SCÈNE VI li
CAMILLE, souriant.
Il y a donc encore des hommes qui ne fumenl pas?
DUPONT
Des?... je l'ignore! Un! je l'atteste.
CAMILLE
Je vous en félicite.
DUPONT, voyant que Camille ne l'éconte plus.
Moi aussi!... Mnis qu'avez-vous, madame?... vous semblez inquiète.
CAMILLE
C'est qu'à mon tour, je crains d'être indiscrète, j'abuse de votre amabilité.
DUPONT
Au contraire, madame, mes instants ne pouvaient être mieux employés; et poui' que vous n'ayez pas à cet égard la momdre arrière-pensée, je vais achever de me faire connaître, (il se lève, va prendre son chapeau qui est sur la commode, et se dirige vers la porte d'entrée.)
CAMILLE
Que faites-vous?
DUPONT
Je me présente moi-même (Annonçant.) M. Guriace Dupont!
Vous vous appelez?
DUPONT
Curiace Dupont! oui, madame!... vous souriez?... Ce nom vous parait bizarre; en effet; il est cependant bien à moi. (Se rasseyam.) Et chose plus bizarre encore, au collège Louisle-Gran.d, où j'ai fait mes études, nous étions trois, porteurs du même prénom original. Mon Dieu, oui : trois Curiaces. J'ai été poursuivi toute ma vie par des coïncidences de noms; encore celle d'aujourd'hui!... la plus heureuse!... pour moi, madame... pour moi...
CAMILLE, l'interrompant.
Vous étiez donc trois Curiaces?
DUPONT
Bien, vous le pensez, nous nous étions juré une amitié inaltérable, nous étions à peu près du même âge, à peu de la même force... nous avons même passé tous les trois ensemble notre baccalauréat, et nous avons été refusés tous les trois.
CAMILLE, souriant.
Vous l'avouez?
DUPONT
Ah! madame, le baccalauréat ne fait pas le bonheur! Nous avions commencé ensemble nos éludes de latin, plus
tard, tous trois encore nous avions attaqué Horace courageusement :
« 0 maire puicra, filia pulcrior. »
Et que nous l'écorchions à plaisir pour venger nos homo* nynies de son homonyme à lui.
CAMILLE
C'est une excuse.
DUPONT
Qui nous a valu bien des pensums !.. . Au sortir du collège, nous avons mis en com;nun notre fortune, nos espérances, nos joies et nos douleurs a uialgré les routes dilTérentes que uuus allions suivre, — l'un se donnant à In littérature, l'Hulre à la peinture, et le iiuisième — votre servileur — s'occupant exclusivement de rêverie-culture, excusez lenéo- Icgisme, nous sommes entrés dans la vie, unis par notre amitié et par notre ho 'rsur du miriige.
GAIUILLË, étonoée.
Ah!...
DUPONT
Oui, madame, nous avoHS fait vœu de célibat.
CAMILLE
Vraiment?
DUPONT
D'abord... puis nous brisâmes nos vœux, et désirant nous marier en même temps, nous ronvînmes de faire en sorte que le mariage nous rendit parents.
CAMILLE
Comment cela?
DUPONT-
Nous épouserons trois sœurs. Tel que vous me voyez, je suis à In recherche de ir-^i?. Sibines à enlever, car c'est moi qui ayant, comme rêvericulteur, le moins de travaux indispensables, proposni a mes amis de me faire commisvoyageur en maris dt^ bonn^ qualités pour le compte de la xni\\son Hymen... — qu'il ne faut pa^; confondre avec î- a rivale, la maison Hymen et Compagnie — d uit les produits frelatés ne nous conviendraient pas. Je réunis donc tous les noms recueillis des pères de faumle urnes de trois demoiselles; je drescîji une li.^te par départemenls, j'écrivis tout ce qu'on s'était procuré de renseignements, et... j'ai déjà exploré en vain le nord de la Fr:;nee.
CAMILLE
Et VOUS en êtes a votre... second voyage.
SCÈiNE VI 13
DUPONT
Justement.
CAMILLE, soDriant.
Espérons qu'il sera plus heureux que le premier, quoique voire entreprise, par son extravagance, me semble présenter bien des dilficultés.
DUPONT
Ah! que vous avez raison, madame!... Entre nous, j'ai déjà été la victime de pliisipur»: malentendus... Un jour, tenez, c'était à Arras, je crois... j'arrive chez un monsieur qui me reçoit irè^-bien, ma' foi. Je lui demande s'il est dans l'intention de marier ses entants, qu'on m'avait dit être des mudeles du gràco et de pudeur... Après avoir repoussé ea rioUt ces compliments, il me laisse tormuler ma demande; puis il m'éclate de rire au nez e.i me disant... que l'une est ofûcier de cavalerie, Vautre marin, et la troisième.. . CAMILLE; étoDoée.
Gomment! vous aviez demandé en mariage...
DUPONT
Trois garçons!... Horreur!... Je m'étais trompé de nom, une faute d'orthographe; mnis je ne me rebuterai pas... J'ai une lettre de recommandation pour un propriétaire d'ici, un M. Dujurdin, qui eitdans les conditions voulues, et peutêtre pourrons-nous trai'er ensemble.
CAMILLE
Eh bien, monsieur, vous avez pris là une profession qui, au moins, n'est pas banale.
DUPONT, se levant.
Et je la remplis consciencieusement. Gomme échantillon, je suis là moi ! et voilà un aperçu de mes marchandises.
Il lire deux photographies de son portefeuille. CAMILLE, les prenant et se levant aussi.
Des photographies! Ah ! ce sont vos amis?
DUPONT, riant.
Les pièces qu'il me faut placer... (s'écriant.) Oh I...
CAMILLE
Qu'ya-t-il?
DUPONT
Vous n'avez pas de sœurs, madame?
CAMILLR .
Pourquoi ?
DUPONT
Ah! madame, si vous pouviez m'en fournir trois qui vous
14 LES TROIS CUIUACES
ressemblassent, vous feriez trois heureux... Que dis-je? six heureux... car comment ne pas aimer des femmes aussi...
CAMILLE , rinlerrompant.
Ce portrait est charmant !... jolie physionomiel...
DUPONT
Vous trouvez? Il y a des retouches. .. je disais...
CAMILLE
Et celui-ci a une tournure élégante...
DUPONT
Ahl la photographie le flatte beaucoup...
CAMILLE
Une petite observation, monsieur le commis-voyageur en mariage... Si vous vantez de la sorte vos marchandises, vous ne les placerez pas.