LK LAPIN RÉVÉLATEUR
e prévenu. — Enfin on ne m'en a pas trouvé de lapins; pas une queue, pas une patte.
M. le président - . — Ceci n’est pas une raison. 11 est d’ailleurs certain que deux témoins vous ont parfaitement reconnu.
Le prévenu. — A la nuit tous les chats sont gris, comme dit l’ancien.
M. le président. — Ces témoins ont déclaré que la lune était resplendissante, qu’on y voyait comme en plein jour.
Le prévenu. - Je ne veux pas dire de mal de la lune, mais faut pas qu’on nous la fasse au soleil, avec elle; je connais la lune aussi bien qu’eux.
LepèreNagel (de sa place). — Comme en plein jour î
Le prévenu. — Vous n’allez pas m’apprendre h connaître la lune.
Le tribunal, suffisamment éclairé sans cela, a condamné le prévenu à deux mois de prison.
VOUS ALLEZ RIRE
Bien qu’en fin de compte il y ait dans l'affaire une vieille dame tuée, le cocher qui l’a conduite nous prévient que nous allons rire, soit; après tout, cette vieille dame, personne ne la connaît ; on ne sait ni qui elle est, ni ce qu’elle veut, ni oü elle allait , et nous n’avons aucune raison de ne pas rire s’il y a de quoi, comme l’affirme le cocher. Voyons donc, mais méfions-nous.
VOUS ALLEZ RIRE
Ce cocher est prévenu de voies de fait , et voici ce qu’il raconte :
C’est venu d’abord d’une vieille dame que je trimbalais depuis au moins quatre heures, et que je me disais : « Y aura un bon pourboire, vu qu’elle avait des bijoux, des diamants, et que ça avait l’air d’une dame de la haute. »
Voilà qu’au coin de la rue d’Aboukir elle descend; à ce moment-là, voilà une charrette qui arrive et renverse ma voyageuse, qui est tuée net; vous allez rire.
M. le président. — Le sujet prête, en effet.
Le cocher. — Non, mais tout à l’heure. Je descends, le monde s’amasse, je m’amasse avec, et je me dis : « Avec tout ça, qui est-ce qui me paiera mes quatre heures? »
Là-dessus, arrive un monsieur... vous allez rire; il regarde la vieille dame et il vocifère : « Tiens ! ma belle-mère ! » dont je me dis : « Alors, je suis tranquille pour mes quatre heures. » Là-dessus, je dis au monsieur que c’était moi qui avais conduit madame sa belle-mère... C’est bon, on la reme t dans la voiture, il monte avec, et il me donne son adresse. Arrivés à l’adresse, j’aide à monter la vieille dame, et j’attends, me disant : a Le gendre s’en rapportera à moi pour le nombre d’heures, d’autant qu’étant très content d’hériter, il ne liar dera pas. »
VOUS ALLEZ RIRE
C’est bon; il se met à dire : « Mon Dieu ! comment que je vas annoncer ça à mon épouse quand elle rentrera? » Moi, je vas à l’antichambre, ne voulant pas lui parler de mes quatre heures dans ce moment-là. Justement même que v’ià la femme de chambre qui accourt, et qui dit : « V’ià madame !... » Vous allez rire...
Là-dessus, le gendre réitère : « Mon Dieu ! comment que je vas apprendre ça à mon épouse? » Moi je me disais : a Avec tout ça, si j’étais payé, je m’en irais ; » mais je pensais bien que le temps que j’attendais ça compterait.
Pour lors, v’ià la dame qui voit des figures longues de ça et qui dit : « Mais quoi qui y a donc; mais quoi qui y a donc? » Vous pensez, n’est-ce pas, comme on lui a glissé la chose en douceur ; pas moins fallait y aller. Dont en voyant ça, la petite dame crie : « Ah! maman!... ah! maman! » Vous allez rire... « Ousce qu’elle est? » qu’elle crie. Son mari lui dit qu’elle est sur le lit; elle y court, lui aussi, moi aussi ; alors la petite dame regarde... Vous allez rire... Elle se précipite ventre à terre sur la dame écrasée, et elle dit : « Tiens! c’est pas maman !... »
Si vous aviez vu la gueule du gendre..., qui n’héritait plus... ( Rires dans l'auditoire) et la mienne, vu que j’étais refait de mes quatre heures [Nouveaux rires ) ; naturellement, puisque ça n’é-
VOUS ALLEZ RIRE
tait pas la belle-mère de monsieur, il ne me devait rien. •
M. le président. — Eh bien, s’il ne vous devait rien, pourquoi lui avez- vous réclamé de l’argent?
Le prévenu. — Je lui ai réclamé depuis qu’il m’avait mis sa fausse belle-mère dans ma voiture, et idem le temps que j’avais attendu chez lui ; làdessus, il se fiche en fureur, et il me dit : « Qu’estce que vous faites ici ? Est-ce que je vous ai dit d’attendre? » Je lui réponds que je n’avais pas osé me faire payer dans un moment si tellement triste. Là-dessus il me dit que j’étais un carottier, un filou, que j’étais resté exprès, et il veut me donner 3o sous. Je lui demande s’il se fichait de moi : d’abord qu’une personne défunte c’est plus cher qu’un simple voyageur. Alors il me dit : « Qu’est-ce que je vais faire de cette femme-là?... Portez-la chez le commissaire de police, et je vous donne 40 sous. » C’est donc de là que je n’ai pas voulu, qu’on s’est chamaillé, et que monsieur a cherché à me pousser dehors en m’offrant 3o sous, et que je me suis rebiffé.
M. le président.— Il fallait le citer devant le juge de paix et ne pas le frapper.
Le prévenu.— ? i vous croyez, dans ces momentslà, qu’on perd son argent et qu’on vous bouscule avec ça, qu’on est maître de soi...
Le plaignant, entendu, déclare que, pour en
VOUS ALLEZ RfBE.
finir, il avait donné 3 francs au cocher, qui en voulait 6.
Le tribunal a condamné le prévenu à trois jours de prison.
UN DROLE DE VIDE-BOUTEILLES
Etant donné qu’on est marchand de vin, qu’on voit disparaître quotidiennement de sa cave des bouteilles de vin fin, qu’on suppose avoir été bues par ses garçons, et qu’on se dit : a Si je pouvais découvrir les bouteilles vides, ma preuve serait faite. » Arriver à cette découverte, voilà le hic.
Nous dirions bien que, dans l’espèce, il a fallu du nez, si cette image rabelaisienne n’était pas ab-
UN DROLE DE VIDE- BOUTEILLES
solumenî usée; mieux vaut donc laisser le marchand de vin raconter au tribunal correctionnel le singulier moyen qu’il a employé pour faire sortir la vérité de son trou, qui n’était pas un puits.
Ses deux garçons, Etienne et François, sont prévenus du vol d’un nombre de bouteilles de fin bordeaux , qu’il n’évalue pas à moins de cent , et qu’il estime à 8 francs chacune.
Depuis un mois, dit-il, je remarquais des disparitions de bouteilles de bordeaux dans ma cave; ne pouvant parvenir à pincer le voleur, il me vint une idée. Je me dis : « Si le voleur est un de mes garçons, comme je le crois, le vin est bu à la maison ; donc, les bouteilles sont jetées quelque part, mais où?... » Ayant cherché partout et n’ayant rien trouvé, je me dis : « On les jette dans les lieux ; je ne peux pas aller les chercher là, mais je peux pincer le voleur au moment où il en jettera une; seulement, comment faire? vu qu’il la cachera sous ses vêtements quand il ira au cabinet... »
Alors, voilà l’idée qui me vient : je prends un panier, je le descends avec une ficelle dans la lunette, à une certaine profondeur; je plante un clou dans le trou, aussi bas que je peux, pour qu’on ne voie pas le truc, et j’attache le bout de la ficelle au clou ; là-dessus je sors et je guette tous les gen? qui allaient au cabinet, au cas où ça serait un
UN DROLE DE VIDE-BOUTEILLES 59
autre que mes garçons qui me volerait mon vin ; sitôt que n’importe qui sortait du cabinet, je courais retirer mon panier, mais presque toujours ça n’était pas une bouteille que je trouvais dedans.
Enfin le 12 août, à huit heures du matin, voik Etienne qui va au cabinet. Au moment où il en sortait, un consommateur le remplace ; j’attends, et quand le consommateur est parti, je retire mon panier et je vois que l’un était allé pour une bouteille, et l’autre comme n’importe qui; la bouteille s’étant cassé le cou en tombant dans le panier, je vois qu’il restait encore un peu de vin dedans; je le goûte, c’était de mon château-laffite... ( Rires dans l'auditoire.)
Mais il se trouve que j’étais très embarrassé, me disant : « Qui est-ce, du garçon ou du consommateur, qui est venu pour la bouteille ou comme n’importe qui? » Si bien que, voyant Etienne, je lui dis à tout hasard : « Je t’ai pris cette fois, c’est toi qui me voles mon vin, je vais aller chez le commissaire de police. » Pour lors, il me répond : « Si vous faites ça, je dénonce qui c’est. » Finalement qu’il me dit que c’était François : voilà !
Etienne. — C'est lu* ; mais j’ai ni pris de vin, ni jeté de bouteilles.
Le marchand de vin. — Puisqu’il y en avait une dans le panier après que t’as été au cabinet.
Etienne. — !1 y ü été quelqu’un après moi;
oo
UN DROLE DE VIDE-BOUTEILLES
d’autant qu’à ce moment-là on vous a appelé et que vous avez été à la boutique.
Le marchand de vin. — Oui, mais je n’ai pas été plus de cinq à six minutes.
Etienne. — C’est assez pour que François ait pu aller au cabinet.
François. — J’y ai pas été.
Etienne. — Alors, c’est le client qui y a été après moi, si c’est pas toi.
On voit que l’affaire n’est pas claire.
Le tribunal , faute de preuves, a donc acquitté les prévenus.
C’est égal , le lieu de recel susindiqué est ua vide- bouteilles d’un nouveau genre.
LA NAVETTE DES QUATRE SOUS
Les proverbes disent tant de choses qui ne se réalisent pas, qu’on aurait tort de s’étonner des démentis qu’ils reçoivent à chaque instant ; par exemple : « des goûts et des couleurs, il ne faut pas disputer. » Alors, de quoi disputera-t-on? puisque ce sont les seuls prétextes à dispute. Nous avons encore : « les bons comptes font les bons amis; » et, justement, c’est le règlement scrupuleux d’un
LA NAVETTE DES QUATRE SOUS
compte qui a amené une rixe à raison de laquelle Poteu comparaît devant la police correctionnelle. Peu importe qu’il ait voulu faire ce compte avec Garigou, sur l’impériale d’un omnibus, on n’a pas toujours le choix du moment et du lieu pour le règlement du tien et du mien, et d’ailleurs la maxime de la Sagesse des nations n’impose, sur ce point, aucune obligation.
A la vérité, une discussion d'intérêts entre gens aussi complètement ivres que l’étaient Poteu et son ami n’est peut-être pas un bon compte dans toute la force du mot, mais, du moins, l’intention était bonne. Il n’y a guère que les voisins de l'impériale qui ont pu la trouver mauvaise.
Bref, Poteu est prévenu d’avoir donné à Garigou, outre son compte en argent, un appoint en calottes et coups de pied.
Voilà comment c’est venu, dit Poteu : J’étais à prendre un amer chez le marchand de vin, v’ià Garigou qui entre, dans une ribote qu’on n’a jamais rien vu de pareil en Pologne.
Garigou. — Alors, tu ne c’es pas vu ce jour-là.
Potev. — Ohl pas tant que toi.
Garigou. — Allons, allons, ça se balançait.
M. le président. — Voyons, Poteu, expliquezvous. Vous reconnaissez avoir frappé Garigou ?
Poteu. — C’est un fait, mais tout dépend comme c’est venu. Nous demandons à manger un
LA NAVETTE DES QUATRE SOUS
morceau; on nous donne du petit salé, une andouille.
M. le président. — Passez tous ces détails.
Poteu. — Bon. Alors nous passons la journée ensemble, déjeuner, dîner, les rafraîchissants; y en a un qui paie ci, l’autre qui paie ça ; finalement que la pluie étant venue, nous montons sur l’omnibus et que je lui dis : « Voyons, faut régler nos comptes. »
Garigou. — C’était convenu que tu m’offrais le déjeuner et le dîner.
Poteu. — Oui, c’est ce que tu m’as dit, mais je t’ai répondu : « Le déjeuner et les consommations, oui, mais le dîner, c’est toi. » Alors, voilà qu’il se fâche et puis, il finit par dire : « Tiens, v’ià 2 francs pour mon dîner, rends-moi 4 sous, vu que le dîner était de 36 sous chacun. » Bon, je prends la pièce et je lui rends 4 sous. — Et le café, que je lui dis, 16 sous, que j’ai payé et que c’est toi qui le devais. Bon, il me donne 20 sous et je lui rends les 4 sous qu’il venait de me donner. — Et le bitter, qu’il dit, que j’ai payé, 6 sous! — Je lui en donne 10 et il me rend mes 4 sous. — Et l’omnibus que je lui dis, que je viens de payer, 6 sous ! Là-dessus, il me rend ma pièce de 10 sous et je lui rends ses 4 sous.
M. le président. — Mais la scène des coups, arrivez-y donc.
LA NAVETTE DES QUATRE SOUS
Poteu — Voilà; c’était fini depuis longtemps... un bon moment... oh oui... au moins, lorsqu’il se met à dire : Et Ba-ta-clan, hier au soir, que j’ai payé, 36 sous chacun. Je lui donne 2 francs et il me rend mes 4 sous.
M. le président. — En voilà assez, oui ou non, i’avez-vous frappé?
Poteu. — C’est-à-dire que, vexé de la crasse qu’il me faisait avec Ba-ta-clan, je jette les 4 sous dans la rue, j’attrape dans la figure un charbonnier qui se met à crier ; j’étais exaspéré de ses ladreries des 4 sous qu’il me rendait, que je lui rendais, et puis l’Auvergnat qui me signale à un sergent de ville, tout ça de la faute à Garigou, qui s’est conduit comme un pingre et un liardeur, que c’est même dégoûtant ; c’est comme ça que je lui ai tombé dessus, même qu’il a manqué de me fiche par-dessus la rampe, que tout le monde criait, le conducteur qui monte, le sergent de ville idem, enfin, voilà comme c’est arrivé.
Le tribunal condamne Poteu à huit jours de prison.
Poteu (à Garigou). — Je me suis rappelé que t’as payé quatre cigares à 2 sous; je veux rien à toi, v’ià 4 sous.
M. le président. — Gardes, emmenez cet homme.
Poteu jette ses 4 sous dans le prétoire.