L’HOMME QUI JOUE SA CULOTTE
La pudeur commandait à Lidoir de porter un pantalon, l’honneur lui commandait de le retirer; il a obéi à l’honneur, et le voici en police correctionnelle pour outrage public à la pudeur.
On l’a arreté sous un pavillon des halles, à deux heures du matin, dépourvu du vêtement que la bienséance défend aux Anglaises de nommer, mais ayant une canne; du reste, grelottant et ne son-
l’homme qui joue sa culotte.
géant guère sans doute à offenser sciemment la pudeur.
L’explication qu’il donne et qu’il appuie de preuves est assez piquante.
D’abord, dit-il, voilà les deux agents qui m’ont arrêté qui peuvent attester que j’étais en ribote.
M. le président. — Ils l’ont, en effet, déclaré; mais cela ne vous excuse pas.
Lidoir. — Sans doute, sans doute; mais enfin, monsieur le président, vous comprenez bien que, pour courir les rues dans le milieu de la nuit sans pantalon, c’est qu’on n’a pas sa raison, ou bien qu’on en a une majeure qui vous y oblige; voilà la chose: Nous avions mangé un morceau, nous deux Renard, un sellier comme moi, que nous avons travaillé ensemble dans la même maison et que nous ne nous étions pas vus depuis longtemps. Alors, c’est bien, nous buvons un litre, deux litres, trois litres; moi, il m’en faut une chopine pour que j’aie mon casque, me v’ià donc pincé.
Après dîner, Renard médit : «Je te joue le café. » Nous jouons le café, je le perds; nous jouons des petits verres, je les perds; nous jouons un bol de vin chaud, je le perds; nous jouons des prunes, des chinois, du vespétro, du...
M. le président. — Nous n’avons pas besoin de savoir ce que vous avez joué.
Lidoir. — C'est pour arriver au pantalon. Ki-
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nalement je perds toujours, dont je dis à Renard . « C’est fini, je ne joue plus; je vas me coucher; je perdrais jusqu’à ma culotte. — Je te la joue, » qu’il me dit. ( Rires dans l'auditoire.) C’était bête comme tout; mais vous savez, c’est un mot qui se dit. Si bien qu’il me tourmente; moi, je prenais ça en riant, mais il m’asticote tant pour me jouer mon pantalon, que je lui dis : « Je veux bien, mais contre le tien; si tu perds, je te préviens que je le veux et que tu t’en iras chez toi en bannière. » (Nouveaux rires.) Le marchand de vin riait comme un bossu...
M. le président. — Oui, enfin, c’est la déclaration que vous avez faite dès l’origine, et dont nous ne contestons pas l’exactitude; il y a d’excellents renseignements sur vous, vos allégations ont été confirmées par Renard, votre adversaire : le tribunal tiendra compte de tout cela.
Lidoir. — Qu’est-ce que vous voulez? on est si bête quand on a du vin ; j’ai perdu mon pantalon, je l’ai donné à Renard, et je m’en allais quand on m’a arrêté.
M. le président. — Vous avez dans Renard un ami qu’il est bien agréable de retrouver après une longue séparation. (Rires.)
Lidoir. - Histoire de rire, mon président; il était aussi en ribote que moi; je demande l'indulgence en faveur du rhume considérable que j’ai
l’homme qui joue sa culotte.
pincé; un chien en serait crevé, ma parole d’honneur!
Le tribunal a jugé que l’intention de commettre un outrage à la pudeur n’était pas établie ; il a donc acquitté ce modèle des débiteurs en matière de dette de jeu.
Quoi qu’il en soit, Lidoir ne pourra pas dire avec le poète :
Oui, puisque je retrouve un ami si fidèle,
Ma fortune va prendre une face nouvelle.
UN CERCLE VICIEUX
Il vaut mieux faire envie que pitié, dit un proverbe : c’est pour cela sans doute que Savourin, malgré une débine que le mont-de-piété seul connaissait, acceptait volontiers la réputation d'homme à son aise qu’on lui faisait dans son quartier.
Peut-être aussi était-ce pour marier plus aisément sa fille. « Ce père Savourin, disaient les gens de sa connaissance, il ne dit rien, mais il doit avoir le sac; il est portier dans une bonne maison, il exerce en outre, dans sa loge, l’état de cordonnier;
UN CERCLE VICIEUX
pas de femme à nourrir, puisqu’il est veuf; son fils a un bon état en main : peintre en bâtiments; certainement le bonhomme est à son aise, et sa fille Athénaïs, qui est établie blanchisseuse, ne sera pas une mauvaise affaire pour l’ouvrier qui la demandera en mariage. »
Et voilà comment un jeune perruquier établi en face de la maison de Savourin était arrivé à demander Athénaïs en mariage ; la chose ne fit pas un pli, et le jour de l’hyménée était fixé quand se sont accomplis les faits qui amènent en police correctionnelle le père d’ Athénaïs, Athénaïs elle-même et son frère, tous les trois pour avoir porté des coups à l’ex-futur époux (car tout est rompu, comme dans le Chapeau de paille d'Italie).
Messieurs, dit le jeune merlan, mossieu Savourin, qui fait son homme au sac, et n’est qu’un vieux va-nu-pieds...
M. le président. — Oh ! tâchez de vous exprimer autrement.
Le plaignant. — Voilà donc la chose : devant donc nous marier, sa demoiselle et moi, qu’elle me parlait de son amour et qu’elle m’a tapé dessus comme une furie... Enfin, voilà donc que, me trouvant avoir besoin d’une couple de pièces de vingt francs pour m’acheter des affaires pour ie mariage, je me dis : Quand on a un futur beaupère dans l’aisance, il n’y a pas de gêne à lui em-
UN CERCLE VICIEUX
prunter ça. Je vais donc le trouver et je lui glisse la chose des quarante francs. Il reste tout ébaub sur le moment et finit par me dire : « Heuh ! quarante francs. . . faut que je déplace des fonds; demain, je vous avancerai ça. — C’est bon, que je dis, ça n’est pas à vingt-quatre heures près. » Vous allez voir ce qui est arrivé. Toute cette famille-là, c’est des fourchettes numéro un; tout ce que ça gagne, ça se le fourre sous le nez, dont ils y ont un trou qui leur revient cher d’entretien au bout de l’année, c’est pas pour dire ; j’ai su tout ça après, mais j’aime mieux vous l’expliquer tout de suite.
M. le président. — C’est à désirer et je vous y engage fort; mais vous n’en prenez guère le chemin.
Le plaignant. — Le père Savourin va trouver sa fille et lui dit : « Athénaïs, prête-moi donc quarante francs. » Athénaïs, qui, à ce qu’il paraît, n’avait pas d’argent et ne voulait pas le dire à son père, lui répond : « Je vous les porterai demain. » Elle s’en va chez son frère et lui dit s’il ne pourrait pas lui prêter une pièce de quarante francs. Le frère, qui mange tout, lui aussi, lui répond : « Je te prêterai ça cç soir. » Le voilà donc qui vient me trouver et qui me dit : « Dites donc, beau-frère, vous ne pourriez pas me prêter quarante francs? (Rires bruyants dans l'auditoire.) — Ah ! je ne peux pas, que je lui réponds. — Oh ! pour quel-
UN CERCLE VICIEUX
ques jours, qu’il me fait. — Si c’est pour quelques jours seulement, que je lui dis, je vous les donnerai demain ; venez chez votre père, j’y serai, et vous les aurez. »
Le lendemain, je vas chez le père Savourin et je me trouve avec sa fille Athénaïs qui entrait. A peine si j’étais là, que v’ià le fils qui arrive. Alors je prends le père Savourin dans un coin et je lui dis tout bas: « Avez-vous les quarante francs? — Oui, » qu’il répond. Alors il dit à sa fille: a Athénaïs, donne-moi les quarante francs. » Là-dessus, Athénaïs dit à son frère : « Donne donc les quarante francs. » Le frère vient à moi et il me dit : « Avez- vous les quarante francs ? »
M. leprésident. — Mais les coups ! Arrivez donc aux coups.
Le plaignant. — C’est de là qu’ils sont venus, parce que, voyant que c’était une famille de sansle-sou, j’ai retiré ma demande en mariage; c’est donc de là qu’ils sont tombés tous les trois sur moi...
M. le président. — Nous allons entendre les témoins.
Les témoins, tous locataires de la maison, confirment, relativement aux coups, les allégations du plaignant; si bien que Savourin père et fils ont été condamnés chacun à six jours de prison et Athénaïs à cinquante francs d’amendç