Ms. de Maquet : fragment
Les trois mousquetaires III Chapitre LIIT
toute cette longue nuit, je souffre horriblement : serez-vous plus humaine qu'on ne l’a été hier avec moi ? Tout ce que je demande, au reste, c’est la permission de rester couchée.
— Voulez-vous qu'on appelle un médecin ? dit la femme.
Felton écoutait ce dialogue sans dire une parole.
Milady réfléchissait que plus on l’entourerait de monde, plus elle aurait de monde à apitoyer, et plus la surveillance de lord de Winter redoubleraïit ; d’ailleurs le médecin pourrait déclarer que la maladie était feinte, et Milady, après avoir perdu la première partie, ne voulait pas perdre la seconde.
— Aller chercher un médecin, dit-elle, à quoi bon ? ces messieurs ont déclaré hier que mon mal était une comédie, il en serait sans doute de même aujourd'hui; car depuis hier soir, on a eu le temps de prévenir le docteur.
— Alors, dit Felton impatienté, dites vous-même, madame, quel traitement vous voulez suivre.
— Eh! le sais-je, moi? mon Dieu! je sens que je souffre, voilà tout, que l’on me donne ce que l’on voudra, peu m'importe.
— Allez chercher lord de Winter, dit Felton fatigué de ces plaintes éternelles.
— Oh! non, non! s’écria Milady, non, monsieur, ne l’appelez pas, je vous en conjure, je suis bien, je n'ai besoin de rien, ne l’appelez pas.
Elle mit une véhémence si prodigieuse, une éloquence si entraînante dans cette exclamation, que Felton, entraîné, fit quelques pas dans la chambre.
« Il est ému », pensa Milady.
— Cependant, madame, dit Felton, si vous souffrez réellement, on enverra chercher un médecin, et si vous nous trompez, eh bien ! ce sera tant pis pour vous, mais du moins, de notre côté, nous n'aurons rien à nous reprocher.
Milady ne répondit point; mais renversant sa belle tête sur son oreiller, elle fondit en larmes et éclata en sanglots.
Felton la regarda un instant avec son impassibilité ordinaire ; puis voyant que la crise menaçaïit de se prolonger, il sortit ; la femme le suivit. Lord de Winter ne parut pas.
Les trois mousquetaires III Chapitre LIT
« Je crois que je commence à voir clair, murmura Milady avec une joie sauvage, en s’ensevelissant sous les draps pour cacher à tous ceux qui pourraient l’épier cet élan de satisfaction intérieure. »
Deux heures s’écoulèrent.
« Maintenant il est temps que la maladie cesse, dit-elle : levons-nous et obtenons quelque succès dès aujourd’hui; je n’ai que dix jours, et ce soir il y en aura deux d’écoulés. »
En entrant, le matin, dans la chambre de Milady, on lui avait apporté son déjeuner ; or elle avait pensé qu’on ne tarderait pas à venir enlever la table, et qu’en ce moment elle reverrait Felton.
Milady ne se trompait pas. Felton reparut, et, sans faire attention si Milady avait ou non touché au repas, fit un signe pour qu’on emportât hors de la chambre la table, que l’on apportait ordinairement toute servie.
Felton resta le dernier, il tenait un livre à la main.
Milady, couchée dans un fauteuil près de la cheminée, belle, pâle et résignée, ressemblait à une vierge sainte attendant le martyre.
Felton s’approcha d'elle et dit :
— Lord de Winter, qui est catholique comme vous, madame, a pensé que la privation des rites et des cérémonies de votre religion peut vous être pénible : il consent donc à ce que vous lisiez chaque jour l'ordinaire de votre messe, et voici un livre qui en contient le rituel.
À l’air dont Felton déposa ce livre sur la petite table près de laquelle était Milady, au ton dont il prononça ces deux mots votre messe, au sourire dédaigneux dont il les accompagna, Milady leva la tête et regarda plus attentivement l'officier.
Alors, à cette coiffure sévère, à ce costume d’une simplicité exagérée, à ce front poli comme le marbre, mais dur et impénétrable comme lui, elle reconnut un de ces sombres puritains qu'elle avait rencontrés si souvent tant à la cour du roi Jacques * qu’à celle du roi de France, où, malgré le souvenir de la Saint-Barthélemy, ils venaient parfois chercher un refuge.
Elle eut donc une de ces inspirations subites comme les gens de génie seuls en reçoivent dans les grandes crises, dans les moments suprêmes qui doivent décider de leur fortune ou de leur vie.