CHAPITRE XVI
;;^nSIIDB le GUDE des sceaux SEGmEh CHERCHA PLUS 0 U^SE FOIS LA CLOCBE POUB LA SO^KEB , C03UIE IL LE FAISAIT AUTREFOIS.
Il est impossible de se faire une idée de rimpression que tes quelques mots produisirent sur Louis XIII; il rougit et pâlit successivement, et le cardinal vit tout d'abord qu"il venait de reconquérir d'un seul coup tout le terrain qu'il avait perdu.
— M. de Buckingham à Paris ! s'écria-t-il ; et qu'y vientil faire ?
— Sans doute conspirer avec vos ennemis les huguenots el les Espagnols.
— Non ! pardieu, non ! Conspirer contre mon honneur avec madame de Chevreuse, maaame de Longueville et les Condé !
— Oh ! sire ! quelle idée 1 La reine est trop sage, et surtout aime trop Votre Majesté.
— La femme est faible, monsieur le cardinal, dit le roi, et, quant à m'aimer beaucoup, j'ai mon opinion faite sur cet amour.
— Je n'en maintiens pas moins, dit le cardinal, que le lue de Buckingham est venu à Paris pour un projet tout po- /itique.
— Et moi je suis sûr qu'il est venu pour autre chose, monsieur le cardinal ; mais si la reine est coupable, qu'elle tremble.
— Au fait, dit le cardinal, quelque répui^nance que j'aie a arrêter mon esprit sur une pareille trahison. Votre Majesté m'y fait penser . madume de Lannoy, que, d'après l'ordre de Votre Majesté, j'ai interrogée plusieurs fois, m'a dit ce matin que la nuit avant celle-ci Sa Majesté avait veillé fort tard, que ce matin elle avait beaucoup pleuré, et que toute la journée elle avait écrit.
— C'est cela, dit le roi; à lui sans doute ! Cardinal, il me faut les papiers de la reine !
— Mais comment les prendre, sire ? 11 me semble que ce n'est ni moi ni Votre Majesté qui pouvons nous charger d'une pareille mission.
— Comment s'y est-on pris avec la maréchale d'Ancre? s'écria le roi au plus haut degi-é de la colère; on a fouillé ses armoires, et enlin on l'a fouillée elle-même.
— La maréchale d'Ancre n'était que la maréchale d'Ancre, une aventurière florentine, sire, voilà tout; tandis nue l'auguste épouse de Votre Majesté est Anne d'Autriche, reine de France, c'est-à-dire une des plus grandes princesses du monde.
— Elle n'en est que plus coupable, monsieur le duc ! Plus elle a oublié la haute position où elle était pincée, plus elle est bas descendue. 11 y a longtemps d'ailleurs que je suis décidé à en finir avec toutes ces petites intrigues de politique et d'amour. Elle a aussi prés d'elle un certain Laporte...
— Que je crois la cheville ouvrière de tout cela, je l'avoue, dit le cardinal.
— Vous penseï donc comme moi qu'elle me trompe? dit le roi.
— Je crois et je le répète à Votre Majesté, que la reine conspire contre la puissance de son roi, mais je n'ai point ait contre son honneur.
— Et moi je vous dis contre tous deux; moi .je vous dis que la reine ne m'aime pas, je vous dis qu'elle en aime un autre, je vous dis qu'elle aime cet infâme duc de Fiuckin!,'ham I Pourquoi ne l'avcz-vous pas fait arrêter pendant uu'il éUitàParis?
— Arrêter le duc ! arrêter le premier minisire du roi Charles I" ! Y pensez-vous, sire? Vuel éclat ! Et si alors les Miijiçflns de Votre Majesté, ce dont je continue à douter. «valent quelque consistance, quel éclat terrible! quel scan-
— Mais puisqu'il s'exposait comme un vagabond et on larroneur, il fallait...
Louis XIII s'arrêta lui-même, effrayé de ce qu'il allait dire, tandis que Richelieu, allongeant le cou. attendait inutilement la parole qui était restée sur les lèvres du roi.
— Il falkil?
— Rien, dit le roi, rien. Mais, pendant tout k temps qu'il a été à Paris, vous ne l'avez pas perdu de vue?
— Non, sire.
— Où logeait-il?
— Rue de la Harpe, n° 7S.
— Où est-ce cela?
— Du côté du Luxembourg.
— Et vous êtes sûr que la reine et lui ne se sont pas vus ?
— Je crois la reine trop attachée à ses devoirs, sire.
— Mais ils ont correspondu, c'est à lui que la reine a écrit toute la journée; monsieur le duc, il me faut ces lettres I
— Sire, cependant...
— Monsieur le duc, à quelque prix que ce soit, je les veux !
— Je ferai pourtant observer à Votre Majesté..!
— Me trahissez-vous donc aussi, monsieur le cardinal, pour vous opposer toujours ainsi à mes volontés? êtes-vous aussi d'accora avec l'Espagnol et avec l'Anglais, avec madame de Chevreuse et avec la reine?
— Sire, répondit en souriant le cardinal, je croyais être à l'abri d'un pareil soupçon.
— Monsieur le cardinal, vous m'avez entendu : je veux ces lettres!
— 11 n'y aurait qu'un moyen.
— Lequel ?
— Ce serait de charger de cette mission M. le garde des sceaux Séguier. La chose rentre complètement dans les devoirs de sa charge.
— Qu'on l'envoie chercher à l'instant même !
— Il doit être chez moi, sire; je l'avais fait prier de passer, et lorsque je suis venu au Louvre, j'ai laissé l'ordre, s'il se présentait, de le faire attendre.
— Qu'on aille le chercher à l'instant même.
— Les ordres de Votre Majesté seront exécutés ; mais...
— Mais quoi?
— Mais la reine se refusera peut-être à obéir.
— A mes ordres !
— Oui, si elle ignore aue ces ordres viennent du roi.
— Eh bien 1 pour qu'elle n'en doute pas, je vais la prévenir moi-même.
— Votre Majesté n'oubliera pas que j'ai fait tout ce que j'ai pu pour prévenir une rupture.
— Oui, duc, oui, je sais que vous êtes fort indulgent pour la reine, trop indulgent peut-être, et nous aurons, je vous en préviens, à parler plus tard de cela.
— Quand il plaira à Votre Majesté; mais ie serai toujours heureux et fier, sire, de me sacrifier à la bonne harmonie que je désire voir régner entre le roi et la reine de France.
— Bien, cardinal, bien; mais, en attendant, envoyez chercher M. le garde des sceaux ; moi, j'entre chez la reine.
— El Louis XIII. ouvrant la porte de communication, s'engagea dans le corridor qui conduisait de chez lui chei Anne d'Autriche.
La reine était au milieu de ses femmes, madame de Guitaut, madame de Sablé, madame de Montbazon et madame deGuéménée. Dans un coin était celte camérisle espagnole, dona Estefana, qui l'avait suivie de Madrid. Madame de Guéménée faisait la lecture, et tout le monde écoutait avec attention la lectrice, à l'exception de la reine, qui au contraire avait nrovoqué cette lecture afin de pouvoir, tout ei feignant d'écouter, suivre le 111 <io ses propres pensées.
Ces pensées, toutes dorées (pi'elles étaient par un dernier rclli't d'amour, n'en étaient pas moins Iriitcs. Anne d'Autriche, |)rivéa de la confiance de son mari, poursuivie par la haine du cardinal, qui ne [louvail lui pardonner d'avoir repoussé un sentiment plus doux, ayant sous les yeux l'exemple de la reine mère, que celle haine avait i,,iiin)enlèe toute sa vie, quoique Marie de Médicis, s'il faut en croire les mémoires du temps, eùl commencé par accorder
au cardinal le sentiment qu'Anne d'Autriche finit toujours par lui refuser; Anne d'Autriche avait vu tomber autour d'elle ses serviteurs les plus dévoués, ses confidents les plus intimes, ses favoris tes plus chers. Comme ces malheureux ^oués d'un don funeste, elle portait malheur à tout ce qu'elle touchait: son amitié était un signe fatal qui appelait la persécution. Madame de Chevreuse et madame de Vernel étaient exilées ; enfin Laporte ne cachait pas à sa maîtresse qu'il s'attendait à être arrêté d'un instant a l'autre. C'est au moment qu'elle était plongée au plus profond et
au plus sombre de ces réflexions que la porte de la ch»mbr« s'ouvrit et que le roi entra.
La lectrice se tut à l'instant même, toutes les dames se levèrent, et il se fit un profond silence.
Quant au roi, il ne fît aucune démonstration de politesse, seulement, «'arrêtant devant la reine :
— Madame, dit-il d'une voix altérée, vous allez recevoir la visite de M. le chancelier, qui vous communiquera certaines affaires dont je l'ai chargé.
La malheureuse reine, cju'on menaçait sans cesse de di-
Le chancelier chez la reine.
force, d exil et de jugement même, pâlit seus son rouge et ne put s'empêcher de dire :
— Mais pourquoi cette visite, sire ? Que me dira M. le chancelier que Votre Majesté ne puisse me dire elle-même?
Le roi tourna sur ses talons sans répondre, et presque au même instant le capitaine des prdes, M. de Guitaut, annonça la visite de M. le chancelier.
Lorque le chancelier parut, le roi était déjà sorti par nne autre porte.
Le chancelier entra demi-souriant, demi-rougissant. Comme nous le retro««rerons probablement dans le cours
de cette histoire, il n'y a pas de mal à ce que nos lecteur» fassent dés à présent connaissance avec lu.
Ce chancelier était un plaisant hommg Ce fut des Roches le Masle, chanoine à Notre-Dame, et qui' avait été autrefois valet de chambre du cardinal, qui le proposa à Son Eininence comme un homme tout dévoué. Le cardinal s'y fia et s'en trouva bien.
On racontaitde lui certaines histoires, entre autres celle-ci Après une jeunesse orageuse il s'étajt retiré dans un couvent pour y expier au moins pendant quelque temps les folies de radolescem».
LES TR01^ itlOUSQUETAlRES.
Mais, en entrant dans ce saint lieu, le pauvre pénitent n'avait pu refermer s; vite la porte que les passions qu'il fuyait n'y entrassent avec lui. 11 en était obsédé sans relâche, et le supérieur, auquel il avait confié cette disgrâce, voulant autant qu'il était en lui l'eu garantir, lui avait recommandé, pour conjurer le démon tentateur, de recourir à la corde de la cloche et de la tirer à touto volée. Au bruit dénonciateur, les moines seraient prévenus que la tentation assiégeait un frère, et toute la communauté se mettrait en prières.
Le conseil parut bon au futur chancelier. Il conjura l'esprit malin .i grand renfort de prières faites par les moines; mais le diable ne se laisse pas déposséder facilement d'une place où il a mis garnison; à mesure qu'on redoublait les exorcismes, il redoublait les tentations, de sorte que Jour et nuit la cloche sonnait à toute volée, annonçant l'exirème désir de mortification qu'éprouvait le pénitent.
Les moines n'avaient plus un instant de repos. Le jour il ne faisait que monter et descendre les escaliers qui conduisaient à la chapelle. La nuit, outre compiles et matines, ils étaient encore obligés de sauter vingt fois à bas de leurs lits et de se prosterner sur le carreau de leurs cellules.
On ignore si ce fut le diable qui lâcha prise ou les moines qui se lassèrent, mais au bout de trois mois le pénitent reparut dans le monde avec la réputs'.'on du plus terrible possédé qui eût jamais existé.
En sortant du couvent, il entra dans la magistrature, devint président à mortier à la place de son oncle, embrassa le parti du cardinal, ce qui ne prouvait pas peu de sagacité, devint chancelier, servit Son Emineiice avec zèle dans sa haine contre la reine mère et sa vengeance contre Anne d'Autriche, stimula les juges dans l'affaire de Chalais, encouragea les essais de M. de Lnffemas, grand gibecier de France, puis, enfin, investi de toute la confiance du cardinal, confiance qu'il avait si bien gagnée; il en vint à recevoir la singulière commission pour l'exécution de laquelle il se présentait chez la reine.
La renie était ei:-.;re debout quand il entra ; mais, à peine l'eut-elle aperçu, qu'elle se rassit sur Son fauteuil et fit signe à ses femmes de se rasseoir sur leurs coussins et leurs tabourets, et d'un Ion de suprême hauteur
— Que désirez-vous, monsieur, demanda Anne d'Autriche, cl dans quel but vous présentez- vous ici'?
— Pour y faire, au nom du roi, madame, et sauf tout le respect que j'ai l'honneur de devoir à Votre Majesté, une perquisition exacte dans tous vos papiers.
— Cumment! monsieur, une perquisition dans mes papiers... à moi I Mais voilà une chose indigue!
— Veuillez me le pardimner. madame; mais, dans cette circonstance, je ne suis que rinsiriinient dont le roi se sert. Sa Majesté ne sort-elle pas d'ici et ne vous a-t-elle pas invitée elle-même à vous préparer à cette visite'.'
— Fouillez donc, monsieur; je suis une criminelle, à ce qu'il parait. Eslefana, donnez les clefs de mes tables et de mes secrétaires.
Le chancelier fit, pour la forme, une visite dans : .i;tubles; mais il savait bien que ce n'était pas dans un meuble que la reine avait dû serrer la lettre importante qu'elle avait écrite dans la journée.
Quand le chancelier eut rouvert et refermé vingt fois les tiroirs du secrétaire, il fallut bien, quelque hésil.ilion qu'il éprouvât, il fallut bien, dis-je, en venir à la coiiclii^iiin de l'nfl'aire, c'est-à-dire à fouiller la reine elle-même. I.e chancelier s'avança donc vers Anne d'Autriche, et, d'un ton trèsperplexe et d'un air tres-cnibarrassé :
— El maintenant, dit-il, il me reste à faire la perquisition principale.
^ Lni|iielle'? demanda la reine, qui ne comprenait pas, Otl plutôt qui ne voulait pas compreiulre.
■*• Sa Majesté est certaine qu'une lettre a été écrite par vong dans la journée ; elle sait inie celle lettre n'a pas encore été envoyée à son adresse. Cette lettre ne se trouve ni dans votre tible ni dans votre secrétaire, et cependant celte lettre est quelque part.
— Osericz-vous porter la main sur voire reine? dit Anne d'Autriche en se dressant de toute sa hauteur et en fixant sur le ■.hancelicr ses yeux, dont l'expression était devenue presqu» menaçante.
— Je suis un fidèle sujet du roi, madame, et tout ce que Sa Majesté ordonnera, je le ferai.
— Eh bien ! c'est vrai, dit Anne d'Autriche, et les espions de M. le carilinal l'ont bien servi; j'ai écrit aujourd'hui une lettre: cette lettre n'est point pirlie; elle est ici.
Et la reine ramena sa belle main à son corsage.
— Alors, donnez-moi cette lettre, madame, dit le chancelier.
— Je ne la donnerai qu'au roi, monsieur, dit Anne.
— Si le roi eût voulu que celle lettre lui fût remise, madame, il vous l'eût demandée lui-même. ."^lais, je vous le répète, c'est moi qu'il a chargé de vous la réclamer, et, si vous ne la rendiez pas...
— Eh bien?
— C'est encore moi qu'il a chargé de vous la prendre.
— Comment? que voulez-vous dire?
— Que mes ordres vont loin, madame, et que je suis autorisé à chercher le papier suspect sur la personne même de Votre Majesté.
— Quelle horreur ! s'écria la reine.
— Veuillez donc, madame, agir plus facilement.
— Cette conduite est d'une violence inràme; savez-v cela, monsieur?
— Le roi commande, madame; excusez-moi.
— Je ne le souffrirai pas, non, non, plutôt mourir I s'écria la reine, chez laquelle se révoltait le sang impérieux de l'Espagnole et de l'Aatrichienne.
Le chancelier fit une profonde révérence, puis, avec l'in tention bien patente de ne pas reculer d'une semelle dan* l'accomplissement de la commission dont il s'était chargé, et comme eût pu le faire un valet de bourreau dans la chambre de la question, il s'approcha d'Anne d'Autriche, des yeux de laquelle on vit à l'iustant même jaillir des pleurs de rage.
La reine était, comme nous l'avons dit d'une grande beauté. La commission pouvait donc passer pour délicate, et le roi en était arrivé, à force de jalousie contre Buekingham, à n'être plus jaloux de personne.
Sans doute le chancelier Séguier chercha des yeux, â ce moment, le cordon de la f.imeuse cloche; mais, ne le trou vant pas, il en prit son parti et tondit la main vers l'endroi où la reine avait avoué que se trouvait le papier.
Anne d'Autriche fit un pas en arriére, si pâle, qu'on eût dit qu'elle allait mourir, et, s'appuyant de la main camhe, pour ne pas tomber, à une table qui se trouvait clerri 'le elle, elle tira de la droite un papier de sa poitrine et le ten dit au garde des sceaux.
— Tenez, monsieur, la voilà, celte lettrel s'écria la reine d'une voix entrecoupée et frémis';ante; prenez-la, et me délivrez de votre odieuse présence.
Le chancelier, qui, de son coté, tremblait d'une émotion facile à concevoir, prit la lettre, salua jusqu'à terre et se retira.
A peine la porte se fut-elle refermée sur lui. que la reine tomba, à demi évanouie, dans les bras de ses femmes.
Le chancelier alla porter la lettre au roi sans en avoir lu un seul mot. Le roi la prit d'une main tremblante, chercha l'adresse, qui man(|Uait, devint trés-pàle, l'ouvrit lentement; jiuis, voyant, par les premiers mots, qu'elle étail adress ;i: au roi d Esp.igne, il lui trés-rapidemenl.
Celait tout un plan d'attaque contre le cardinal. La reine invitait son frère et l'empereur d'Autriche à faire semblant, blessés qu'ils étaient par la politique de Richelieu, dont l'éternelle préoccupation fut l'abaissement de la maison d'Autriche, de déclarer la guerre à la France et d'imposer comme condition de la paix le renvoi du cardinal ; inais. d'aiiiour, il n'y en avait pas un seul mol dans toute celte Ictlrc.
Le roi, tout joyeux, s'informa si le cardinal était encore an Louvre, Un lui dil que Son Eininence attendait, dans It cibiiiet de travail, les ordres de Sa Majesté.
La roi se rendit aussitôt auprès de lui.
— Tenez, dnc, lui dit-il, vous aviez raison, et c'est mol qui avais torl; toute l'inlriguc est politique, et il n'était aiicnnemenl question d'amour dans cette lettre, que voici. En échange, il est fort question de vous.
Le cardinal prit la lettre et la lut avec la plus grande Jttemion ; puis, lorsqu'il fut arrivé au bout, il la relut une seconde fois.
— Eh bien ! Votre Majesté, dit-il, vous voyez jusqu'où vont mes ennemis; on vous menace de deux e^erres si vous ne me renvoyez pas. A votre place, en vérité, sire, je cé- Jfyais à de si puissantes instances, et ce serait, de mon côté, avec un véritable bonheur que je me retirerais des affaires.
— Que dites-vous là, duc?
— Je dis, sire, que ma santé se perd dans ces luttes îxcessives et dans ces travaux éternels; je dis que, selon toute probabilité, je ne pourrai pas soutenir les fatigues du siège de la Rochelle, et aue mieux vaut que vous nommiez là. "ou M. de Condé, ou 51. de Bassompierre, ou enfin quelque vaillant homme dont c'est l'état de mener la guerre, et non pas moi qui suis homme d'église et qu'on détourne sans cesse de ma vocation, pour m'appliquer à des ciinses auxquelles je n'ai aucune aptitude. Vous en serez plus heureux à l'intérieur, sire, et je ne doute pas que vous n'en ïoyez plus grand à l'étranger.
— Mousieur le duc, dit le roi, je comprends, soyez tranquille ; tous ceux qui sont nommés dans cette lettre seront punis comme ils le méritent, et la reine elle-même.
— Oue dites-vous là, sire! Dieu me garde que, pour moi, la reine éprouve la moindre contrariété ; elle m'a toujours cru son ennemi, sire, quoique Votre Majesté puisse attester que j'ai toujours pris chaudement son parti, même contre vous. Oh ! si elle trahissait Votre Majesté à l'endroit de son honneur, ce serait autre chose, et je serais le premier à dire: Pas de grâce, sire, pas de srâce pour la coupable! Heureusementil n'en est rien, et Votre majesté vient d'en acquérir une nouvelle preuve.
— C'est vrai, monsieur le cardinal, dit le roi, et vous aviez raison, comme toujours; mais la reine n'en mérite pas moins toute ma colère.
— C'est vous, sire, qui avez encouru la sienne, et véritablement, quand elle bouderait sérieusement Votre Majesté, je le comprendrais; Votre Majesté l'a traitée avec une sévérité ..
— C'est ainsi que je traiterai toujours mes ennemis et les vôtres, duc, si haut placés qu'ils soient et quelque péril que je coure à agir sévèrement avec eux.
— La reine est mon ennemie, mais n'est pas la vôtre, sire; au contraire, elle est épouse dévouée, soumise et irreproe. able; laissez-moi donc, sire, intercéder pour elle près de Votre illajesté.
— Qu'elle s'humilie alors, et qu'elle revienne à moi la première.
— Au contraire, sire, donnez l'exemple; vous avez eu le jremier tort, puisque c'est vous qui avez soupçonné la reine
— Moi revenir le premier ! dit le roi ; jamais I
— Sire, je vous en supplie.
— D'ailleurs, comment reviendrais-je le premier?
— En faisant une chose que vous saurez lui être agréable.
— Laquelle?
— Donnez un bal ; vous savez combien la reine aime la danse; je vous réjionds que sa rancune ne tiendra point à i; ne pareille attention.
— Monsieur le cardinal, vous savez que je n'aime pas DUS les plaisirs mondains
— La reine ne vous en sera que plus reconnaissante, puisqu'elle sait votre antipathie pour ce plaisir; d'ailleurs, ce sera une occasion pour ello de mettre ses beaux ferrets de diamants que vous lui avez donnés l'autre jour à sa fête, et dont elle n'a pas encore eu le temps de se parer.
— Nous verrons, monsieur le cardinal, nous verrons, dit le roi, qui, dans sa joie de trouver la reine coupable d'un crime dont il se souciait peu, et innocente d'une faute qu'il redoutait fort, était tout prêt à se raccommoder avec elle ; nous verrons, mais, sur mon honneur, vous êtes trop indulgent.
— Sire, dit lé cardinal, laissez la sévérité aux ministres ; l'indulgence est vertu royale; usez-en, et vous verrez que vous vous en trouverez bien.
Sur quoi le cardinal, entendant la pendule sonner onze heures, s'inclina profondément, demandant congé au loi pour se retirer, et le suppliant de se raccommoder avec la reine.
Anne d'Autriche, qui, à la suite de la saisie de sa lettre, s'attendait à quelque reproche, fut fort étonnée de voir, le lendemain, le roi faire prés d'elle des tentatives de rapprochement. Son premier mouvement fut répulsif; son orgueil de femme et sa dignité de reine avaient été tous deux si cruellement offensés, qu'elle ne pouvait revenir ainsi du premier coup; mais, vaincue par les conseils de ses femmes, elle eut enfin l'air de commencer à oublier. Le roi profita de ce premier moment de retour pour lui dire qu'incessomment il comptait donner une fête.
C'était une chose fi rare qu'une fête pour la pauvre Anne d'Autriche, qu'à cette annonce, ainsi que l'avait pensé le cardinal, la dernière trace de ses ressentiments disparut, sinon dans son cœur, du moins sur son visage. Elle demanda quel jour cette fête devait avoir lieu ; mais le roi répondit qu'il fallait qu'il s'entendit sur ce point avec le cardinal.
En effet, chaque jour le roi demandait au cardinal a quelle époque cette fête aurait lieu, et chaque jour le cardinal, sous un prétexte quelconque, différait de la fixer. Dix jours s'écoulèrent ainsi.
Le huitième jour après la scène que nous avons racontée, le cardinal reçut une lettre au timbre de Londres, qui contenait seulement ces quelques lignes .
« Je les ai; mais je ne puis quitter Londres, attendu quç je manque d'argent ; envoyez-moi cinq cents pistoles, et, quatre ou cinq jours après les avoir reçues, je serai à Paris. »
Le jour même ou le cardinal avait reçu cette lettre, le roi lui adressa sa question habituelle.
Richelieu compta sur ses doigts et se dit tout bas :
« Elle arrivera, dit-elle, quatre ou cinq jours après avoir reçu l'argent; il faut quatre ou cinq jours à l'argent pour aller, quatre ou cinq jours à elle pour revenir : cela fait dix jours; maintenant, faisons la part des vents contraires, des mauvais hasards, des faiblesses de femme, et mettons cela à douze jours. »
— Eh bien ! monsieur le duc, dit le roi, aves-vous cal. culé?
— Oui, sire; nous sommes aujourd'hui le 20 septembre; les échevins de la ville donnant une fête le 5 octobre. Cela s'arrangera à merveille, car vous n'aurez pas l'air de faire un retour vers la reine.
Puis le cardinal ajouta :
— A propos, sire, n'oubliez pas de dire à Sa Majesté, la veille de cette fêle, que vous désirez voir comment lui voal ses ferrets de diamants.