SCÈNE XV
Les Mêmes, CORNÉLIE*.
MÉNARD, en passant. Jo perds trente-deux mille francs!
CORNÉLIE. Que dis-lu là?
MÉNARD. Oui, j’ai joué avec monsieur; j’ai perdu.
CORNÉLIE. Oh! maisc’esi impossible... monsieur n’exigera pas le prix d’une dette aussi immorale.
CHARLOT. Qu’appelez-vous immorale, madame? est-ce que vous devez de l’argent à un boulanger, à un tailleur?...
Fi donc!... vous devez à votre adversaire... Les dettes de jeu sont des dettes d’honneur.
MÉNARD. Monsieur a raison, je les paverai, et nous serons dans la plus profonde mi.^ère, mais qu’importe ? (Amèrement.)
La dette d’honneur sera payée.
cornéue. Monsieur, ayez pitié de mes larmes.
charlot, avec égarement. Des larmes... Ma femme aussi a pleuré quand j’ai perdu rua fortune; aujourd’hui, j’en gagne une... quand on joue, il n’y a pas de larmes, il, n’y a pas de pitié, il n’y a que de la perte et du gain... Vous ne savez pas jouer, vous... Continuons, quitte ou double, sur une carte...
Je ne bronche pas, je ne recule pas.
MÉNARD. Je n’o-e pas.
CHARLOT. Vous ètc? donc un lâche, un sans cœur? Un joueur doit avoir le courage du jeu.
CORNÉLIE Mon ami, ne conlinue pas. .
MÉNARD. Tant pisl je me risque. (ll ta à la table et tombe épniié »iir la chaise.) Je ne peux plus... Une arme, je veux mourir *'t
CORNÉLIE C’est affreux I... Mon ami, nous payerons tout, nous engagerons notre avenir ; ton travail sufüra pour nous faire vivre.
MÉNARD, pâte et défait, en se levant et allant au bnrean. Tu aS raison... Monsieur, je suis voire débiieuç,; tous les arrangements me conviendront, je suis prêt à les remplir... acceptez celte reconnaissance, c’est tout ce que je puis vous offrir en ce moment, (ll écrit et jette les cartes h terre.) Ohl misérables caries I instruments de ruine et de déshonneur, je ne vous toucherai de ma vie. tl
CORNÉLIE El. si tu liens ta promesse, je ne me trouverai pas trop malheureuse.
CHARLOT, se décoiffant, venant an milien***. Et moi, chère petite sœur, je suis bien content d’avoir pu dégoûter, par mes petites scènes, le cher beau-frère de ses trois ivresses : de la bouteille, de l’estaminet et du tapis vert, et je te donne en dot la somme que je lui ai gagnée.
* Ménard, Chariot, Cornélie.
'* Chariot, Cornélie, Ménard.
"* Cornélie, Chariot, Ménard.
HÉNADD. Vous êtos doue?,..
CHARLOT. Chariot, comédien, à qui la petite sœur avait reproché de cultiver un art inutile, et qui a voulu lui prouver que la comédie pouvait être bonne à quelque chose.
coRNÉuE. B in frère! si la leçon fructifie, je te devrai le bonheur de ma vie.
MÉNARD. Comment I Chariot, c’est lui qui... Et moi j’ai servi de compère ! Mais c’est donc un bon acteur que ton frère?
CHARLOT. Je voudrais bien que tout le monde, ici, pensât comme vous.
Air : de la valse des Comédiens.
Oui, le théâtre, est, quoi que l’on en dise,
Et je le prouve en citant mes auteurs,
Toujours fidèle è sa vieille devise.
En amusant, de corriger les mœurs.
Rappelons-nous, pendant que nous y sommes, D’originaux ces ravissants portraits Que l’on nommait, à tort, les Faux Bonshommes Puisque c’étaient des honsliommes trèa-vrais. L’art théâtral de la science est l’arbre.
C’est son flambeau qui dissipe l’erreur,
11 nous montra’que les Filles de marbre Ont une pierre à la place du cœur.
N’oublions p is cette étude profonde.
Ne faisant point aux vices de quartier,
Qui, sous le nom nouveau de Demi-Monde, Stygmatisa presque le monde entier.
Pauvre vieillard, sans cesse tu rabâches,
Blâmant le neuf, pour exalter le vieux.
Cours au Gymnase et va voir les Ganaches,
Tu comprendras que tout e-t pour le mieux.
Naguère encore, on a mis sur la scène.
Comme un hommage à la moralité.
Les vers naïfs de ce bon la Fontaine Dont chaque fable est une vérité.
Ces gens tarés, la tète haute et Cùre,
Portent le poids de leurs iniquités ;
Rassurez- vous, on les rompt en visière Sur le théâtre avec les Effronlés.
En arhitié l'on voit bien des victimes.
Le nom d'ami souvent ert profané.
Mais, par bonheur, ou joua les Intimes,
Le faux ami soudain fut condamné;
Vilains brouillons, votre humeur sans pareille. Comme un fléau, met chacun aux abois ; Corrigez-vous, en voyant la Corneille,
S ut vous égaye en abattant des noix.
ol-méme enfin, dans l’art que je professe.
J’espère avoir rempli ma mission,
Ce soir, messieurs, si dans ma triple ivresse.
Vous m’accordez votre approbation.
Oui, le théâtre, etc.