I.E3 TH013 MOUSQUETAinnS
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SI
faut, avant que nous allions plus loin, que quelqu'un soit prévenu que vous connaissez le ravisseur de votre femme.
— Mais je ne vous ai pas dit que je le connaissais, s'écria onacieuxau désespoir. Je vous ai dit au contraire...
— Emmenez le prisonnier, dit le commissaire aux deux ardes.
— Et où faui-il le conduire? demanda le greffier.
— Dans un cachot.
— Dans lequel?
— Oh I mon Dieu, dans le premier venu, pourvu qu'il ferme hien, répondit le commissaire avec une indifférence qui pénétra d'horreur le pauvre Bonacieux.
— Hélas! hélas! se dit-il, le malheur est sur ma tète; ma femme aura commis quelque crime effroyable ; on me croit son complice et l'on me punira avec elle : elle aura parlé, elle lura avoué qu'elle m'avait tout dit ; une femme, c'est si faible ! Un cachot! le premier venu ! c'est cela ! une nuit est bientôt passée; et demain, à la roue, à la potence! Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! ayez pitié de moi !
Sans écouler le moins du monde les lamentations de maître Bonacieux, lamentations auxquelles d'ailleurs ils devaient être habitués, les deux gardes prirent le prisonnier par un bras, et l'emmenèrent, tandis que le commissaire écrivait en hâte une lettre que son sp-efiier attendait.
Bonacieux ne ferma pas 1 œil, non pas que son cachot fût par trop désagréable, mais parce que ses inquiétudes étaient trop grandes. Il resta toute la nuit sur son escabeau, tressaillant au moindre bruit, et, quand les premiers rayons du jour se glissèrent dans sa chambre, l'aurore lui parut avoir pris des teintes funèbres.
Tout à coup il entendit tirer les verrous et fît un soubresaut terrible. 11 croyait qu'on venait le chercher pour le conduire à l'échafaud; aussi, lorsqu'il vil purement et simplement paraître, au lieu de l'e.xéculeur qu'il attendait, son commissaire et son greffier de la veille, il fut tout près de leur sauter au cou.
— Votre affaire s'est fort compliquée depuis hier au soir, mon brave homme, lui dit le commissaire, et je vous conseille de dire toute la vérité, car votre repentir peut seul conjurer la colère du cardinal.
— Mais je suis prêt à tout dire, s'écria Bovacieux, du moins tout ce que je sais. Interrogez, je vous prie.
— Où est votre femme, d'abord?
— Mais puisque je vous ai dit qu'on me l'avait enlevée
— Oui, mais depuis hier cinq heures de l'aprés-midi, grâce à vous, elle s'est échappée.
— Ma femme s'est échappée ! s'écria Bonacieux. Oh ! la malheureuse. Monsieur, si elle s'est échappée, ce n'est pas ma faute, je vous le jure.
— Qu'alliez-vous donc alors faire chez M. d'Artagnan, votre voisin, avec lequel vous avez eu une longue conférence dans la journée?
— Ah! oui, monsieur le commissaire, oui, cela, c'est vrai, et j'avoue que j'ai eu tort. Oui, j'ai été chez M d'Artagnan.
— Quel était le but de cette visite?
— De le prier de m'aider à retrouver ma femme. Je croyais que j avais le droit de la réclamer; je me trompais, à ce qu'il parait, et je vous en demande bien pardon.
— Et qu'a répondu M. d'Artagnan ?
— M. d'Artagnan m'a promis son aide; mais je me suis bientôt aperçu au'il me trahissait.
— Vous en imposez à la justice! M. d'Artagnan a fait \m pacte avec vous, et, en vertu de ce pacte, il a mis en fuite les hommes de police qui avaient arrêté votre femme, et l'a soustraite à toutes les recherches.
— M. d'Artagnan a enlevé ma femme ! Ah çà ! mais que me dites-vous là?
— Heureusement M. d'Artagnan est entre nos mains, et TOUS allez lui être confronté.
— Ah ! ma foi, je ne demande pas mieux ! s'écria Bonacieux; je ne serai pas fâché de voir une figure de connaissance.
— Faites entrer M. d'Artagnan, dit le commissaire aux deux gardes.
Les deux gardes firent entrer Athos.
— Monsieur d'Artagnan, dit le commissaire en s'adressant à Athos, déclarez ce qui s'est passé çj>tre. vous et monsieur.
— Mais , s'écria Bonacieux, ce n'eSl pas M. d'Arlacnar quc vous me montrez là !
— Comment! ce n'est pas M. d'Artagnan ! s'écria le com missaire.
— Pas le moins du monde, ré[iondit Bonacieux.
— Comment se nomme monsieur? demanda le comniiosaire.
— Je ne puis pas vous le dire, je ne le connais pas.
— Comment ! vous ne le connaissez pas? -Non.
— Vous ne l'avez jamais vu?
— Si fait; mais je ne sais pas comment il s'appelle
— Votre nom? demanda le commissaire.
— Athos, répondit le mousquetaire.
— Mais ce n'est pas un nom d'homme, ça; c'est un ne« de montagne! s'écria le pauvre interrogateur, qui commençait à perdre la tête.
— C'est mon nom, dit tranquillement Athos.
— Mais vous avez dit que vous vous nommiez d'Artagnaa.
— Moi?
— Oui, vous.
— C'est-à-dire que c'est à moi qu'on a dit : Vous êtes monsieur d'Artagnan. J'ai répondu : vous croyez? Mes gardes se sont écriés qu'ils en étaient sûrs. Je n'ai pas veuilles contrarier. D'ailleurs, je pouvais me tromper.
— Monsieur, vous insultez à la majesté de la justice.
— Aucunement, fit tranquillement Athos.
— Vous êtes monsieur cl'Artagnan.
. — Vous voyez bien que vous me le dites encore.
— Mais, s'écria à son tour M. Bonacieux, je vous dis, monsieur le commissaire, qu'il n'y a pas un instant de doute à avoir. M d'Artagnan est mon hôte, et, par conséquent, quoiqu'il ne me paye pas mes loyers, et justemi^nl moine à cause de cela, je dois le connaître. M. d'Arlag.isn est un jeune homme de dix-neuf à vingt ans à peine, et monsieur en a trente au moins. M. d'Artagnan est dans les gardes de M. des Essarts, et monsieur est dans la compagnie des mousquetaires de M. de Tréville. Regardez l'uniforme, monsieur le commissaire, regardez l'uniforme
— C'est vrai, murmura le commissaire, c'est pardieu vrai!
En ce moment, la porte s'ouvrit vivement, et un messager, introduit par un des guichetiers de la Bastille, remit une lettre au commissaire.
— Oh ! la malheureuse ! s'écria le commissaire.
— Comment? que dites-vous? de qui parlez-vous? Ce n'est pas de ma femme, j'espère!
— Au contraire, c'est d'elle. Votre affaire est bonne, allez!
— Ah çà ! s'écria le mercier exaspéré, faites-moi le plai sir de nre dire, monsieur, comment ipon affaire à moi peu s'empirer de ce que fait ma femme pendant que je suis en prison
— Parce que ce qu'elle fait est la suite d'un plan arrêté entre vous, plan infernal !
— Je vous jure, monsieur le commissaire, que vous êtes dans la plus profonde erreur; que je ne sais rien au monde de ce que devait fah-e ma femme ; que je suis entièrement étranger à ce qu'elle a fait, et que, si elle a fait des sottises, je la renie, je la démens, je la maudis.
— Ah çà ! dit Athos au commissaire, si vous n'avez plu» besoin de moi ici, renvoyez-moi quelque part. Il est tre-sennuyeux, votre M. Bonacieux.
— Reconduisez les prisonniers dans leurs cachots, dit If commissaire en désignant d'un même geste Athos et Bonacieux, et qu'ils soient gardés plus sévèrement que jamais.
— Cependant, dit Athos avec son calme habituel, si c'es( de M. d'Artagnan que vous avez affaire, je ne vois pas trop en quoi je puis le remplacer.
— Faites ce que j'ai dit! s'écria le commissaire, et le secret le plus absolu. Vous entendez !
Athos suivit ses gardes en levant les épaules, et M. Bonacieux en poussant des lamentations à fendre le cœur d'un tigre.
On ramena le mercier dans le même cachot où il avait passé la nuit, et on l'y laissa toute la journée. Toute la journée, Bonacieux pleura comme un véritable mercier, n'étant pas du tout homme d'épée, il nous l'a dit lui-même.
Le soir, vers les neuf heures, au moment où il allait se
décider à se mettre au lit, il entendit des pas dans son corridor. Ces pas se rapprochèrent de son cachot, sa porte s'ouvrit, des gardes parurent.
— Suivez-moi, dit un exempt qui venait à la suite des gardes.
— Vous suivre! s'écria Bonacieux ; vous suivre à cette heure-ci! et où cela, mon Dieu?
— Où nous avons l'ordre de vous conduire.
— Mais ce n'est pas une réponse, cela.
— C'est cependant la seule que nous puissions vous «lire.
— Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! murmura le pauvre mercier, pour cette fois je suis perdu I
Et il suivit machinalement et sans résistance les gardes qui venaient le quérir.
11 prit le même corridor qu'il avait déjà pris, traversa une première cour, puis un second corps de logis; enlin, à la porte de la cour d'entrée, il trouva une voiture entourée de (Quatre gardes à cheval. On le fit monter dans cette voilure ; I exempt se plaça près de lui ; on ferma la portière à clef, et tous deux se retrouvèrent dans une prison roulante.
La voiture se mit en mouvement, lente comme un char funèbre. A travers la grille cadenassée le prisonnier apercevait les maisons et le pavé, voilà tout; mais, en véritable P.irisien qu'il était, Bonacieux reconnaissait chaque rue aux bornes, aux enseignes, aux réverbères. Au moment d'arriver à Saint-Paul, lieu où l'on exécutait les condamnés de la Bastille, il faillit s'évanouir et se signa deux fois. 11 avait cru que la voiture devait s'arrêter là. La voilure passa cepen-
dant. Plus loin, une grande terreur le prit encore ; ce lut en côtoyant le cimetière Saint-Jean, où l'on enterrait les criminels d'Etat. Une seule chose le rassura un peu, c'est qu'avant de les enterrer on leur coupait généralement la tête, cl que sa tête à lui était encore sur ses épaules. Mais, lorsqu'il vit que la voiture prenait la route de la Grève, qu'il aperçut les toits aigus de l'Hôtel de Ville, que la voiture s'engagea sous l'arcade, il crut que tout était fini pour lui, voulut se confesser à l'exempt, et sur son refus poussa des cris si pitoyables, que l'exempt annonça que, s'il continuait à l'assourdîr ainsi, il lui mettrait un bâillon. Celte menace rassura quelque peu Bonacieux : si on eùl dû l'exécuter en Grève, ce n'était pas la peine de le bâillonner, puisqu'on était presque arrivé au lieu de l'exécution. En effet, la voiture traversa la place fatale sans s'arrêter. 11 ne restait pi à craindre que ta Croix-du-Trahoir ; la voiture en pritju tement le chemin.
Cette fois, il n'y avait plus de doute, c'était à la Croix-du- Trahoir qu'on exécutait les criminels subalternes; Bonacieux s'était llallé en se croyant digne de Saint-Paul eu de la place de Grève. C'était à la Croix-du-Trahoir qu'allaient finir son voyage et sa destinée ! Il ne pouvait voir encore cette malheureuse croix; mais il la sentait en quelque forle venir au-devant de lui. Lorsqu'il n'en fut plus qu'à dne vingtaine de pas, il entendit une rumeur, et la voiture sarréla. C'était plus que n'en pouvait supporter le pauvre Bonacieux, déjà écrasé par les émotions successives qu'il avait éprouvées; il poussa un faible gémissemont qu'on eût p^i prendre pour le dernier soupir d'un moriboud, et il s'éva nuuit.
us prit jus-