Entre Saint-Omer et Armentières. Texte : « Lilliers
Les trois mousquetaires III Chapitre LXII
— C'est juste. Maintenant voulez-vous me faire un rapport de tout ce qui est arrivé ?
— Mais je vous ai raconté les événements, vous avez bonne mémoire, répétez les choses comme je vous les ai dites, un papier se perd.
— Vous avez raison ; seulement que je sache où vous retrouver, que je n’aille pas courir inutilement dans les environs.
— C’est juste, attendez.
— Voulez-vous une carte ?
— Oh! je connais ce pays à merveille.
— Vous ? quand donc y êtes-vous venue ?
— J'y ai été élevée.
— Vraiment ?
— C’est bon à quelque chose, vous le voyez, que d’avoir été élevée quelque part.
— Vous m'attendrez donc. ?
— Laissez-moi réfléchir un instant ; eh ! tenez, à Armentières.
— Qu'est-ce que cela, Armentières ?
— Une petite ville sur la Lys ! je n’aurai qu’à traverser la rivière et je suis en pays étranger.
— À merveille! mais il est bien entendu que vous ne traverserez la rivière qu'en cas de danger.
— C’est bien entendu.
— Et, dans ce cas, comment saurai-je où vous êtes ?
— Vous n’avez pas besoin de votre laquaïis ?
— Non.
— C’est un homme sûr ?
— À l'épreuve.
— Donnez-le-moi ; personne ne le connaît, je le laisse à l'endroit que je quitte, et il vous conduit où je suis.
— Et vous dites que vous m’attendez à Argentières ?
— À Armentières, répondit Milady.
— Écrivez-moi ce nom-là sur un morceau de papier, de peur que je l’oublie ; ce n’est pas compromettant, un nom de ville, n'est-ce pas ?
— Eh, qui sait ? N'importe, dit Milady en écrivant le nom sur une demifeuille de papier, je me compromets.
Les trois mousquetaires III Chapitre LXII
— Bien ! dit Rochefort en prenant des mains de Milady le papier, qu'il plia et qu’il enfonça dans la coiffe de son feutre ; d’ailleurs, soyez tranquille, je vais faire comme les enfants, et, dans le cas où je perdrais ce papier, répéter le nom tout le long de la route. Maintenant est-ce tout ?
— Je le crois.
— Cherchons bien : Buckingham mort ou grièvement blessé ; votre entretien avec le cardinal entendu des quatre mousquetaires ; lord de Winter prévenu de votre arrivée à Portsmouth ; d’Artagnan et Athos à la Bastille ; Aramis l'amant de M"*° de Chevreuse ; Porthos un fat ; M” Bonacieux retrouvée ; vous envoyer la chaise le plus tôt possible ; mettre mon laquais à votre disposition ; faire de vous une victime du cardinal, pour que l’abbesse ne prenne aucun soupçon; Armentières sur les bords de la Lys. Est-ce cela ?
— En vérité, mon cher chevalier, vous êtes un miracle de mémoire. À propos, ajoutez une chose...
— Laquelle ?
— J'ai vu de très jolis bois qui doivent toucher au jardin du couvent, dites qu'il m'est permis de me promener dans ces bois ; qui sait ? j'aurai peut-être besoin de sortir par une porte de derrière.
— Vous pensez à tout.
— Et vous, vous oubliez une chose...
— Laquelle ?
— C’est de me demander si j'ai besoin d’argent.
— C'est juste, combien voulez-vous ?
— Tout ce que vous aurez d’or.
— J'ai cinq cents pistoles à peu près.
— J'en ai autant : avec mille pistoles on fait face à tout ; videz vos poches.
— Voilà, comtesse !
— Bien, mon cher comte ! et vous partez... ?
— Dans une heure; le temps de manger un morceau, pendant lequel j'enverrai chercher un cheval de poste.
— À merveille ! Adieu, chevalier !
— Adieu, comtesse !
— Recommandez-moi au cardinal, dit Milady.
Les trois mousquetaires III Chapitre LXII
— Recommandez-moi à Satan, répliqua Rochefort.
Milady et Rochefort échangèrent un sourire et se séparèrent.
Une heure après, Rochefort partit au grand galop de son cheval ; cinq heures après il passait à Arras.
Nos lecteurs savent déjà comment il avait été reconnu par d’Artagnan, et comment cette reconnaissance, en inspirant des craintes aux quatre mousquetaires, avait donné une nouvelle activité à leur voyage.