‹ Les tréteaux de Charles MonseletChapitre 95 sur 112 · ENCHÈRES SUR ENCHÈRES · texte numérisé non relu

ENCHÈRES SUR ENCHÈRES

Deux jours après cette conversation, Pigoreau entrait àThôtel des Jeûneurs avec ^on successeur et TEspagnol. La foule avait diminué, les artistes ayant perdu leur temps à regarder vendre des poteries, des ivoires, des émaux, toutes sortes de choses fort curieuses, mais dont l'écoulement semblait ne pas avoir de terme.

Dom Géronias. jeta un coup d'oeil rapide sur tous les tableaux, et manifesta une grande surprise.

— Hél dit-il en saisissant la manche.de Pigoreau, le Fuenzès I le Fuenzès !

— Qu'est-ce qui vous prend? répondit le marchand. L'Espagnol était inquiet; il fouillait de l'œil chaque

coin de la salle.

21S LE FUENZÉS.

— Il n*7 est pliis^ le Fuenzës... Vous m'avez trompé; il est vendu.

Pigoreau fit la grimace . Il craignait qu'on n'eût vendu, datis un lot, Taffreux tableau (à son avis), mais qui devait lui rapporter d'assez beaux bénéfices.

— Attendez une minute, dit-il à l'Espagnol, il n'est pas perdu, bien sûr; je vais savoir...

Et, sans laisser le temps à dom Géroniasde répondre, il le quitta, parcourut la salle, ie glissa à travers les groupes et arriva près de la table où étaient assis les marchands. Il frappa rudement sur l'épaule d'unhonmie qui causait avec ime revendeuse à la toilette.

— Dis donc, Crochard, oil est passé le tablfau recommandé?

— Ah! père Pigoreau, le mahn des malins, toi qui fais la barbe à tout le monde, tu n'avais pas pensé à celui-là?

— Allons, parle! dit Pigoreau impatient.

Le marchand interpellé s'empara de la tête de Pigo^ raau et lui coula ces paroles dans l'oreille :

— J'ai fait mettre le Fuenzès dans un tas d'horribles toiles déchirées, en mauvais état.*

Pigoreau rougit.

— Mais tu veux donc, buse, ditr-il, que le lot se vende trois francs?

— C'est là que je t'attendais. Je ferai monter, monter le lot. Les marchands et les commissaires n'y comprendront rien d'abord; puis ils vont croire que le lot renferme une curiosité importante, tm chef-d'œuvre. Decette façon], le Fuenzès ira dans un prix raisonnable^

LE FUBNiZÈS. 210

— Très-bien, dit Pigoreau. Tiens, je t'avais promis

dix du cent, tu en auras quinze;

— Merci, vieux crocodile, dit le marchand en suivant de l'œil son confrère qui retournait vers dom Géronias.

Quand l'Espagnol eut appris ce que Pigoreau jugea prudent de lui dire, à savoir que le Fuenzès n'était pas vendu, il fit éclater sa joie par un ricanement étouffé.

— Pourrait-on le voir? demanda-t-il.

— Oh! ce serait imprudent ; tout le monde se douterait de la valeur que vous attachez à cette toile, et les enchères monteraient trop haut... Dis donc, galopin, s'écria Pigoreau en s' adressant à un petit bonhomme en blouse et nu-tête, qui depuis quelques minutes tournait autour de lui, ne pourrais-tu pas marcher par terre ? Qu'est-ce que tu fais ici? Va plutôt à Técole.

Le gamin fit un pied de nez au brave marchand de tableaux et s'enfuit, passant entre les jambes des curieux. En deux bonds, il fut auprès de Crochard.

— M'sieur, lui dit-il, j'ai entendu père Pigoreau dire comme ça que, si on se doutait de sa valeur, les en-

hèreç monteraient trop.

— Je m'en doutais, dit Crochard en se frottant les mains. As-tu pu savoir, demandsL-t-il au gamin, le nom de l'honmie qui cause avec Pigoreau?

— On ne sait pas son nom dans la salle, répondit l'inteUigent gamin, mais il est Espagnol.

— Bon ! de mieux en mieux l fit Crochard qui ne put dissimuler 3a joie. Va-t'en à la boutique, maintenant; ^e n'ai plus besoin de toi. z^

L'enfant s'enfuit à toutes jambes , sans attendre da nouveaux ordres.

no LEFUENZË8.

— La vente ya commencer, dit Géronias. Voici M* Gailet, le commissaire-priseur.

— Messieurs, la vente est ouverte, dit le commissaire, priseur, en s'installant à son bureau et en frappant sur la table quelques coups de son marteau d'ivoire, pour faire cesser le bruit de la foule. Nous commencerons par quelques tableaux de Técole française.

Un murmure violent accueillit ces paroles.

— Il n'y a que trois ou quatre toiles françaises, messieurs, dit le commissaire-priseur ; aussitôt après, nous passerons à l'école espagnole.

Le garçon de vente apporta sur la table deux Effets de Neige,

— Messieurs , nous mettons aux enchères deux tableaux du célèbre Malebranche, qui font pendant : deux très-jolis îporceaux, d'un bel effet.

— Deux cents francs, dit le commissaire-priseur.

On a vendu à l'hôtel BuUion et à Thôtel des Jeûneurs de quoi remplir le nlusée de Versailles avec les œuvres du célèbre Malebranche, un peintre qui eut la spécialité des effets de neige, et qui, non content de travailler constamment à produire les mêmes effets^ avait en outre un atelier de jeunes gens occupés à copier sa manière. Malebranche mort, ainsi que son école, les brocanteurs continuèrent cette spécialité, de telle sorte qu'il existe en France près d'un million d'effets de neige du célèbre Malebranche.

— Ça se vendra cinquante francs à un amateur, dit Pigoreau, et l'amateur sera refait de trente firancs.

Dom Géronias s'était assis et paraissait impatient de posséder l'œuvre qu*il poursuivait depuis si longtemps.

^ LE FUENZÈS. 221

Sa tête était enfouie dans ses mains. Chaque fois que le commissaire-priseur annonçait par trois coups de son marteau qu'un nouvel objet était vendu, l'Espagnol sortait de son immobilité et allongeait le cou pour voir si le tableau de Fuenzès n'apparaissait pas.

L'école française étant épuisée, le garçon de salle apporta des cadres vermoulus sans toiles, et des toiles éraillées sans cadres.

— Attention I dit Pigoreau à Géronias.

L'Espagnol se dressa sur ses deux jambes par un soubresaut, et cligna de l'œil. *

— Messieurs, dit le commissaire-priseur, un lot de vieuxHîadres, de vieilles toiles en mauvais état. A combien? dit-il dédaigneusement en intqrrogeant du regard la galerie de marchands.

— Un franc, dit un garçon de bureau. Allons, messieurs, vivement, s'il vous plaît.

Les lAirchands ruèrent leurs mains sur toutes ces vieilleries.

— Ah! cria hautement dom Géronias, qui avait reconnu son tableau.

Toutes les têtes se retournèrent vers l'Espagnol.

— Silence ! dit le garçon de bureau.

— Ne montrez pas, dit Pigoreau bas à l'oreille de son client, que vous attachez de l'importance à cette toile.

— Je vpux la voir, dit dom Géronias.

— Non, non, dit Pigoreau; vous la doubleriez de prix.

— Un franc vingt-cinq, cinquante, soixante-quinze, deux vingt-cinq, dît le commissaire-priseur.

— Deux cinquante, soixante-quinze, trois francs, continua le garçon de bureau.

2S2 LE FUENZÊS.

. A cinq francs, les enchèresdes marchands de tableaux s'arrêtèrent. Seul, Crochard continua, en se grattant le nez, à faire monter, par étages de vingt-cinq centimes, la distance qui mène de cinq à dix francs.

Un étranger aux habitudes de ces ventes s'inquiéterait fort d'où partent les enchères recueillies par les commissaires-priseurs. Les marchands ne parlent jamais, et il faut toute la naïveté d'un novice amateur pour lancer un prix. Chaque marchand a un signe particulier, un signe à lui que connaissent les commissaires-priseurs. Les uns tourmentent le bouton de leur redingote (enchère); d'autres froncent le sourcil (enchère); d'autres passent leur langue sur la lèvre (enchère); d'autres bâillent (enchère); d'autres, c'est la façon la plus connue , chgnent des yeux (enchère) ; et bien des petits moyens mystérieux dont le détail serait trop long.

Crochard, lui, se grattait le nez pour mdïquer qu'il surenchérissait; aussi Taile droite de son nez avait-«lle souffert et considérablement rougi de ce commerce. A l'issue de certaines ventes, le nez de Crochard était pourpre, par la raison bien simple qu'il s'était en^^^, — un mot de brocanteur.

Aussi un commissaire-priseur doît-il envelopper de ses yeux toute l'assemblée et ne pas compromettre, par l'arrêt de son regard, le dernier enchérisseur qui a un intérêt à ne pas être connu.

Le lot, par les grattements de Crochard, monta à vingt francs. Les marchands commençaient à s' entre-regarder et à fixer Tamas de vieilles toiles qui ne leur apprenait rien.

— Cent francs ! dit une voix dans la foule.

LE FUENZÉS. ttS

" Cent francs I répéta le commissaire-priseur en témoignant de rétonnement. Voyons, messieurs, à ceiit francs. Faites passer, Louis, dit-il au garçon de bureau, les toiles aux amateurs.

Les marchands interrogeaient du regard les cadres, les toiles moisies, les inspectaient avec un œil qui aurait voulu se changer en loupe; d'aucuns humectaient de salive les peintures, pour leur rendre momentanément le brillant du vei^iis absent.

— Deux cents francs, dit la voix.

Cette voix appartenait à Fassocié de Crocbard.

— Personne ne met au-dessus de deux cents francs î demanda le commissaire-priseur.

Pigoreau fit un signe affirmatif à Crochard, qui se gratta le nez.

— Deux cent cinquante.

A de certains moments, dom Géronias tressaillait ; ou bien quand les tableaux, passant de main en main, s'ap-* prochaient de lui, il étendait en avant ses mains longues et maigres, comme s^ileût voulu les saisir. Ce commerce n'avait pas échappé à Crochard, qui communiquait à tout moment, par le regard, avec Pigoreau. Aussi' quand il eut réfléchi quelques instants, laaça-t-il courageusement, et à haute voix, un nouveau prix :

— Mille francs.

Le commissaire-priseur tressauta sur son fauteuil 4e •Hir. Quel était donc ce mystère? Crochard avait renoncé, pour la première fois de sa vie, à son grattement de nez.

— MiUe francs I cria de garçon de salle.

Pigoreau fit la grimace. Il pensait que la transition do deux cent cinquante à mille francc^ était trop brusque

»* LE FUENZÈS.

pour que dom Géronias ne s'aperçût pas qu'il avait des

relations avec Crochard.

— Il y a donc des billets de banque dans ces toiles-là? dit tout haut un marchand goguenard.

Sans s'inquiéter de cette plaisanterie, qui obtint les honneurs du rire, Crochard lança une autre enchère non moins significative que la précédente.

— Deux mille francs I dit-il.

Dom Géronias attendait avec impatience la fin des enchères.

— Je n'en donnerais pas cinq sous, disait-on dans la salle. Ou bien : — Crochard est fou. — Comment feratr-il pour payer?

— Il n'a pas chez lui pour sept mille francs de curiosités.

— C'est drôle, un homme qui n'achète jamais de tableaux.

D'autres étudiaient la figure de Pigoreau, regardé comme l'oracle de l'hôtel des ventes, et se disaient : — Il y a du louche là-dessous. Père Pigoreau n'a pas l'air content.

— Trois mille francs! s'écria Crochard, pâle et le front mouillé, prouvant qu'il était en proie à un combat intérieur.

— n n'y a pas erreur, monsieur Crochard? se crut obligé de dire le commissaire-pnseur.

— Non, non, trois mille francs!'

— Ah ! le pauvre homme, dit un voisin ; c'est trois mille liards qu'il devait dire.

Crochard avait entendu^ et, par bravade, il reprit:

— Cinq mille francs I

LE FUENZÈS. 225

Hais on devinait que cette lutte Tavait fatigué autant que les regards curieux de la foule. Sa voix était haletante, et il était près de s'évanouir.

— Louis ! dit le commissaire-priseur, un verre d'eau à M. Crochard.

Après quoi la vente continua, Pigoreau ne sachant comment allait se terminer cette affaire. Dom Géronias murmurait entre ses dents des paroles espagnoles.

— Personne ne met au-dessus de cinq mille francs? demanda le commissaire-priseur.

A cet appel, toutes les têtes se tournèrent vers Crochardf qui était affaissé sur lui-même.

— Une fois, deux fois, personne ne dit mot?

— Messieurs, une collection de tableaux espagnols, cinque mille francs^ dit le garçon en appuyant sur le chiffre.

— Cinq mille francs, unç fois, deux fois, trois fois, personne n'en veut plus? cria le commissaire-priseur.

n se fit un long silence par la salle. — Adjugé à M. Crochard!

Et le marteau retentit sur la table. Le garçon poussait déjà les toiles vers Facquéreur qui étendait sa main en avant, lorsque le commissaire-priseur se leva avec solennité et dit :

— Vous savez, monsieur Crochard, que la vente est au comptant.

— Voici la somme, s'écria Pigoreau en ouvrant son portefeuille.

— Qu'on me passe mes tableaux! dit dom Géronias avec impétuosité.

— Monsieur Gallet, dit Crochard au commissaire-pri*

226 LE FUENZËS.

seur, faites mettre les tofles de côté, je vais chez moi

cherchez la somme.

— Tu as donc perdn la tête, dit Pigoreau, puisque Toici raigent en biOets de banque?

Mais Crochard avait disparu, laissant Pigoreau trèsinquiet, dom Géronias réclamer son tableau, et la foule murmurer et causer de ces trois acquéreurs mystérieux qui ne paraissaient pas s'entendre.

FLOUEKIES Elf HATIEKE DE RETIDAGK

Crochard revint au bout de deux heures, rouge et essoufflé. Il traversa tous les groupes, alla droit aubureai du commissaire-priseur apporter 5,000 £r., plus 250 fir. en raison des cinq pour cent affectés aux droits de vente.

La foule, qui se moquait de hii tout à Theure, s^indina devant Thomme qui venait de payer 5,000 francs au comptant^ et il put ràtporter ses toiles. Pigoreau et dom Géronias, qui suivaient chacun de ses mouvements, Taecostèrent à la sortie de la salle de vente.

— Pourquoi, lui dit Pigoreau, n'as-lu pas pris Targent que je t*ofirais?

— Mon petit, dit Crochard, parce que j'achète pour moi.

— Je veux mon Fuenzès ! s'écria dom Gréronias.

— Laissei^moi, dit Pigoreau, m'arranger avec loi. Et il entraîna son confrère près de la cheminée qm

dcaïue dans le vestibule.

LE PUEH ZÈS. m

— Je ne te comprends pas, dit Pigoreau ; as-tu peur que je ne te donne pas les quinze du cent?

— Mais non, dit Crochard, j'achète à mon compte, tu ne saisis. donc pas! je te laisse tout, mais je garde le Vutncès.

— Ah f dit Pigoreau, f y sms. . . je me suis fais remoucher. Combien veux-tu?

— Dame, tu «aïs bien. Fais ton prix.

— Mon cher, l'Espagnol me fait cinquante pour cent de commission.

-* Bien, je le« accepte.

~Tu acceptes I dit Pigoreau; et moi, que merestera-t-il?

*- Je n*en sais rien, mais tu sauras bien f arranger.

~ Sacristil dit Pigoreau, faut-il être arrivé à mon âge, ^e le doyen des marchands de tableaux, pour me lais- WKC embrocher comme un dindon par toi !

— Chacun son tour, papa, dit Orochard.

'— Allons, scélérat, dit Pigoreau, tiens, voilà tes cinqmàite pour cent.

Dom Géronias , qui se tenait à l'écart, voyant à l'aspect d«s physionomies que Taffaîre était concîhée, revint Tare Pigoreau. '

— Voilà le Fuenzès... et il m'en a donné du mal, le brigand de tableau !

— Ah ! s'écria TEspagnol, dont les yeux lancèrent des flammes; enân!

Puis il contempla la toile avec une expression étrange de bonheur.

— Venez demain de bon matin, dît-il à Pigoreau, nous féglnrons.

%n LE F1JENZËS.

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