‹ Les trois mousquetaires. Illustrés (volume 2)Chapitre 21 sur 46 · MO · texte numérisé non relu

MO

— J'y suis passé.

— Eli bien ! l'orfèvre...

— L'orfèvre n'a entendu parler de rien.

— Bien! bien! Rochefoii, tnnt n'est pas perdu, et peutêtre... peut-être tout est-il pour le mieux'

— Le fait est que je ne doute pas que le génie de Votre Eminence...

— Ne rèpjre les bêtises de mon agent, n'est-ce pas?

— C'est justement ce que j'allais aire, si Votre Eminence m'avait laissé achever ma phrase.

— Maintenant, savez-vous où se cachaient la duchesse de Chevreuse et le duc de Buckingham ?

— Non, monseigneur, mes gens n'ont pu rien me dire d< positif là-dessus.

— Je le sais, moi.

— Vous, monseigneur?

— Oui, ou du moins je m'en doute. Ils se tenaient, l'ni rue de Vangirard, n° 23, et l'autre rue de la Harpe, n° "ii

— Votre Eminence veut-elle que je les fasse arrêter tous deux ?

— Il sera trop tard, ils seront partis.

— N'importe, on peut s'assurer.

— Prenez dix hommes de mes gardes et fouillex les deui maisons.

— J'y vais, monseigneur.

Et Rochefort s'élança hors de l'appartement. Le cardinal, resté seul, réfléchit un instant et sonna up« troisième fois.

Le même ofQcier reparut.

— Faites entrer le prisonnier, dit le cardinal.

Maitre Bonacieux fut introduit de nouveau, et, sur un signe du cardinal, l'officier se retira.

— Vous m'avez trompé, dit sévèrement le cardinal.

— Moi! s'écria Bonacieux, moi, tromper Votre Eminence!

— Votre femme, en allant rue de Vaugirard et rue de la llarpe, n'allait pas chez les marchands de toile.

— Et où allait-elle, juste Dieu?

— Elle allait chez la duchesse de Chevreuse et chez le duc de Buckingham.

— Oui, dit Bonacieux, rappelant tous ses souvenirs ; oui, c'est cela; Votre Eminence a raison. J'ai dit plusieurs fois à ma femme qu'il était étonnant que des marchands de toile demeurassent dans des maisons qui n'avaient pas d'enseigne, et à chaque fois ma femme s'est mise à rire. Ah ! monseigneur, continua Bonacieux en se jetant aux pieds de l'Eminence, ah ! que vous êtes bien le cardinal, le grand cardinal, l'homme de génie que tout le monde révère!

Le cardinal, tout médiocre qu'était le triomphe remporté sur un être aussi vulgaire que l'était Bonacieux, n'en jouit pas moins un instant; puis, presque aussitôt, comme si une nouvelle pensée se présentait à son esprit, un sourire plissa ses lèvres, et tendant la main au mercier :

— Relevez-vous, mon ami, lui dit-il, vous êtes un brave homme.

— Le cardinal m'a touché la main I j'ai touché la main du grand homme! s'écria Bonacieux. Le grand homme m'a appelé son ami!

— Oui, mon ami, oui, dit le cardinal avec ce ton paterne qu'il savait prendre quelquefois, mais qui ne trompait que les gens qui ne le connaissaient pas; et, comme on vous a soupçonné injustement, eh bien ! il vous faut une indemnité. Tenez, prenez ce sac de cent pistoles, et pardonnezmoi.

— Que je vous pardonne, monseigneur ! dit Bonacieux, hésitant à prendre le sac, craignant, sans doute, que ce prétendu don ne fût qu'une plaisanterie. Mais vous étiez bien libre de me faire arrêter, vous êtes bien libre de me faire torturer, vous êtes bien libre de me faire pendre, vous êtes le maitre, et je n'aurais pas eu le plus petit mot à dire. Vous pardonner, monseigneur! Allons donc, vous n'y pensez pas !

— Ah ! mon cher monsieur Bonacieux, vous y mettez de la générosité, je le vois et je vous en remercie. Ainsi donc, vous prenez ce sac et vous vous en allez sans être trop mécontent?

— Je m'en vais enchanté, monseigneur.

— Adieu donc, ou plutôt au revoir, car j'espère que nom nous reverrons.

— Tant que monseigneur voudra, et je suis bien aux ordres de Son Eminence."

— Ce sera souvent, soyez tranquille, car j'ai trouvé un charme extrême dans votre conversation.

— Oh!

monseigneur

— Au revoir, monsieur Bonacieux, au revoir.

Et le cardinal lui fit un signe de h main, auquel Bonacieux répondit en s'inclinant jusqu'à terre : puis il sortit à reculons, et, quand il fut dans l'antichambre, le cardinal l'entendit (jui, dans son enthousiasme, criait à tue-tête :

Vive monseigneur! vive Son Eminence! vive le grand cardinal!

Le cardinal écouta en souriant celte bruyante manifesta tion des sentiments enthousiastes de nuitre Bonacieux . puis, quand les cris de Bonacieux le furent perdus dans l'éloignement :

— Bien, dit-il, voici désormais un homme qui se fera tuer pour moi.

Et le cardinal se mit <i examiner' avec la plus grande attention la carte de la Rochelle, qui, ainsi que nous l'avoci

hacbefort

dit. était étendue sur son bureau, traçant avec un crayon la ligne où devait passer la fameuse digue qui, dix-liult mois plus tird, formnit le port de '.» cilé assiégée.

Comme il en était au (•ins profond de ses méditations itralégiqucs, la porte se rouvrit, et liochefort rentra.

— En bien? dit vivement le wirdinal en se levant avec une pnini[ililude qui nrniivait le degré d'importance qu'il atlacliait .] la commission dont il avait chargé le comte.

— Eli bien ! dit celui-ci, une jeune femme de vingt-six ù vingt-huit ans et un jeune homme de trente-cinq à quarante 001 logé effeclivemes!., l'un quatre jours et l'autre cinq.

dans les maisons indiquées par Votre Eminence, maïs la femme est partie celle nuit et iliomnie ce ni.ilin.

— C'étaient eux! s'écria le cardinal, qui regardait â la pendule; et maintenant, cnntinua-t-il, il est trop tard pour faire courir après; la duchesse est à Tours, et le duc à Boulogne. (J'est à Londres qu'il faut les rejoindre.

— Quels sont les ordres de Vnire Eminince?

— Tas un mot de ce qui s'est p.nsse; que la reine resti dans une sécurité parfaite, qu'elle ignore que nous savoni son secret; qu'elle croie que nous sommes à la recherche d'une cons]iiration quelconque. Envoyez-moi le garde dea sceaux Sccuier.

— Et cet homme, qu'en a fait Votre Eminence?

— Quftl homme? demanda le cardinal.

— Ce Bonacieux?

— J'en ai fait tout ce qu'on pouvait en faire. J'en ai fai( f espion de sa femme.

Le comte de Rochefort s'inclina en homme qui reconnaît la grande supériorité du maître, et se retira.

Resté seul, le cardinal s'assit de nouveau, écrivit une lettre qu'il cacheta de son sceau particulier, puis il sonna. L'ofucier entra pour 1» quatrième fois.

— Faites-moi venir Vitray, dit-il, et dites-lui ae s'apprêter pour un voyage.

Un instant après, l'homme qu'il avait demandé était debout devant lui, tout botté et tout éperonné.

— Vitray, dit-il, vous allez partir tout courant pour Londres. Vous ne vous arrêterez pas un instant en route ; vous remettrez cette lettre à milady. Voici un bon de deux cents pistoles; passez chez mon trésorier, et faites-vous payer. Il y en a autant à loucher si vous êtes de retour ici dans six jours et si vous avez bien fait ma commission.

Madame, vous allez recevoir la visite de M. le chancelier.

Le messager, s«ns répondre un seul mot, s'inclina, prit la lettre, le bon de deux cents pistoles et sortit.

Voici ce que contenait la lettre ■ « Milady,

■ "Trouvez-vous au premier bal O'i se trouvera le duc de Buckingham. Il aura à son pourpoint douze ferrets de diamants; approchez-vous de lui, et coupez-en deux.

« Aussitôt que ces ferrets seront en votre possession, prévenez-moi. » -

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