ACTE ï, SCENE XI
BÉATRIX
Ce n'est pas possible !... comment... et pourquoi?... (Elle
prend les pipiers qu'elle parcourt pendant que Catherine parle.) CATHERINE.
Laissez-moi me recueillir et me rappeler... Madame de Maintenon a dit qu'un cousin, portant son nom... et qui entrerait clans les ordres, serait pour la cour d'un bon effet... et pour le monde d'un bon exemple ! sans compter les services que lui rendrait un parent dévoué, qui, grâce à elle, s'élèverait à une rapide fo tune.
BÉATRIX
Après ?
CATHERINE
Après... le jour même où Henri prononcera ses vœux, elle promet à sa sœur une haute position à la cour.
BÉATRIX, rejetant les papiers.
Jamais ! jamais !... je refuse !
Et lui il l'exige, il le veut !
BÉATRIX
Ce n'est pas possible !
CATHERINE
Il dit que, chef^ de la famille... il n'a pas d'autre moyen d'assurer votre avenir... que les quarante mille livres nécessaires au gain de votre procès sont impossibles cà trouver, que la misère a déjà frappé à votre porte, que la honte est proche, et qu'au prix de sa jeunesse, de ses espérances, de sa vie, il doit s'estimer heureux d'acheter le bonheur de sa sœur et l'honneur de sa maison.
SABINE
Ah ! c'est un noble cœur ! (Elle remonte.)
BÉATRIX
Et moi, j'écrirai à madame de Maintenon, et en repoussant un pareil sacrifice...
CATHERINE
Vous ne l'empêcherez pas... et vous le rendrez inutile.
SABINE
Et comment vivrez-vous?.,. .
BÉAT BIX , passant avec agitation '.
Je n'en sais rien ; mais pour sauver mon frère, pour l'arracher au cloître... où il va s'ensevelir... pour nous soustraire, lui et moi, à cette terrible protection qu'il nous faut subir, je. ne sais pas ce dont je ne serais pas capable !
Dites-vous vrai? (eiic descend.)
BÉATRIX
Oui... le travail... la peine... les dangers... j'affronterais tout!...
CATHERINE, vivement.
Et moi aussi !
SABINE, à part, la .regardant avec inleièt.
Pauvre enfant !
CATHERINE
Mais, hélas ! à quoi lui serviront les vœux et le dévouement de trois femmes ?... à rien !
SABINE
Peut-être !
BÉATRIX
Que voulez-vous dire ?
SABINE
Dame, mademoiselle, moi qui, par état, ne doute de rien cl ne crains rien, vous allez me trouver bien téméraire d'oser vous donner un conseil.
BÉATRIX et CATHERINE.
Parlez ! parlez ! nous vous écoutons !
SABINE, à Catherine.
Répétez-moi tout ce que vous venez de nous dire. Monsieur Henri d'Aubigné vient de partir?
Pour le séminaire de la ville de Pau, où pendant un an il fera ses études.
SABINE
Je comprends.
CATHERINE
Pendant ce temps, comme mademoiselle ne peut rester seule 1 Catherine, Sabine, Béatrix.
dans ce vieux château délabré, elle ira bien loin d'ici, au fond de la Bretagne, un pays perdu... sous la direction des dames de Sainte- Yvonne à qui elle est recommandée.
BÉATRIX, montrant les papiers sur la t.ble.
Oui, les papiers sont pour cela... et l'argent pour le voyage.
SABINE
A merveille!... (Froidement.) Si vous le voulez, vous êtes... nous sommes sauvées!
CATHERINE et BÉATRIX.
Est-il possible?.,.
SABINE
Vous aurez, et bien au delà, les quarante mille livres qui vous sont nécessaires pour le gain de votre procès, et monsieur Henri ne sera pas obligé de se faire moine.
BÉATRIX
Comment cela?...
J'ai là, dans mes archives, l'acte bien en règle par lequel M. Campra, surintendant de la musique de Sa Majesté, s'engage à payer à mademoiselle Maupin la somme de quarantecinq mille livres tournois. Et de son côté, mademoiselle Maupin s'engage à chanter pendant trois mois, de la présente année, 'dans ]a chapelle de Versailles.
CATHERINE
A quoi cela peut-il désormais servir?
BÉATRIX
Puisque vous avez perdu votre voix!
SABINE, à Eéatiix.
Mais vous n'avez pas perdu la vôtre! plus souple, plus étendue, plus brillante que n'a jamais été la mienne... Vous avez là cent mille livres de rentes.
BÉATRIX, effrayée, passant devant ella.
Moi! quelle idée1 !... y pensez-vous?
SABINE
N'étiez-vous pas décidée à tout tenter?
CATHERINE
■ C'est vrai !
1 Catherine, Béatrix, Sabine.
SABINE
A tout braver?
C'est vrai !
SABINE
Et qui donc vous connaît à- Versailles , vous qui n'êtes jamais sortie de vos montagnes ni de votre vieux château ?
CATHERINE
Elle a raison! Ah! si j'avais de la voix!
SABINE
Et qu'y a-t-il donc d'effrayant... à chanter dans une tribune de la chapelle, sans- être vue, cachée derrière un épais rideau de soie?
CATHERINE
C'est vrai... c'est vrai... et c'est pour lui!
BÉATRIX
Oui! c'est pour mon frère!... Mais les dangers de la route... et ceux de Versailles; moi, jeune fille, sans guide, sans appui...
SABINE
Est-ce que je ne suis pas là? Est-ce que je vous quitterai d'un instant... moi, femme de chambre de mademoiselle Maupin, moi, ex-prima donna qui ai de la mémoire? Je veillerai sur vous, et si l'on vous en conte, c'est que vous et moi nous le voudrons bien!... Partons! tout est convenu. (Elle
remonte.)
BÉATRIX, la retenant.
Mais non... tout n'est pas convenu, car, pendant que je serai à Versailles... qui sera en Bretagne, au couvent de Sainte- Yvonne?...
CATHERINE, prenant les papier?.
Moi!
BÉATRIX
Toi! grand Dieu! tu n'as pas peur?
CATHERINE
De quoi?...
De t'enfermer si longtemps, et toute seule, dans celle prison?...