ACTE II, SCENE I B
LE DUC, qui a redescendu le tlu-'à're et qui s'est approché de la Duchesse.
Et vous, Duchesse, écoutez-moi, je suis pressé, on m'attend au conseil qui se tient ce matin dans l'oratoire de madame de Maintenon ! Le carême commence demain.
LA DUCHESSE
Demain !
LE DUC
Oui.
LA DUCHESSE, de même.
J'ai cru qu'ici il durait toute l'année !
LE DUC, avec frayeur^ regardant autour de lui.
Silence ! au nom du ciel !
Je me tais, monsieur, je me tais.
LE DUC
Aujourd'hui, mardi gras, il y aura, chez la princesse palatine, un grand bal.
LA DUCHESSE, s'animant.
Qui sera, dit-on, charmant!
LE DUC
Vous n'irez pas ! vous me ferez le plaisir de ne pas y aller.
LA DUCHESSE
Comment, monsieur! le seul divertissement que nous aurons en carnaval... car, jusqu'ici, pas un... pas un seul à la cour! Et pour quel motif s'abstenir ?...
LE DUC, s'asseyant.
Pour un motif important que je vais vous dire. Demain, madame de Maintenon va s'enfermer, pour huit jours, à Saint- Cyr, avec quelques-unes de ses plus fidèles, de ses plus intimes. J'ai obtenu que vous seriez du nombre. Vous partirez en même temps qu'elle; il n'est même pas impossible que vous montiez dans son carrosse... qui est celui du roi... vous comprenez... Je vais tâcher du moins...
LA DUCHESSE, froidement.
C'est inutile l Je n'irai pas à Saint-Cyr.
LE DUC
Et pourquoi?
LA DUCHESSE, de môme.
Je refuse.
36 LES TROIS MAUP1N ,
LE DUC
Refuser un tel honneur! mais c'est du délire! mais ça n'a pas de nom !
LA DUCHESSE, de même.
Écoutez-moi à votre tour, monsieur le Duc. En haute faveur près de madame de Maintenon, vous m'avez fait obtenir l'honneur de son intimité, c'est-à-dire le droit de la suivre partout, dans son oratoire, aux sermons, à Saint-Cyr, le droit enfin (menant
sa main devant sa bouche pour intercepter un bâillement) de partager tOUS les
plaisirs du roi. Vous le vouliez, je me suis dévouée, je me suis montrée bravement, vaillamment! mais le courage a des bornes; je suis à bout de forces, je n'en peux plus, je succombe, je meurs d'ennui !
LE DUC, avec frayeur.
Madame la Duchesse!...
LA DUCHESSE, se levant.
J'honore le roi! je subis, en loyale sujette, son long et glorieux règne et celui de madame de Maintenon ! Je consens , comme vous le dites, vous autres courtisans, qu'il soit immortel... mais éternel... c'est trop fort M
LE DUC, voulant lui imposer silence. II s est levé.
Ma femme!... y pensez-vous!...
LA DUCHESSE
Il a été convenu que je serais fausse, prude et dévote dès que nous serions trois; nous ne sommes que deux, j'ai le droit d'être franche. Vous êtes gouverneur de Versailles , vous êtes duc et pair, vous êtes du conseil... tout cela au prix de mon plaisir, de ma jeunesse, de ma santé, que j'ai mis au service de votre avancement! Que voulez-vous de plus? Quel espoir ambitieux peut vous contraindre, vous, un guerrier, un maréchal de France, à vous courber ainsi devant l'idole, à vous abaisser, bien plus, à vous ennuyer à ce point-là?
LE DUC, avec dignité.
Madame!... c'est ma conviction...
LA DUCHESSE
Soit! je la respecte, mais respectez la mienne, ou je me révolte !
1 Le Duc, la Duchesse.