De Calais, si l’on se rapporte au chap. XX
Les trois mousquetaires III Chapitre XLVIIT
— Messieurs, dit Aramis, le principal n’est pas de savoir lequel de nos quatre laquais est le plus discret, le plus fort, le plus adroit ou le plus brave ; le principal est de savoir lequel aime le plus l'argent.
— Ce que dit Aramis est plein de sens, reprit Athos; il faut spéculer sur les défauts des gens et non sur leurs vertus : monsieur l’abbé, vous êtes un grand moraliste !
— Sans doute, répliqua Aramis ; car non seulement nous avons besoin d’être bien servis pour réussir, mais encore pour ne pas échouer; car, en cas d'échec, il y va de la tête, non pas pour les laquais.….
— Plus bas, Aramis! dit Athos.
— C’est juste, non pas pour les laquais, reprit Aramis, mais pour le maître, et même pour les maîtres ! Nos valets nous sont-ils assez dévoués pour risquer leur vie pour nous ? Non.
— Ma foi, dit d’Artagnan, je répondrais presque de Planchet, moi.
— Eh bien! mon cher ami, ajoutez à son dévouement naturel une bonne somme qui lui donne quelque aisance, et alors, au lieu d’en répondre une fois, répondez-en deux.
— Eh l'bon Dieu ! vous serez trompés tout de même, dit Athos, qui était optimiste quand il s'agissait des choses, et pessimiste quand il s'agissait des hommes. Ils promettront tout pour avoir de l'argent, et en chemin la peur les empêchera d’agir. Une fois pris, on les serrera ; serrés, ils avoueront. Que diable ! nous ne sommes pas des enfants ! Pour aller en Angleterre (Athos baissa la voix), il faut traverser toute la France, semée d’espions et de créatures du cardinal; il faut une passe pour s'embarquer ; il faut savoir l’anglais pour demander son chemin à Londres. Tenez, je vois la chose bien difficile.
— Mais point du tout, dit d’Artagnan, qui tenait fort à ce que la chose s’accomplit ; je la vois facile, au contraire, moi. Il va sans dire, parbleu ! que si l’on écrit à lord de Winter des choses par-dessus les maisons, des horreurs du cardinal...
— Plus bas! dit Athos.
— Des intrigues et des secrets d’État, continua d’Artagnan en se conformant à la recommandation, il va sans dire que nous serons tous roués vifs ; mais, pour Dieu, n'oubliez pas, comme vous l'avez dit vousmême, Athos, que nous lui écrivons pour affaire de famille ; que nous lui
Les trois mousquetaires III Chapitre XLVIII
écrivons à cette seule fin qu’il mette Milady, dès son arrivée à Londres, hors d’état de nous nuire. Je lui écrirai donc une lettre à peu près en ces termes :
— Voyons, dit Aramis, en prenant par avance un visage de critique.
— « Monsieur et cher ami... »
— Ah! oui; cher ami, à un Anglais, interrompit Athos; bien commencé ! bravo, d’Artagnan ! Rien qu’avec ce mot-là vous serez écartelé, au lieu d’être roué vif.
— Eh bien ! soit; je dirai donc, « Monsieur », tout court.
— Vous pouvez même dire, « milord », reprit Athos, qui tenait fort aux convenances.
— « Milord, vous souvient-il du petit enclos aux chèvres du Luxembourg ? »
— Bon le Luxembourg à présent ! On croira que c’est une allusion à la reine mère *! Voilà qui est ingénieux, dit Athos.
— Eh bien, nous mettrons tout simplement : « Milord, vous souvient-il de certain petit enclos où l’on vous sauva la vie ? »
— Mon cher d’Artagnan, dit Athos, vous ne serez jamais qu’un fort mauvais rédacteur : « Où l’on vous sauva la vie! » Fi donc! ce n’est pas digne. On ne rappelle pas ces services-là à un galant homme. Bienfait reproché, offense faite.
— Ah! mon cher, dit d’Artagnan, vous êtes insupportable, et s’il faut écrire sous votre censure, ma foi, j y renonce.
— Et vous faites bien. Maniez le mousquet et l’épée, mon cher, vous vous tirez galamment des deux exercices; mais passez la plume à M. l'abbé, cela le regarde.
— Ah ! oui, au fait, dit Porthos, passez la plume à Aramis, qui écrit des thèses en latin, lui.
— Eh bien! soit, dit d’Artagnan, rédigez-nous cette note, Aramis; mais, de par notre Saint-Père le pape! tenez-vous serré, car je vous épluche à mon tour, je vous en préviens.
— Je ne demande pas mieux, dit Aramis avec cette naïve confiance
3. Le Luxembourg, commencé en 1615 par Salomon de Brosses pour la régente Marie de Médicis, venait d’être achevé (1625).
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que tout poète a en lui-même ; mais qu’on me mette au courant : j'ai bien oui dire, de-ci, de-là, que cette belle-sœur était une coquine, j’en ai même acquis la preuve en écoutant sa conversation avec le cardinal.
— Plus bas donc, sacrebleu ! dit Athos.
— Mais, continua Aramis, le détail m'échappe.
— Et à moi aussi, dit Porthos.
D'’Artagnan et Athos se regardèrent quelque temps en silence. Enfin Athos, après s'être recueilli, et en devenant plus pâle encore qu'il n’était de coutume, fit un signe d'adhésion, d’Artagnan comprit qu’il pouvait parler.
— Eh bien! voici ce qu'il y a à dire, reprit d’Artagnan : « Milord, votre belle-sœur est une scélérate, qui a voulu vous faire tuer pour hériter de vous. Mais elle ne pouvait épouser votre frère, étant déjà mariée en France, et ayant été... »
D’Artagnan s'arrêta comme s’il cherchait le mot, en regardant Athos.
— Chassée par son mari, dit Athos.
— Parce qu’elle avait été marquée, continua d’Artagnan.
— Bah ! s’écria Porthos, impossible ! Elle a voulu faire tuer son beaufrère?
Ou
— Elle était mariée ! demanda Aramis.