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Judith, X

Les trois mousquetaires III Chapitre XLIX

et bien dessinée, demeurait immobile dans ses lignes correctes ; son menton, vigoureusement accusé, dénotait cette force de volonté qui, dans le type vulgaire britannique, n’est ordinairement que de l’entêtement ; un front un peu fuyant, comme il convient aux poètes, aux enthousiastes et aux soldats, était à peine ombragé d’une chevelure courte et clairsemée, qui, comme la barbe qui couvrait le bas de son visage, était d’une belle couleur châtain foncé.

Lorsqu'on entra dans le port, il faisait déjà nuit. La brume épaississait encore l'obscurité et formait autour des fanaux et des lanternes des jetées un cercle pareil à celui qui entoure la lune quand le temps menace de devenir pluvieux. L'air qu'on respirait était triste, humide et froid.

Milady, cette femme si forte, se sentait frissonner malgré elle.

L'officier se fit indiquer les paquets de Milady, fit porter son bagage dans le canot ; et lorsque cette opération fut faite, il l’invita à y descendre elle-même en lui tendant sa main.

Milady regarda cet homme et hésita.

— Qui êtes-vous, monsieur, demanda-t-elle, qui avez la bonté de vous occuper si particulièrement de moi ?

— Vous devez le voir, madame, à mon uniforme ; je suis officier de la marine anglaise, répondit le jeune homme.

— Mais enfin, est-ce l'habitude que les officiers de la marine anglaise se mettent aux ordres de leurs compatriotes lorsqu'ils abordent dans un port de la Grande-Bretagne, et poussent la galanterie jusqu'à les conduire à terre ?

— Oui, Milady, c’est l'habitude, non point par galanterie, mais par prudence, qu’en temps de guerre les étrangers soient conduits à une h6tellerie désignée, afin que jusqu’à parfaite information sur eux ils restent sous la surveillance du gouvernement.

Ces mots furent prononcés avec la politesse la plus exacte et le calme le plus parfait. Cependant ils n’eurent point le don de convaincre Milady.

— Mais je ne suis pas étrangère, monsieur, dit-elle avec l'accent le plus pur qui ait jamais retenti de Portsmouth à Manchester, je me nomme lady Clarick, et cette mesure...

— Cette mesure est générale, Milady, et vous tenteriez inutilement de vous y soustraire.

ja

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— Je vous suivrai donc, monsieur.

Et acceptant la main de l'officier, elle commença de descendre l'échelle au bas de laquelle l’attendait le canot. L’officier la suivit ; un grand manteau était étendu à la poupe, l'officier la fit asseoir sur le manteau et s’assit près d'elle.

— Nagez, dit-il aux matelots.

Les huit rames retombèrent dans la mer, ne formant qu’un seul bruit, ne frappant qu’un seul coup, et le canot sembla voler sur la surface de l'eau.

Au bout de cinq minutes on touchait à terre.

L'officier sauta sur le quai et offrit la main à Milady.

Une voiture attendait.

— Cette voiture est-elle pour nous ? demanda Milady.

— Oui, madame, répondit l'officier.

— L’hôtellerie est donc bien loin ?

— À l’autre bout de la ville.

— Allons, dit Milady.

Et elle monta résolument dans la voiture.

L'officier veilla à ce que les paquets fussent soigneusement attachés derrière la caisse, et cette opération terminée, prit sa place près de Milady et referma la portière.

Aussitôt, sans qu'aucun ordre fût donné et sans qu’on eût besoin de lui indiquer sa destination, le cocher partit au galop et s’enfonça dans les rues de la ville.

Une réception si étrange devait être pour Milady une ample matière à réflexion ; aussi, voyant que le jeune officier ne paraissait nullement disposé à lier conversation, elle s’accouda dans un angle de la voiture et passa les unes après les autres en revue toutes les suppositions qui se présentaient à son esprit.

Cependant, au bout d’un quart d'heure, étonnée de la longueur du chemin, elle se pencha vers la portière pour voir où on la conduisait. On n'apercevait plus de maisons ; des arbres apparaissaient dans les ténèbres comme de grands fantômes noirs courant les uns après les autres.

Milady frissonna.

— Mais nous ne sommes plus dans la ville, monsieur, dit-elle.

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Le jeune officier garda le silence.

— Je n'irai pas plus loin, si vous ne me dites pas où vous me conduisez ; je vous en préviens, monsieur !

Cette menace n'obtint aucune réponse.

— Oh! c’est trop fort ! s’écria Milady, au secours ! au secours!

Pas une voix ne répondit à la sienne, la voiture continua de rouler avec rapidité ; l'officier semblait une statue.

Milady regarda l'officier avec une de ces expressions terribles, particulières à son visage et qui manquaient si rarement leur effet ; la colère faisait étinceler ses yeux dans l’ombre.

Le jeune homme resta impassible.

Milady voulut ouvrir la portière et se précipiter.

— Prenez garde, madame, dit froidement le jeune homme, vous vous tuerez en sautant.

Milady se rassit, écumante ; l’officier se pencha, la regarda à son tour et parut surpris de voir cette figure, si belle naguère, bouleversée par la rage et devenue presque hideuse. L’astucieuse créature comprit qu’elle se perdait en laissant voir ainsi dans son âme; elle rasséréna ses traits, et d’une voix gémissante :

— Au nom du ciel, monsieur ! dites-moi si c’est à vous, si c’est à votre gouvernement, si c'est à un ennemi que je dois attribuer la violence que l’on me fait ?

— On ne vous fait aucune violence, madame, et ce qui vous arrive est le résultat d’une mesure toute simple que nous sommes forcés de prendre avec tous ceux qui débarquent en Angleterre.

— Alors vous ne me connaissez pas, monsieur ?

— C’est la première fois que j'ai l'honneur de vous voir.

— Et, sur votre honneur, vous n'avez aucun sujet de haine contre moi ?

— Aucun, je vous le jure.

Il y avait tant de sérénité, de sang-froid, de douceur même dans la voix du jeune homme, que Milady fut rassurée.

Enfin, après une heure de marche à peu près, la voiture s'arrêta devant une grille de fer qui fermait un chemin creux conduisant à un château sévère de forme, massif et isolé. Alors, comme les roues tournaient sur un

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sable fin, Milady entendit un vaste mugissement, qu’elle reconnut pour le bruit de la mer qui vient se briser sur une côte escarpée.

La voiture passa sous deux voûtes, et enfin s'arrêta dans une cour sombre et carrée; presque aussitôt la portière de la voiture s’ouvrit, le jeune homme sauta légèrement à terre et présenta sa main à Milady, qui s’appuya dessus, et descendit à son tour avec assez de calme.

— Toujours est-il, dit Milady en regardant autour d'elle et en ramenant ses yeux sur le jeune officier avec le plus gracieux sourire, que je suis prisonnière ; mais ce ne sera pas pour longtemps, j'en suis sûre, ajouta-telle, ma conscience et votre politesse, monsieur, m'en sont garants.

Si flatteur que fût le compliment, l'officier ne répondit rien ; maïs, tirant de sa ceinture un petit sifflet d'argent pareil à celui dont se servent les contremaîtres sur les bâtiments de guerre, il siffla trois fois, sur trois modulations différentes : alors plusieurs hommes parurent, dételèrent les chevaux fumants et emmenèrent la voiture sous une remise.

Puis l'officier, toujours avec la même politesse calme, invita sa prisonnière à entrer dans la maison. Celle-ci, toujours avec son même visage souriant, lui prit le bras, et entra avec lui sous une porte basse et cintrée qui, par une voûte éclairée seulement au fond, conduisait à un escalier de pierre tournant autour d’une arête de pierre; puis on s’arrêta devant une porte massive qui, après l'introduction dans la serrure d’une clef que le jeune homme portait sur lui, roula lourdement sur ses gonds et donna ouverture à la chambre destinée à Milady.

D'un seul regard, la prisonnière embrassa l’appartement dans ses moindres détails.

C'était une chambre dont l’ameublement était à la fois bien propre pour une prison et bien sévère pour une habitation d'homme libre; cependant, des barreaux aux fenêtres et des verrous extérieurs à la porte décidaient le procès en faveur de la prison.

Un instant toute la force d'âme de cette créature, trempée cependant aux sources les plus vigoureuses, l’abandonna ; elle tomba sur un fauteuil, croisant les bras, baissant la tête, et s’attendant à chaque instant à voir entrer un juge pour l’interroger.

Mais personne n’entra, que deux ou trois soldats de marine qui apportèrent les malles et les caisses, les déposèrent dans un coin et se retirèrent

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sans rien dire.

L'officier présidait à tous ces détails avec le même calme que Milady lui avait constamment vu, ne prononçant pas une parole lui-même, et se faisant obéir d’un geste de sa main ou d’un coup de son sifflet.

On eût dit qu'entre cet homme et ses inférieurs la langue parlée n’existait pas ou devenait inutile.

Enfin Milady n'y put tenir plus longtemps, elle rompit le silence :

— Au nom du ciel, monsieur ! s’écria-t-elle, que veut dire tout ce qui se passe ? Fixez mes irrésolutions ; j'ai du courage pour tout danger que je prévois, pour tout malheur que je comprends. Où suis-je et que suis-je ici ? Suis-je libre, pourquoi ces barreaux et ces portes ? Suis-je prisonnière, quel crime ai-je commis ?

— Vous êtes ici dans l’appartement qui vous est destiné, madame. J'ai reçu l’ordre d’aller vous prendre en mer et de vous conduire en ce chäteau : cet ordre, je l’ai accompli, je crois, avec toute la rigidité d’un soldat, mais aussi avec toute la courtoisie d’un gentilhomme. Là se termine, du moins jusqu à présent, la charge que j'avais à remplir près de vous, le reste regarde une autre personne.

— Et cette autre personne, quelle est-elle? demanda Milady; ne pouvez-vous me dire son nom ?...

En ce moment on entendit par les escaliers un grand bruit d’éperons ; quelques voix passèrent et s’éteignirent, et le bruit d’un pas isolé se rapprocha de la porte.

— Cette personne, la voici, madame, dit l'officier en démasquant le passage, et en se rangeant dans l'attitude du respect et de la soumission.

En même temps, la porte s’ouvrit ; un homme parut sur le seuil.

Il était sans chapeau, portait l’épée au côté, et froissait un mouchoir entre ses doigts.

Milady crut reconnaître cette ombre dans l'ombre, elle s’'appuya d’une main sur le bras de son fauteuil, et avança la tête comme pour aller audevant d’une certitude.

Alors l'étranger s’avança lentement ; et, à mesure qu'il s’avançait en entrant dans le cercle de lumière projeté par la lampe, Milady se reculait involontairement.

Puis, lorsqu'elle n'eut plus aucun doute :

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— Eh quoi! mon frère! s’écria-t-elle au comble de la stupeur, c’est vous ?

— Oui, belle dame ! répondit lord de Winter en faisant un salut moitié courtois, moitié ironique, moi-même.

— Mais alors, ce château ?

— Est à moi.

— Cette chambre ?

— C’est la vôtre.

— Je suis donc votre prisonnière ?

— À peu près.

— Mais c’est un affreux abus de la force !

— Pas de grands mots; asseyons-nous, et causons tranquillement, comme il convient de faire entre un frère et une sœur.

Puis, se retournant vers la porte, et voyant que le jeune officier attendait ses derniers ordres :

— C’est bien, dit-il, je vous remercie ; maintenant, laissez-nous, monsieur Felton.

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