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Édition originale : « 5 août

Les trois mousquetaires III Chapitre LXVII

D’Artagnan tomba aux pieds du cardinal.

— Monseigneur, dit-il, ma vie est à vous ; disposez-en désormais ; mais cette faveur que vous m’accordez, je ne la mérite pas : j'ai trois amis qui sont plus méritants et plus dignes.

— Vous êtes un brave garçon, d’Artagnan, interrompit le cardinal en lui frappant familièrement sur l'épaule, charmé qu'il était d’avoir vaincu cette nature rebelle. Faites de ce brevet ce qu’il vous plaira. Seulement rappelez-vous que, quoique le nom soit en blanc, c’est à vous que je le donne.

— Je ne l'oublierai jamais, répondit d’Artagnan, Votre Éminence peut en être certaine.

Le cardinal se retourna et dit à haute voix :

— Rochefort !

Le chevalier, qui sans doute était derrière la porte, entra aussitôt.

— Rochefort, dit le cardinal, vous voyez M. d’Artagnan; je le reçois au nombre de mes amis ; ainsi donc que l’on s’embrasse et que l’on soit sage si l’on tient à conserver sa tête.

Rochefort et d’Artagnan s’embrassèrent du bout des lèvres ; mais le cardinal était là, qui les observait de son œil vigilant.

Ils sortirent de la chambre en même temps.

— Nous nous retrouverons, n'est-ce pas, monsieur ?

— Quand il vous plaira, fit d’Artagnan.

— L'occasion viendra, répondit Rochefort.

— Hein ? fit Richelieu en ouvrant la porte.

Les deux hommes se sourirent, se serrèrent la main et saluèrent Son Éminence.

— Nous commencions à nous impatienter, dit Athos.

— Me voilà, mes amis ! répondit d’Artagnan, non seulement libre, mais en faveur.

— Vous nous conterez cela ?

= Déste soir

En effet, dès le soir même d’Artagnan se rendit au logis d’Athos, qu'il trouva en train de vider sa bouteille de vin d'Espagne, occupation qu'il accomplissait religieusement tous les soirs.

Les trois mousquetaires III Chapitre LXVII

Il lui raconta ce qui s'était passé entre le cardinal et lui, et tirant le brevet de sa poche :

— Tenez, mon cher Athos, voilà, dit-il, qui vous revient tout naturellement.

Athos sourit de son doux et charmant sourire.

— Ami, dit-il, pour Athos c’est trop; pour le comte de La Fère, c’est trop peu. Gardez ce brevet, il est à vous : hélas, mon Dieu! vous l’avez acheté assez cher.

D’Artagnan sortit de la chambre d’Athos, et entra dans celle de Porthos.

Il le trouva vêtu d’un magnifique habit, couvert de broderies splendides, et se mirant dans une glace.

— Ah! ah! dit Porthos, c’est vous, cher ami! comment trouvez-vous que ce vêtement me va ?

— À merveille, dit d'Artagnan, mais je viens vous proposer un habit qui vous ira mieux encore.

— Lequel ? demanda Porthos.

— Celui de lieutenant aux mousquetaires.

D'Artagnan raconta à Porthos son entrevue avec le cardinal, et tirant le brevet de sa poche :

— Tenez, mon cher, dit-il, écrivez votre nom là-dessus, et soyez bon chef pour moi.

Porthos jeta les yeux sur le brevet, et le rendit à d’Artagnan, au grand étonnement du jeune homme.

— Oui, dit-il, cela me flatterait beaucoup, mais je n'aurais pas assez longtemps à jouir de cette faveur. Pendant notre expédition de Béthune, le mari de ma duchesse est mort; de sorte que, mon cher, le coffre du défunt me tendant les bras, j’épouse la veuve. Tenez, j'essayais mon habit de noce ; gardez la lieutenance, mon cher, gardez.

Et il rendit le brevet à d’Artagnan.

Le jeune homme entra chez Aramis.

Il le trouva agenouillé devant un prie-Dieu, le front appuyé contre son livre d'heures ouvert.

Il lui raconta son entrevue avec le cardinal, et tirant pour la troisième fois son brevet de sa poche :

Les trois mousquetaires III Chapitre LXVII

— Vous, notre ami, notre lumière, notre protecteur invisible, dit-il, acceptez ce brevet ; vous l’avez mérité plus que personne, par votre sagesse et vos conseils toujours suivis de si heureux résultats.

— Hélas, cher ami ! dit Aramis, nos dernières aventures m'ont dégoûté tout à fait de la vie d'homme d’épée. Cette fois, mon parti est pris irrévocablement, après le siège j’entre chez les Lazaristes *. Gardez ce brevet, d’Artagnan, le métier des armes vous convient, vous serez un brave et aventureux capitaine.

D’Artagnan, l'œil humide de reconnaissance et brillant de joie, revint à Athos, qu'il trouva toujours attablé et mirant son dernier verre de malaga à la lueur de la lampe.

— Eh bien! dit-il, eux aussi m'ont refusé.

— C’est que personne, cher ami, n’en était plus digne que vous.

Il prit une plume, écrivit sur le brevet le nom de d’Artagnan, et le lui remit.

— Je n'aurai donc plus d'amis, dit le jeune homme, hélas! plus rien, que d'amers souvenirs.

Et il laissa tomber sa tête entre ses deux mains, tandis que deux larmes roulaient le long de ses joues.

— Vous êtes jeune, vous, répondit Athos, et vos souvenirs amers ont le temps de se changer en doux souvenirs!

5. Organisée à partir de 1624 par saint Vincent de Paul, la Congrégation des Prêtres de la Mission ne fut approuvée qu'en 1633 et ses membres prirent le nom de lazaristes parce que la mission était installée au prieuré Saint-Lazare.

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