire du petit Perrot-Marteau, fils de Perrot-Marteau père ; tu nous intéresses au plus haut des points.
— Le petit Perrot-Marteau portait donc un poêle sur la tête.
— Brrr! philosophe du calembour! — Tu nous désopilesla rate. — Brigand de philosophe, il nous fera crever. — Oh! j'en pleure. — Cré coquin, assez. — Tu es trop drôle. — Reprends donc ton aimable récit des aventures de Perrot-Marteau père et fils.
Les deux clercs de notaire se levèrent et descendirent au plus vite.
— Voilà, dit le philosophe. Toutes les fois qu'un étranger aura l'audace dp monter ici, on devra recommencer l'histoire de Perrot-Marteau père et fils. Je défie aux plus intrépides de rester plus de cinq minutes. S'il se trouvait des individus à tempérament assez coriace pour résister, on leur chanterait : Les bienfaits de la chandelle des six.
— Silence ! voilà Momus ; il a l'àir désagréable.
— Messieurs, dit le cafetier en cherchant à se donner un air digne, ça ne peut pas durer. Vous me faites perdre mes pratiques. Il venait ici une société, je ne sais ce
que vous lui avez fait, elle ne revient plus. C'est de k perte pour moi. Vos dépenses ne suffisent pas même à pay«fr le gaz qui vous éclaire.
— Ah! monsieur, dit Sylvius, vous nous reprochez notre faible consommation, mais nous sonames tous malheureusement orphelins. Oui, tous. Nos seuls parents qui jettent un regard favorable sur nous sont la peinture, la littérature, la sculpture, la gravure et tous les beaux-arts qui ont semblable terminaison.
— Confiture, dit l'un.
— Si vous avez à vous plaindre de quelque chose, dites-le^ ajouta le cafetier. Est-ce de la consonmiation? Jamais...
— Moire — étoffe — talmie — au gai — lé — âtre — de la cheminée — camus, dirent tous les bohèmes en attrapant chaque mot au vol.
Le cafetier fut im peu étourdi de cette succession de ijiols.
— Avec des plaisanteries, dit-il, on ne répond pas...
— Sion — dit — gère — minai — tercation — ville — brequin — caillier.
— Messieurs, je vous déclare qu'à partir d'aujourd'hui, on ne vous servira plus. Vous pouvez aller ailleurs. Je vais donner des ordres à mes garçons. Je ne crains...
— De cheval — rie au lait — du dernier ménestrel.
— C'estbien, messieurs. Amusez-vous pour votre dernier jour, dit-il en descendant furieux.
— On nous donne congé, nous voilà à la porte, dit l'un. C'est de la faute du Philosophe, avec son ennuyeuse histoire de Perrot-Marteau.
— fii VOUS, pourquoi allez-vous essayer sur Mokiiui^ vos bêtes plaisanteries d'atelier. Si vous trouvez drôles vos mots qui se suivent!
— Bahl vengeons-nous. Dressons un cataîaliiîue. Elevons un monument funèbre en mémoire de noM départ.
Tous se mirent à la besogne. En un instant, on Ai^éê, les tabourets en pyramide au milieu de Testamiflet. On ôta les queues de billard du râtelier, et on les arrangea en- faisceau. Les tabourets furent recouverts d'tUie grande toile de serge verte, qui servait à nettoyer les billards. Quand Tédifice fut construit, on mit èur le haut une petite lampe destinée à allumer les pipes. Pendant ce temps, deux peintres dessinaient sur les murs, à la craie, des tètes de mort et des ossements en sautoir. Puis on abaissa le gaz. L'estaminet avait uti aspect sé-t pulcral.
— Partons maintenant. — Quelle heure est-il?
— Une idée! dit le philosophe. J'âl remarqué ave<s peine que ce quartier manquait d'horloges publiques. Si nous gratifiions le quartier d'une horloge publique?
— Pour faire une horloge publique, il faudrait d'abord une horloge.
— Et celle de Momus ? d'autant mieux qu'elle doit avoir besoin de prendre l'air ; je ne l'ai jamais vue aller.
— Oui, mais si nous la laissons tomber dans la rue.
— Eh bien, elle se casserait.
— Je saisis ce raisonnement. Estr-il bien nécessaire de la casser?
— Non, dit un autre, mais je crois qu'un peu d'eau dans rhorloge ne lui ferait pas de mal : les rouages doi-
m GONFE.S.SIONS DE SYLYIUS.
vent être enrouUlés par la poussière. Qu'est-ce qui passe
à boire à Thorioge?
— Voilà, dit le philosophe, eu versant une carafe d'eau dans les ressorts. Diable I elle avait soif. Elle doit pouvoir marcher maintenant.
— n faut de la ficelle pour en faire une horloge publique.
Et on suspendit la malheureuse horloge entre le premier étage et le rez-de-chaussée, au-dessous de la lanterne à gaz. Puis, tous descendirent, payèrent le franc habituel de consommation, et allèrent se poser en face, attendant avec impatience les suites de leurs folies. Âa bout de quelques minutes, on entendit un grand cri. Le cafetier était monté, et, voyant son estaminet converti en sépulcre^ il faillit se trouver mal. Il réunit toutes ses forces pour appeler ses gargons. Tous montèrent et rallumèrent le gaz. Pendant une demi-heure, ils furent très-occupés à ranger le matériel de rétablissement. L'un d'eux s'aperçut tout à coup que la pendule manquait. — Oii peuvent-ils l'avoir mise, les scélérats? Ds l'auront emportée 1 Et machinalement il s'approcha delà fenêtre où il aperçut l'horloge calme et ne marchant pas plus qu'à l'ordinaire. Il avertit son patron.
— Ah I mon Dieu, dit Homus, elle ne tient qu'à un fil. Comment faire?
— Il n'y a qu'à la décrocher.
— - Gardez-vous-en bien. Elle tomberait.— Et il restailà sa fenêtre, joignant les mains et priant Dieu de , sauver les jours de son horloge. Les bohèmes, cachés dans une encoignure de porte,.riaient à se tordre de ce spectacle. Enfin, un garçon plus avisé alla chercher une échelle,
décrocha l'horloge et la rapporta triomphalement.
— Ma pauvre pendule ! dit le cafetier en la palpant. Enfin j'espère que nous sommes débarrassés pour toujours de ces drôles-là.
Effectivement, les bohèmes ne revinrent plus. La société des clercs d'avoué reprit possession de Testaminet. Momus était tout joyeux, lorsqu'un jour il frémit dans son conaptoir, en apercevant dix de ses anciens habitués qui montaient à Testaminet, comme si rien ne s^ était passé. Le Philosophe apparut tout à coup avec six nourrices.
— Permettez que je vous présente six de mes amies, dit-il au cafetier qui était monté très-inquiet.
— Six nourrices 1 s'écria Momus stupéfait.
— Mesdames, donnez-vous la peine de vous asseoir, dit le Philosophe.
Quelques minutes après, S^lvius arriva, suivi de six croque-morts :
— Permettez, Momus, que je vous présente six de mes amis.
— Six croque-morts 1 Mais vous voulez donc compromettre mon établissement? dit Momus.
— Messieurs les employés des pompes funèbres, donnez-vous la peine de vous asseoir. Mesdames les nourrices, faites place ; nous sommes vingt-quatre ; qu'on s'arrange un peu. Alternativement une nourrice et ut¥ employé des pompes. Momus présidera. C'est pour lui que j'ai organisé cette fête. Que désirez-vous, mes amis? dit aux croque-morts Sylvius.
— Du vin, répondirent-ils d'une seule voix.
— Et vous, mesdames les nourrices ? demanda le Philosophe.
15f CONFESSIONS ;DE SYLVIUS.
— Du vin.
— C'est bien. Momus, j'ai cru vous être agréable en amenant ces aimables convives. Nous avons eu destorls avec vous, mais je veux les repayer. Vous prendrez bien quelque chose avec nous.
Le cafetier, attéré, ne répondit rien.
— Momus, je vous ai amené une antithèse vivante. Mesdames les nourrices, .c'est la vie ; messieurs les employés des pompes, c'est la mort. Les unes assistent au début de Thoipme, les autres à la fin. Combien parmi ces dames ont bercé de génies, que ces messieurs ont bercés aussi, mais en les portant en terre. Nos douze nouveaux amis, mâles et femelles,' ne voient l'homme que nu, nu au commencement, nu à la fin. Au début, l'homme est nu, mais à Tair; à la fin, l'homme est encore nu, mais dans une boîte.
— Du vin 1 crièrent les croque-morts.
— Du vin ! répétèrent les nourrices.
— Messieurs les croque-morts... continua l'impassible philosophe.
— Nous ne voulons pas qu'on nous appelle cpoquenjorts.
— Je comprends vos justes réclamations. Messieurs les employés des pompes, mesdames les nourrices vous dépialyaient-elles?
— Hé ! hé ! hé I firent-ils avec les yeux brillants et en riant d'un ton sec et métallique.
— Mesdames les -nourrices, auriez-vous urt faible pour ces messieurs?
— Oh I oh I oh ! firent-elles avec répugnance.
— Pourquoi cette répugnance? ces messieurs sont
CONFESSIONS DE StLVIUS. 155
dans un état sanitaire parfait. La mort, cette vieille^ gueuse, les respecte. Du temps du choléra, on remarqua que les croque... pardon, les employés de pompes funèbres se portaient comme des chênes.
— Du vin. Nous voulons boire. Nous nous embêtons, dirent les croque-morts.
— Du vin aussi! hurlèrent les nourrices.
— Messieurs mes amis , vous demandez du vin. Vous en avez le droit; mais je ne vous laisserai paa goûter au présent de Noé. Le vin abrutit, rend féroce. Nous aurons à travailler tout à l'heure. 11 faut conserver toutes nos facultés. Je propose deux boissons en Thonneur de vos professions : de la BIÈRE et du LAIT.
Les croque-morts et les nourrices rugirent.
— Nous ne vous forçons pas, messieurs et mesdames, à vous abreuver de vos produits. Les croque-morts boiront du lait et les nourrices de la bière.
— Non, répondirent énergiquement hommes et femmes. Du vit! I
— Momus, servez vingt-quatre bouteilles de bière, douze de lait, dit Sylvius.
■*- Il n'y a pas de lait ici, messieurs.
— On ira chez la laitière du coin. Mais^ Momus, avant de descendre, donnez-nous à tous le baiser de paix?
Lo cafetier retomba sur sa chaise.
— Vous êtes des lâches, dirent les croque-morts. Tous nous avez promis du vin.
— Sacrés brigands ! mugirent les nourrices; du vini
— Ceux qui ne sont pas contents de la bière et du lait, dit froidement Sylvius, mêleront. Avant la récompense, le travail; messieurs les croque-morts, vous
n'êtes pas venus ici pour ne rien faire. Il s'agit d'enterrer le café.
Le cafetier eut plusieurs sueurs froides.
— Mesdames les nourrices serviront de récompense aux croque-morts. Chacun d'eux pourra emporter celle qui lui plaira le plus.
En ce moment, le garçon apparut avec les rafiraîchissements.
— Gargon, le lait est-il chaud? — Oui, monsieur — La bière est-elle chaude? Le garçon crut rêver. — Faites chauffer le tout dans un même vase.
Les croque-morts et les nourrices se levèrent comme un seul homme et se ruèrent, en hurlant, sur Sylvius. Ses amis cherchèrent à le défendre. Ce fut une mêlée effroyable. Le cafetier disparut; ses cheveux commençaient à blanchir. Nourrices, bohèmes, croque-morts s'entrelaçaient, roulaient, criaient et se gourmaient.
La garde arriva, arrêta Schanne,* Sylvius et le Philosophe et ils passèrent une nuit au poste. Mais le lendemain Momus vendit son estaminet.
VAN SCHAÈNDEL
Quelques-uns ont remarqué, aux Salons de 1840 à 1847, les peintures du Belge Van Schaendel, d'autant plus singulières que ce Van Schaendel ne peint que des effets de lumière. Un vaudevilliste n'eût pas mieux choisi le nom à mettre en regard du genre. Les artistes belges ont importé en France le septième fléau de la peinture : inutile de détailler les six autres, qui sont indigènes. Tous les marchands de vieux tableaux ont à leur montre des Van Schaendel ou des imitations dudit maître. Les amateurs adorent ces sortes d'ouvrages qui n'ont pour tout mérite que le côté niais des petits Flamands; car il y a Flamands et Flamands. D'aucuns payeront cinquante mille francs un Gérard Dow, qui ne donneront pas cinq mille francs d'un Ostade. Combien j'en ai vu qui se laissent prendre à la patience dans les œuvres d'art 1 Pourtant cette patience range Gérard Dow dans la bande des professeurs de calligraphie.
158 VAN SCHAENDEL,
Quand les Belges de 1840 ne peignent pas d'effets de lumière, ils se rabattent sur les bêtes et se font peintres d'animaux : ne serait-il pas mieux de les définir animaux de peintres 1 Mais, au lieu de m'appesantir sur ces infirmités , je préfère raconter la vie du peintre Van Schaendel. Il eut un père I — et c'est de son père que vient la moralité de cette histoire.
Van Schaendel de Malines était un brave peintre de nature morte ; on va voir quel singulier critérium le Malinois avait adopté en matières picturales. S'il avait à peindre un lièvre, il fallait que la veille la digne madame Van Schaendel lui fît manger du lièvre. L'artiste était malheureux au possible quand un bourgeois de la ville lui commandait un tableau de salle à manger en lui donnant la carte de ce qui devait y figurer. Ainsi des choux frisés sur le premier plan, avec une botte de carottes pointues et rougissant comme si elles avaient commis un crime ; dans un coin des oignons. Même sans les éplucher. Van Schaendel en pleurait, car il ne les aimait pas.
Aussi brossait-il ses tableaux de légumes avec une prestesse incroyable provoquée par sa colère intérieure. Dès le matin, sitôt le petit jour, il sautait de son lit, faisait sa palette avec rage et saisissait ses pinceaux avec des mouvements fébriles. Alors il donnait sur sa toile des coups de blaireau comme s'il eût donné de grands coups de sabre ; le travail n'allait pas assez vite. Van Schaendel, avec son couteau de peintre, ouvrait le ventre de ses vessies et les jetait sur sa toile. Dans ces moments il ressemblait à David lançant sa fronde contre Goliath. Il ne faut pas avoir grande connaissance des
VAN SGHAENDEL. 159
procédés de peinture pour deviner quels . résultats le Malinois obtenait par ses furies. Ses tableaux de légumes semblaient avoir été peints par Théotocopouli dans les derniers moments de son existence si folle. Je' l'ai assez regardée, au Musée espagnol, la fameuse Adoration des bergers de l'halluciné élève du^ Titien , cette peinture qui a le délire, qui semble avoir le mors au^ dents, cette peinture étrange et allongée, qu'on ju-^ rerait une fresque de Bicêtre. Les légumes de Van Schaendel étaient aussi fiévreux, aussi convulsionnés; les choux jouaient la catalepsie, les carottes avaient des attaqueft nerveuses, les oignons surtout dansaient la danse de Saint-Guy. Cela est facile à expliquer : pendant la confection du tableau, le Malinois , fidèle h son système, ne se nourrissait que des légumes qu'il peignait. Il appelait cela « se nourrir de son modèle ; » et il exécrât les légumes!
Les bourgeois flamands ouvraient de grands yeux quand ils recevaient ces aberrations de pinceau; mais tableau commandé, tableau payé; d'ailleurs, YanSchaeiidel, ce peintre si singulier, avait la manie plus réelle de se faire payer d'avauc*. Van Schaendel fils, qui se croit un Schalken parce qu'il ne peint que des effets de lumière, ne parle qu'avec terreur des tableaux-légumes de son père. Une pareille terreur se comprend : le père et le fils sont le feu et l'eau. Dans l'atelier où le père tripotait ses vessies avec des balais, des torchoijs, ses d\% doigts, — le fils entre à pas comptée, ouvre sa boîte avec précaution, dresse une petite palette toute proprette, monte sur son tabouret avec mille simagrées, reste une heure avant d'oser tirer le rideau de serge qui protège sa
160 VAN SCHÂENDEL.
toile commencée. On l'a vu ne pas travailler d'un jouï par la raison qu'une grosse mouche était dans Tatelier-cSes ailes, disait-il, font descendre la poussière du plafond. Je pourrais chasser la mouche ; mais il faudrait ouvrir la porte de l'atelier. Si j'ouvre la porte, la poussière entre;
faudra donner de l'air. Pour donner de Tair, je suis forcé d'ouvrir ma fenêtre à deux battants : c'est impossible; il y a dans l'air des quantités (Timmondices qui s'abattront sur mes couleurs fraîches. Mon tableau, chargé de ces immondices, sera odieux à la vue. J'aime mieux mettre la toile pendant deux jours à l'abri de tout, ouvrir ma fenêtre afin que cette mouche importune aille porter le trouble ailleurs; la mouche partie, j'attendrai le calme des atomes poussiéreux, et quand je me serai promené deux jours, je rentrerai dans mon ateher avec précaution. »
Ce discours de Van Schaendel fils dénote assez quelle conscience il apporte dans ses travaux. Dans un autre ordre d'idées, le père avait la même conscience. Ainsi un bourgeois de MaUnes vint un jour lui commander le portrait de son grand-père, le bourgmestre Praët .
— Je désirerais, dit-il, la plus grande exactitude.
— Monsieur Praët, vous savez que je suis l'exactitude même.
' — J'ai chez moi, dit le bourgeois, une crayonnade d'après le bourgmestre ; malheureusement ce n^est qu'un buste; je voudrais que mpn grand-père fût peint en chasseur ; il aimait la chasse passionnément.
— Bon ! dit Van Schaendel, nous lui ferons tenir un fusil, j'ai un fusil du temps.
— Je me suis ajdressé àvous^ dit l'homme au portrait,
YAN SGHAENDEL. 161
parce que je tiens singulièrement à mettre de la nature norte ; par exemple, des animaux dans un camier^ une crosse chasse.
— Je Tois cela d'ici; nous ferons une carnassière rebondie, j'ai aussi une carnassière de cette époque; cpi'estr-ce que nous mettrons dans la carnassière?
— Un lièvre, des perdreaux, ce que vous jugerez convenable.
— Vous pouvez compter sur moi, dit Van Schaendel, je me procurerai ces animaux, et je vous promets une chasse abondante.
— Eh bien, je vous enverrai ce soir le dessin de mon grand-père, afin que vous fassiez d'abord une petite esquisse. Quand l'esquisse sera terminée, nous nous entendrons sur le prix; vous demanderez ce qu'il vous plaira. On ne doit pas marlîhander avec un homme de votre talent.
Le lendemain, Van Schaendel père, devant son chevalet, était habillé de la façon la plus bizarre, tenant de la main droite im pinceau, de la gauche un fusil de chasse, autour du corps une carnassière en bandoulière avec d'innocents animaux, achetés au marché, qui passaient hors du carnier l^ur tête endormie pour toujours. Une glace était accrochée à l'un des portants du chevalet , le croquis du bourgmestre à l'autre portant. De temps à autre le peintre consultait le croquis, puis se campait fièrement-avec son fusil devant la glace et revenait traduire de son pinceau ces diverses impressions. Il fronçait aussi le sourcil, comme une personne qui n'est pas contente, à laquelle il manque une chose intJispensable ; et il se touchait les jambes de ses deux
162 VAN SCHAENDEL,
mains sur les coutures et marmottait des ah ! de dépit.
Cependant au bout de deux journées d'un travail constant, l'esquisse se trouva terminée. Van Schaendel partit assez soucieux pour la demeure de Praët, qui admira sans réserve la ressemblance , surtout les produits de la chasse.
— C'est très-bien, dit-il, il ne s'agit plus que dépeindre mon grand-père sur une toile de vaste dimension. Cinq mille francs vous paraissent-ils convenables, maître Schaendel?
— Oh! certainement, dit le peintre, dont la figure ne se déridait pas.
— Mais vous avez la mine triste ; est-ce que la somme ne vous paraît pas suffisante?
— Pardonnez-moi; je suis seulement un peu tracassé par cet habit de l'ancien croquis.
— Que vous importe cet habit?
— Je n'en trouverai plus maintenant de cette coupe et de cette étoffe..
— Eh bien, vous en peindrez un de fantaisie.
— Oh 1 dit Van Schaendel, qui cria cette exclamation comme s'il eût entendu un ange blasphémer, jamais, jamais... la fantaisie, impossible; je n'ai jamais rien fait de pratique, il me faut un habit semblable à celui-ci.
-r- Si cela vous inquiète, je crois qu'il y a là-haut, dans le grenier, un vieil habit qui me' semble bien avoir posé pour ce portrait.
— Vite, dit le peintre, dont la figure rayonna de bonheur^ envoyez-le-moi quérir I
Un domestique apporta, sur ce désir, un habit fort
VAN SCHAENDEL, 163
respectable, qui avait tous les signes de vétusté. D'un coup d'œil le peintre s'écria: « Je le reconnais , c'est l'habit 4e Tancien croquis. » Et sans s'inquiéter des convenances, il Dîit sa veste bas et endossa Thabit du défunt. Ainsi vêtu, il se promenait d'une façon triomphante par la s^lle et se mirait dans la glace. Jamais on ne vit autant de poussière et de toiles d*araignée ajcharnées après un vêtement. Van Schaendel ne s'occupait guère de ces détails. Il prit son esquisse peinte, sembla se mirer dedaiis et s'écria : « Ah 1 si j'avais eu l'habit, l'esquisse serait bien mieux réussie 1 »
— Et les culottes, demanda-t-il, ces belles culottes d'Utreeht à fleurs gaufrées ?
— Je n'ai jamais eu vent des culottes, dit Praët.
— Diable I s'écria le peintre, je vois dans le dessin un commencement déculottes qui me font bien envie : il les faut cependant.
— Je voudrais pouvoir les ressusciter, maître Schaendel : au fait, je crois qu'il y a encore là-haut quelques vieilles défroques. Si vous me parliez des vêtements de mon père, rien de plus simple ; je les ai conservés religieusement dan§ une armoire; mais ceux de mon grand-père ont disparu, à l'exception de cet habit et de quelques mauvaises loques que je vais voir moi-même à vous procurer.
Pendant que Van Schaendel se csarrait dans l'habit du défunt, le magistrat revenait, apportant un petit paquet d'une forme et d'une couleur indescriptibles.
— Je n'ai trouvé que cela, dit-il.
Le peintre se précipita sur ces débris de dentelles ; étaient-ce jabot ou manchettes? La constatation semblait
164 VAN SCHAEN1>EL.
impossible, carie temps arait ajouté de nouveam dessins aux anciens dessins de ces loques. Les unes étaient rousses comme la queue du diable, les autres noires comme bourdons. Le peintre les tournait et retournait, et son œil connaisseur plongeait dans ces broderies, aussi énigmatiques que des hiéroglyphes, pour en retrouver le sens. Il sépara, après examen, les malines noires des rousses et dit en homme convaincu : «Voilà le jaÈot, voilà les manchettes. »
— Vous êtes un fin connaisseur, dit l'homme au portrait; mais j^ai encore retrouvé quelque chose, un bas, à ce que je crois ; il n'y en a qu'un malheureusement.
— Ah I il est superbe à peindre, dit Van Schaendel. Effectivement, le bas dépareillé, d'un travail poramtrc,
brodé à jour, était aussi ouvragé que les fameuses chaires de bois si communes en Belgique. Une cathédrale gothique s'étalait sur le devant de la jambe, avec toutes ses richesses d'architecture et son fouillis de sculpture. La ménagère flamande assez audacieuse pour construire à l'aiguille ce monument égal en beauté aux plus minutieux travaux des moines du moyen âge s'était trompée en offrant cette paire de bas à un simple bourgmestre. Jamais prince n*eut les jambes aussi richement habillées, et le pape seul eût dû chausser cette chose sublime que dix ans de travail assidu avaient pu amener à bonne fin. Malheureusement le Temps, ce grand insulteurdes œuvres d*art, avait promené sa faux sur la cathédrale; il était parti emportant, en guise de trophée, au bout de sa faux pointue, toute la rosace du portail, ainsi que les deux courbes du fronton ogival. Van Schaendel poussa
VAN SCHAENDEL. 165
un gros soupir à la vue de ces altéra^ons et de ces van^ dalismes.
— C'est bien tout? dit-il au magistrat.
— Oui, maître Schaendel.
— Ehbien, veuillez. Je vous prie, me faire compter la somme que vous m'avez offerte ; dans six mois, vous aurez un beau portrait.
rf Tout étant conclu, le peintre mit ordre à ses affaires, dit adieu à son énorme moitié et partit avec une petite malle soigneusement fermée, qui renfermait la défroque du bourgmestre et la clef de Tatelier. U voyagea d'abord par la Belgique ; je devrais peut-être dire que Van Schaendel voyagea chez les fripiers, les brocanteurs, les marchands de curiosités. Qiaque visite se passait ainsi : le peintre ne quittait pas d'un clin d'œil sa petite malle; il la portait sous son bras gauche, montrait Tancien dessin d'après son modèle aux brocanteurs et demandait qu'on lui étalât toutes les culottes emmagasinées. Après les culottes, venait l'examen diîs dentelles, suivi de l'apparition du fameux bas. Les culottes et les dentelles ne surprenaient guère les marchands qui ont souvent l'occasion de semblables défroques ; mais en voyant le bas, ils iomhaienid' émerveillement, hochaient la tête et déclaraient ce bas unique au monde.
La Belgique mangea deux mois de temps au peintre, qui ne fut pas sensiblement rebuté de ses recherches malheureuses, puisqu'il prit le chemin de la Hollande. Dans le pays de l'Escaut, ce fut la même histoire. Van Schaendel ne passa pas devant la plus petite boutique sans y entrer; il mettait à ses recherches un acharnement sans pareil et ne se déroutait pas de la moue des
Ifi6 VAN SCHAENDEL.
marchands qui voyaient leurs boutiqpies mises au pillage par cet infatigable chercheur ; car le peintre, malgré les réponses négatives des brocanteurs à l'aspect du bas mirifique et solitaire, avait la rage d'ouvrir lui-même tous les paquets de bardes, de fomller dans tous les morceaux d'étoffe destinés à se transformer en papiers.
L'épouse de Van Schaendel ne revit son mari qu'après quatre mois d'absence, changé par la fatigue et la figure inquiète, tl ne raconta pas ses tourments à la Mailnoise ; il avait pour opinion que les fetntfles sont incapables de raisonnement pour tout ce qui regarde le mé^ tîet de peintre. Il ouvrit les portes de son atelier, fermées depuis cent vingt jours, et n'en bougea d'an înois, y faisant venir son manger et toutes choses d'utiKté hygiénique. Quoiqu'il travaillât constamment, Van Schaendel prenait de nouvelles teintes d'ennui. Le portrait était aussi avancé que possible et le bourgmestre de Mahnes semblait vouloir revivre pour longtemps, lorsqu'un matiii le peintre se leva la figure terreuse, les yeux rougis comme quelqu'un qui a passé une mauvaise nuit. B s'assit sur son haut tabouret en face du portrait et le contempla longuement.
Praèt était vivant, et d'une toilette splendide, tropspleih dide môme pour un chasseur. Passe encore Fbabit, aussi les culottes jaunes d'Utrecht gaufrées, — le seul objet que le peintre eût retrouvé dans ses pérégrination*. On comprend même le jabot fin et blanc, ainsi que les niaschettes brodées. Van der Meulen, dans ses tableaux guerriers, où le combat semble se livrer dansFceil-de-b<»uf, nous a habitués à bien d'autres anachronismes de fanfreluches. Mais il était impossible de justifier les bas-
YAN SCHAENDEL. 167
cathédrales; jamais on n'a'yu de chasseurs avec des bascathédrales, surtout celui-là, dont le carnier promettait de Toccupation aux broches, aux rôtissoires, et qui avait dû courir par monts et par vaux pour arriver à un résultat aussi plantureux. La chasse avait nécessairement détérioré ces bas si magnifiquement ouvragés, et personne ne compromettrait, au prix d'une chasse de Nemrod, des objets d'art d'une valeur incalculable. Tout le monde, — même les plus bornés connaisseurs, — aurait eu à la bouche ces réflexions ; mais la peur d'anachronisme n'était pas ce qui tourmentait Van Schaendel. Son inquiétude venait de ce qu'il avait eu la témérité de peindre un jabot et des manchettes neuves, d'après ces sortes d'épluchures de fils rouges et noires, égratignées plutôt que brodées, qui furent retrouvées dans le grenier. Le peintre était au désespoir d'avoir rajeuni le vieil habit poussiéreux dont les brosses les plus acharnées et les plus aiguës n'avaient pu faire déloger les ordures déposées par soixante-dix années. Pour la culotte de velours, Van Schaendel lui avait donné des couleurs de jeunesse qui juraient avec les tons calmes et rassis de l'antique marronnière. Le plus cuisant en ce portrait venait des bas-cathédrales. N'en avoir qu'un et en peindre deux paraissait au peintre consciencieux un cas pis que meurtre. Et il n'avait pas assez d'indignation contre sa main droite, la main au pinceau, la main téméraire qui avait eu l'audace de raccommoder le fronton et de rebâtir en entiei* la rosace, fragments perdus dans le bas unique qui servait de modèle.
Ayant longuement considéré sa toile encore fraîche. Van Schaendel prit le plus gros de ses pinceaux et le
1«8 VAN SGHAENDEL.
fit courir avec un acharnement et une furie sans pareils sur le portrait. Jamais les corneilles abattant des noix ne dépensèrent telle énergie. Aussi prompts que réclair, disparurent la figure du bourgmestre, son fusil, son carnier, son jabot, ses dentelles, ses culottes Jaunes et ses bas-cathédrales. Le chasseur fut converti en un chaos de couleurs du plus sale aspect. Quand le portrait fut amené à terminaison si malheureuse , Van Schaendel prit son chapeau, sa canne, et sortit.
Il avait besoin de respirer un peu d'air pur; on imagine facilement qu'un tel homicide pictural ne se fait pas à tête froide et Tesprit calme. Le peintre avait la fièvre et tout son sang s'était porté à sa figure. Quelques Malinois regardèrent avec surprise, du dedans de leur boutique, leur compatriote qui volait plutôt qu'il ne marchait à travers les rues de la ville. Hors de la ville. Van Schaendel, qui ne voyait pas clair, se heurta contre un grand corps dur qui fit entendre ces paroles : << Ah! le maladroit!... Eh! mais, c'est maître Van Schaendel!... Vous sortez donc de dessous terre? »
Le peintre fixa de ses yeux hagards, le corps heurté et lui cria en continuant sa course :
— Votre portrait avance.
Cette affirmation montre assez à quel degré était arrivé le dérangement d'esprit du pauvre peintre, qui, rencontrant le petit-fils du bourgmestre, lui disait : «c Votre portrait avance, » après lui avoir fait subir uno mutilation si complète une demi-heure auparavant. ^ Cependant il n'est course qui n'ait son terme; les chevaux les plus fougueux se brisent contre un obstacle et s'arrêtent court. Van Schaendel tomba de lassitude sur
VAN SCHAENDEL. 169
( gazon, n était tout pantelant et respirait d*une façon assi précipitée qu'un épagneul anglais qui a chassé le èvre pendant une heure. Bientôt revint ce calme flaaand que la Kermesse seule trouble une fois Tan. Un >etit ruisseau clairet, qui courait dans un fossé, sembla Lttirer toute Tattention de Van Schaendel, qui resta usqu'à la tombée du jour à regarder les moindres peits accidents qui troublent la quiétude de l'eau : une nouche noyée se laissant aller à la dérive, une greaouille curieuse qui abandonne son empire pour s' extasier avec ses grands yeux devant les herbes vertes du pré. Mais cette attention du peintre pour les choses de La nature n'était qu'extérieure ; toute son attention était tournée au dedans de son cerveau, où se promenait M. le bourgmestre tout nu, tenant d'ime main un paquet de vêtements du plus beau neuf, de l'autre main un tas de bardes qui n'étaient autres que celles du grenier. Le bourgmestre, quoique logé à l'étroit dans le crâne du peintre, entrait dans des discours sans fin : — c'était un homme fort bavard de son vivant ; — il plaidait le pour et le contre, deux causes à la fois. Tour à tour il présentait ses habits neufs avec une dissertation sur l'emploi à en faire ; et il montrait ensuite ses vieux habits avec des raisonnements non moins concluants. En résumé, le bourgmestre, homme prudent, faisait valoir les deux avis sans se prononcer pour Tun ou pour l'autre. Le peintre, constitué en jury, avait à résoudre cette terrible question : « Choisis si tu l'oses. »
Van Schaendel se leva brusquement et retourna dans la direction de la ville ; il était plus gai que le matin, son pas était plus calme et moins fou; le sang de la figure
170 VAN SCHÂËNDEL.
était redescendu dans les canaux habituels. Après une grasse nuit , Van Schaendel se leva au petit jour, ouvnt sa cassette, et endossa toutes les vieilleries du feu bourgmestre, et rhabit poussiéreux, et les culottes jaunes, et les manchettes rousses, et le jabot sali, et le fameni bas-cathédrale. Est-il besoin de dire que la jambe gauche resta nue, tandis que la droite se pavanait dans le monument de dentelles qui malheureusement montrait p^ff la rosace détruite le genbu du peintre?
Le doute seul rend longue la besogne. Van Schaendel, qui était sdœ de tous ses effets, peignit avec une vitesse incroyable le portrait commandé. Ce futun chef-d'œurre de couleurs. Quand il fut sec et convenablement verni, monsieur le bourgmestre, sur les épaules de deux porteurs, fut conduit en triomphe chez son petit-ffls.
Van Schaendel, le soir à son dtner, était en train de dévorer un friand morceau de jambon fumé avec tout le conteutement et le laisser-aller d'un honune qui a terminé une grande œuvre , lorsque Praét entra : m homme qui tomberait de la lune n'aurait pas figure plos étonnée et plus stupéfaite. Le peintre le regarda et loi dit:
— Qu'y a-t-il? vous me paraissez tout renversé!
— Le portrait!... le portrait!... le portrait 1... s*écrii le descendant du bourgmestre.
— Serait-il crevé? demanda Van Schaendel.
■^ Non. I
'— Eh bien! vous l'avez reçu!
— Hélas I oui. | Après bien des |explications, Van Schaendel comprit
que le petit-fils se plaignait de ne pas avoir le portrait 1
VAN SCHAENDEL. 171
xn bourgmestre, mais le portrait d'un homme de mauises mœurs, d*un coureur d'aventures, d'un voleur > grand chemin.
Oh I dit le peintre, vous ne Tavez pas regardé.
Au contraire, je ne Tai que trop regardé... Il a une
rabe nue, mon grand-père 1... Un magisti^a^ alvete des ïcrocs partout... ce n'est pas possible.
Le possesseur du portrait suppUa vainement le peintre e remettre son grand-père à neuf ; jamais Van Schaenel n'y voulut consentir, ne sortant pas de son système x.clusif de l'imitation des objets dont il avait la posession.
— Au moins, dit le petit-fils, par grâce, mettez un econd bas aux jambes de mon grand-père.
— Je veux bien, dit le peintre, mais vous me fourlirez la paire complète.
— Puisque vous ne peignez les objets que d'après lature, dit l'autre pour ultime raison, mettez le seul bas c[ue nous ayons à votre jambe gauche.
— Impossible, répondit le peintre; j'aurai alors la droite nue, jamais je n'arriverai à les mettre d'ensemble.
Un curieux et comique procès s'ensuivit, l'homme au portrait produisant ses preuves et alléguant la folie de Van Schaendel que lui et d'autres avaient pu voir courir à toutes jambes dans la ville ; mais le demandeur fut débouté.
Ce portrait resta dans le grenier du bourgeois Praët, indigné d'avoir sous les yeux un de ses ancêtres, magistrat irréprochable, habillé et débraillé comme un joueur qui a perdu son dernier écu. A sa mort, le portrait passa au musée de La Haye, où les touristes admi-
172 VAN SCHAENDEL.
rent encore cette splendeur de déguenillement, sans se douter, — car le catalogue ignorant n'en dit rien, — qu'il 7 a là-dessous un bourgmestre et un peintre à
11 JuiUet 1847.