UNE AFFAIRE D’HONNEUR
fo estier, il restait à régler par la justice la question de légitime propriété des pistolets devant servir à ce combat extrêmement singulier, et c’est pour s’expliquer sur ce point que les deux adversaires sont devant la police correctionnelle.
Vidons tout de suite la question des munitions, dont ils ont justifié la légitime possession, sans qu’il puisse, d’ailleurs, rester le moindre doute après l’explication des pré%'enus : ils ont acheté des pétards chez un épicier, les ont défaits et en ont retiré la poudre, puis ils ont pris une cuiller d’étain chez leurs parents, l’ont fait fondre et ont coulé des balles dans une coquille de noisette, travail de rude patience et qui indique chez les deux ennemis un bien vif désir de s’arracher mutuellement la vie.
Quelle est donc la cause grave qui a pu allumer chez les deux gamins ce désir sauvage? Le plus jeune, Cadoche, va nous la faire connaître :
« M’sieu, dit-il au président, nous jouions aux billes, nous deux Limousin et un petit qu'on appelle Coco, qui fait trois. Alors, m’sicu, c’était moi le « preu, » Limousin, le « seg, » et le petit, le « ter, » dont, m’sieu. Limousin, qui était le « seg, » veut jouer le premier; j’y dis : a T’es que le « seg; » il me dit : « T’as triché ! » — Ohi pas vrai, que je dis, je suis le preu et Coco le ter. Alors, monsieur, ça n’y fait
UN F. affaire d’honneur.
rien, « il cale raide d’hauteur » sur ma bille et, m’sieu, je l’ai poussé. Alors, m’sieu, étant plus grand que moi, il m’a fichu une pile, dont moi, m’sieu, c’est de là que j’y ai dit : « C’est pas comme ça, il faut arranger ça en duel, ■» dont, m’sieu, n’ayant pas de pistolets, c’est lui qui les a volés pour nous battre.
M. le président. — Est-ce que quelqu’un vous a conseillé de vous battre en duel ?
Cadoche. — Non, m'sieu, ça m’est venu tout seul; seulement que j’ai mon grand cousin qui est militaire et qui me disait toujours : Moutard, faut pas te laisser juguler ni molester; faut se battre comme un troupier; quand on t’insultera, fichetoi un coup de torchon; a pas peur.
M. le président. — Eh bien, le garde a parfaitement fait de vous traiter comme deux polissons.
Cadoche. — N’empêche pas que si ç’avait pas été un vieux, il aurait vu si je m’aurais laissé insulter; j’y ai dit à lui-même; alors il m’a fichu un iutre coup de pied.
M. le président. — Il a continué à bien faire.
Cadoche. — Je l’ai appelé grand lâche.
Après ce brave, Limousin n’a qu’un rôle bien effacé, et, interrogé sur le vol des pistolets, il reconnaît qu’il a volé deux vieux pistolets chez un ferrailleur.
UNE AFFAIRE d’hONNEUR.
Réclamés par leurs parents, ils leur ont été rendus.
Espérons que les deux adversaires sont tout à fait réconciliés; du reste, ils ont paru satisfaits du jugement, il y a lieu de croire que leur honneur ne sera pas plus difficile.
Malgré les révolutions démocratiques, le prestige de la couronne n’est pas encore prés de s’évanouir; couronne royale, impériale, ducale, voire même la couronne de rosière, exercent toujours une influence irrésistible. Comment s’étonneraiton dès lors qu’une simple sage-femme l’ait subie?
Quant nous aurons dit que cette sage-femme, madame Tpupillau, reproche à mademoislle Angé-
line Pochonet, qui fut sa pensionnaire, de la luiavo*' faite à la couronne, il sera inutile d’ajouter que ce n'est pas de la couronne de rosière qu’il s’agit. Cette jeune personne avait aperçu, entre deux fenêtres d’un d’entresol, un tableau représentant une dame occupée à ramasser des petits enfants blottis sous des choux; au-dessous du sujet, étaient écrits ces mots : madameToupillau, sage-femmede i classe, prend des pensionnaires.
M ademoiselle Pochonet, qui avait un chou à bébé, et cherchait justement un établissement du genre de celui exposé à ses regards, monte chez madame Toupillau, lui expose son cas, et on convient que, quand le chou sera mûr, la Lucine de l’entresol facilitera à M. ou à mademoiselle Pochonet son entrée dans le monde, de plus, lui procurera une nourrice, convention écrite en double sous les seings respectifs d’usage.
C’est à un jeune homme que la sage-femme a ouvert la porte des générations futures. La mère et l’enfant se portent bien ; quantà madameToupillau, elle se porte plaignante en escroquerie, et c’est ici que nous allons voir l’influence de la couronne.
Messieurs, dit la sage-femme, voilà la chose. Mademoiselle a vu mon enseigne où je suis représentée du temps de la révolution de février; elle monte et médit: MadameToupillau, combien que vous me prendrez pour quinze jours, tout compris?
— Je lui réponds: Madame, c’est ioo francs tout compris, payés d’avance, et je me charge d’avoir la nourrice. Les ioo francs, qu’elle me riposte, je ne marchande pas, mais pour d’avance, je marchande, vu que le père qui est un prince turc très riche et qui veut garder l’anonyme en ne venant pas ici, donnera des millions et des milliards pour son enfant, dont voici ses lettres avec la couronne.
En effet, elle me montre des lettres avec une couronne en tête, mais que j’ai su depuis que c’était la marque du fabricant de papier. (Rires.) Si bien que le prince turc ne voulant pas payer d’avance, et moi croyant ça en confiance, je reçois mademoiselle dans mon meilleur lit, qui me boit du bordeaux à faire trembler, et qui me mange du rôti, qui m’emprunte de l’argent et même du linge, pendant six semaines.
M. le président. — Je croyais que vous aviez traité pour quinze jours?
La plaignante. — Oui, monsieur, mais j’ai continué à auberger et à dorloter mademoiselle, par rapport au prince turc, sans ça si ç’avait été pour un père ordinaire, mais naturellement, c’est comme la différence d’avoir affaire au bon Dieu ou à saint Crépin ( Rires dans l’auditoire), qu’il y en a une fameuse.
M. le président. Enfin, comment tout ceiu at-il fini ?
L plaignante. — Ça a fini qu’un jour mademoiselle a joué la fille de l’air et que je ne l’ai plus trouvée en rentrant, et qu’ayant répondu à la nourrice de ses mois, qui répond paie, et que le petit, je ne lui en fais pas un crime, mais il tette d’une voracité, comme si c’était l’argent de sa mère ou de son père ; pensez, à c’t âge-là, on a bon appétit, et il vient comme une volupté, le pauvre petit malheureux qui se croit le fils d’un prince turc et que c’est peut-être un ferblantier illégitime et même pas tant.
M. le président (à la prévenue). — Qu’avezvous à répondre?
La prévenue. — Si c’était à madame, je ne lui ferais seulement pas l’honneur de lui répondre, mais le tribunal, j’ai du respect pour lui. Madame a une enseigne, elle prend des pensionnaires, elle m’a prise; je lui dois son dû, je ne le nie pas; ce qu’elle m’a demandé, elle peut dire que je n’ai pas marchandé.
M. le président. — C’était bien inutile si vous ne voulez pas payer.
La prévenue. — Ça n’est pas de vouloir que ça me manque, c’est de pouvoir.
M. le président. — Soit, mais vous avez montré à la plaignante des lettres portant, disiezvous, la couronne d’un prince, père de votre enfant, et c’était un timbre de fabrique.
LA PENSIONNAIRE DE LA SAGE-FEMME. 4b
k-A prévenue. — Les voilà les lettres, on peut les voir; mais pour ce qui est du prince, madame a rêvé ça; voyez si c’est possible de croire que c’est un prince qui a écrit ça ( lisant une lettre ) :
Ma chère Léline,
Je n’ai pas le sou pour le moment, mais je pense que d’ici à quelque temps le bâtiment va reprendre et que j’en aurai; la sage-femme te fera bien crédit ; d’ailleurs, restes-y jusqu’à ce que j’aurai de l’argent.
Dimanche, je t’enverrai du saucisson parle petit Bréchot. '
La plaignante. — Si vous m’aviez montré ça, j’aurais bien vu que ce n’était pas un prince turc qui attend que le bâtiment reprenne, et qui envoie du saucisson par le petit Bréchot.
La prévenue. — Je vous l’ai montrée.
M. le président (à la plaignante ).— Vous n’avez donc pas lu la lettre?
La plaignante. — Du tout, c’est mademoiselle qui me l’a lue; je m’en suis rapportée à elle; je n’ai vu que la couronne.
La prévenue. — Faut convenir, mam’ Toupillau, que, pour une femme d’âge, je ne sais pas
où vous avez pêché ça. Monsieur le président, vous comprenez que, dans ma position, fallait bien en sortir, n’est-ce pas? Je ne nie rien, je suis prête à faire un billet à madame.
La plaignante. — Oui, endossé par le prince turc.
Le tribunal a jugé que les manœuvres frauduleuses n’étaient pas suffisamment établies, et il a renvoyé la prévenue des fins de la plainte.
LE LAPIN REVELATEUR
La locution : « Plumer la poule sans la faire crier » est, chacun le sait, une simple figure de rhétorique ; dans la réalité, il est certain que la volaille qu’on plumerait vivante jetterait de beaux cris, ce dont personne ne s’étonnerait. Une chose moins connue du vulgaire, c’est le cri du lapin, qui, quand il reçoit le coup auquel il a donné son nom, sait, comme un vieux soldat souffrir e: sc