DOIS
— Monsieur, lui dit d'Artagnan, vous me paraisseï fort Dressé.
— On ne peut plus pressé, monsieur
— J'en suis désespéré, dit d'ArlagnaUj car, comme je sois très-pressé aussi, je voubis vous prier de me rendre an service.
— Lequel?
— De me laisser passer le premier.
— Impossible, dit le gentilhomme. J'ai fait soixante lieues en quarante-quatre heures, et il faut que demain i midi je sois à Londres.
— J'ai Tiit le même chemin en quarante heures, et il but que demain é dix heures du matin je sois é Londres.
— Dési'vpèré, monsieur, mais je suit arrivé le premier, •t je ne passerai pa> le second.
— Désespéré, monsieur, mais je suis ainvé le secona, et je passerai le premier.
— Service du roi ! dit le gentilhomme.
— Service de moi ! dit d'Artagnan.
— Mais c'est une mauvaise querelle que vous me cher chez là, ce me semble.
— Parbleu ! et que voulez- vous que ce soit ?
— Que désirez-vous !
— Vous voulez le savoir?
— Certainement.
— Eh bien 1 je veux l'ordre dont vous êtes porteur, at tendu que je n'en ai pas, moi, et qu'il m'en faut un.
— Vous plaisantez, je présume.
— Je ne plaisante jamais.
— Laissez-noi passer.
— Vous ne passerez pas.
— Mon brave jeune homme, je vais vous casser la tèin Holà ! Lubia, mes pistolets.
— Flanchet, dit d'Artagnan, charge-toi du valet, je me charge du maître.
Flanchet, enhardi par le premier exploit, sauta sur Lubin, et, comme il était fort et vigoureux, il le renversa les reins contre terre et lui mit le genou sur la poitrine.
— Faites votre affaire, monsieur, dit Flanchet, moi j'ai fait la mienne.
Voyant cela, le gentilhomme tira son épée et fondit sur d'Artagnan; mais il avait affaire à forte partie
En trois secondes d'Artagnan lui fournit trois coups d'épée, disant à chaque coup :
— Un pour Athos, un pour Porthos, un pour Aramis. Au troisième coup le gentilhomme tomba comme une
masse.
D'Artagnan le crut mort ou tout aa moins évanoui, et s'approcha pour lui prendre l'ordre; mais, au moment où il étendait le bras afin de le fouiller, le blessé, qui n'avait pas lâché son épèe, lui porta un coup de pointe dans la poitrine en disant :
— Un pour vous !
— Et un pour moi ! Au dernier les bons ! s'écria d'Artagnan furieux en le clouant par terre d'un quatrième coup d'épée dans le ventre.
Celte fois le gentilhomme ferma les yeux et s'évanouit.
D'Artagnan fouilla dans la poche où il l'avait vu remettre l'ordre de passage et te prit. Il était au nom du comte de Wardes.
Puis, jetant un dernier coup d'oeil sur le beau jeune homme, qui avait vingt-cinq ans à peine, et qu'il laissa là gisant, privé de sentiment, et peut-être mort, il pou.ssa un s»upir sur celte étrange destinée qui porte les hommes à se détruire les uns les autres pour les intérêts de gens qui leur sont étrangers et qui souvent ne savent pas même qu'ils existent.
Mais il fut bientôt tiré de ses réflexions par Lubin, qui poussait des hurlements et criait de toutes ses forces au secours.
Flanchet lui appliqua la main sur la gorge et serra de toutes ses forces.
— Monsieur, dît-il, tant que je le tiendrai ainsi, il ne criera pas, j'en suis bien sûr; mais, aussitôt que je le hlcherai, il va se remettre à crier. Je le reconnais pour un Normand, et les Normands sont entêtes.
En effet, tout comprimé qu'il était, Lubîn essayait encore de filer des sons.
— Attends I dit d'Artagnan, et, prenant son mouchoir, il le bâillonna.
— Maintenant, dit Flanchet, lions-le à un arbre.
La chose fut faite en conscience, puis on tira le comte de Wardes prés de son domestique, et, comme la nuit commençait à tomber et nue le garrotté et le blesse étaient tous deux à quelques pas lians le bois, il était évident qu'ils devaient rester là jusqu'au lendemain.
— Et maintenant, dit d'Artagnan, vite chei le goi.verueur.
— Mais voua ètei blessé, ce rnr semble, dit Planchât
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Désespéré, monsieur; mais je suis arrivé le second et je passerai le premier.
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— i.e n'est rien ; occupons-nous du plus pressé, puis nous reviendrons à ma blessure, qui, au reste, ne me parait pas trés-dangereuse.
Et tous deux s'aclieminérent à grands pas vers la camfigne du digne fonctionnaire On annonça M. le comte de Wardes.
D'Artagnan fut introduit.
— Vous avez un ordre signé du cardinal? dit le gouverneur.
— Oui, monsieur, répondit d'Artagnan , le voici.
>- Ah ! ah I il est en régie et bien recommandé, dit le gouverneur.
— C'est tout simple, répondit d'Artagnan, je suis de ses plus fidèles.
— Il parait que Son Eminence veut empêcher quelqu'un de parvenir en Angleterre?
— Oui, un certain d'Artagnan, un gentilhomme béarnais qui est parti de Paris avec trois de ses amis dans l'intention «e gagner Londres.
— Le connaissez-vous personnellement? demanda le gouverneur.
— Qui cela?
— Ce d'Artagnan.
— A merveille.
— Donnez-moi son signalement alors
— Rien de plus facile.
Et d'Artagnan donna trait pour trait le signalement du comte de Wardes.
— Est-il accompagné? demanda le gouverneur.
— Oui, d'un valet nommé Lubin.
— On veillera sur eux, et, si on leur met la main dessus. Son Eminence peut être tranquille, ils seront reconduits à Paris sous bonne escorte.
— Et ce faisant, monsieur le gouverneur, dit d'Artagnan, vous aurez bien mérité du cardinal.
— Vous le reverrez à votre retour, monsieur le comte ?
— Sans aucun doute.
— Dites-lui, je vous prie, que je suis bien son serviteur.
— Je n'y manquerai pas
Et, joyeux de cette assurance, le gouverneur visa le laisserpasser et le remit à d'Artagnan.
D'Artagnan ne perdit pas son temps en compliments inutiles : il salua le gouverneur, le remercia et partit.
Une fois dehors, lui et Planchet prirent leur course, et, faisant un long détour, ils évitèrent le bois et rentrèrent par une autre porte.
Le bâtiment était toujours prêt à partir ; le patron attendait sur le port.
— Eh bien ? dit-il en apercevant d'Artagnan.
— Voici ma passe visée, dit celui-ci
— Et cet autre gentilhomme?
— 11 ne partira pas aujourd'hui, dit d'Artagnan, mais soyez tranquille, je payerai le passage pour nous deux.
— En ce cas, partons, dit le patron.
— Partons, répéta d'Artagnan.
Et il sauta avec Plauchet dans le canot; cinq minutes après, ils étaient à bord.
A une demi-lieue en mer, d'Artagnan vit briller une lumière et entendit une détonation.
C'était le coup de canon qui annonçait la fermeture du port.
Il était temps pour d'Artagnan de s'occuper de sa blessure ; heureusement, comme il l'avait pensé, elle n'était pas des plus dangereuses : la pointe de l'énée avait rencontré une côte et avait glissé le long de l'os; de plus, la chemise s'était collée aussitôt à la plaie, et à peine avait-elle répandu quelques gouttes de sang.
D'Artagnan était brisé de fatigue : on lui étendit un matelas sur le pont ; il se jeta dessus et s'endormit.
Le lendemain, au point du jour, il se trouva à trois ou quatre lieues .-ieulenient des côtes d'Angleterre; la brise ïvait été faible toute la nuit, et l'on avait peu marché.
i'' -i2\ix heures, le bûtiment jetait l'ancre dans le port de Douvres.
A deux heures et demie, d'Artagnan mettait le pied sur la terre d'Angleterre en s'écriant :
— Eulin m'y voilà!
Mtis ce n'était pas le tout. Il fal'ait gagner Londres. Eu Angleterre, la poste était assez bien servie. D'Artagnaa et Planchel prirent chacun un bidet; un postillon courut de vaut eux; en quatre heures, ils arrivèrent aux portes de It capitale.
D'Artagnan ne connaissait pas Londres; d'Artagnan ne sa vail pas un mot d'anglais, mais il écrivit le nom de Bue kingham sur un papier, et chacun lui indiqua l'hôtel dt duc.
Le duc était à la chasse à Windsor avec le roi.
D'Artagnan demanda le valet de chambre de confiance du duc, qui, l'ayant accompagné dans tous ses voyngos, parlait parfaitement français ; il lui dit qu'il arrivait de Paris pour affaire de vie et de ninrt, et qu'il fallait au'il parlât à son maître à l'instant même.
La confiance avec laquelle parlait d'Artagnan convainquit Patrice : c'était le nom de ce ministre du ministre. 11 fit seller deux chevaux, et se chargea de conduire le jeune garde. Quant à Planchet, on l'avait descendu de sa monture, roide comme un jonc. Le pauvre garçon était au bout de ses forces; d'Artagnan semblait de fer.
On arriva au château ; là, on se renseigna : le roi et Buckingham chassaient à l'oiseau dans des marais situés à deuï ou trois lieues de là.
En vingt minutes, on fut au lieu indiqiié. Bientôt Patrice entendit Ta voix de son maitre qui rappelait son faucon.
— Qui faut-il que j'annonce à milord-duc? demanda Patrice.
— Le jeune homme qui un soir lui a cherché une querella sur le pont Neuf, en face de la Samaritaine.
— Singulière recommandation !
— Vous verrez qu'elle en vaut bien une autre.
Patrice mit son cheval au galop, atteignit le duc, et lui annonça dans les termes que nous avons dits qu'un messager l'attendait. «
Buckingham reconnut d'Artagnan à l'instant même, et, se doutant que quelque chose se passait eu France dont on loi faisait parvenir la nouvelle, il ne prit que le temps de demander où était celui qui la lui apj>ortait. et, ayant reconnu de loin l'unifjrme des gardes, il mit son cheval au galop et vint droit à d'Artagnan. Patrice, par discrétion, se tint à l'écart.
— 11 n'est point arrivé malheur à la reine? s'écria Buc- I- .ngham, répandant toute sa pensée et tout son amour dans oette interrogation.
— Je ne crois pas, répondit le Gascon; cependant je crois qu'elle court quelque grand péril dont Votre Grâce seule peut la tirer.
— Moi? s'écria Buckingham. Eh quoi ! je serais assez heureux pour lui être bon à quelque cnose? ParletI parle* I
— Prenez cette lettre, dit d'Artagnan.
— Cette lettre? de qui vient cette lettre'
— De Sa Majesté, à ce que je pense.
— De Sa Majesté! dit Buckingham pâlissant si fort, que d'Artagnan crut qu'il allait se trouver mal.
Et il brita le cachet.
— Quelle est cette déchirure? dit-il en montrant a d'Artagnan un endroit où elle était percée à jour.
— Ah ! ah ! dit d'Artagnan, je n'avais pas vu cela : c'esl l'épée du comte de Wardes qui aura fait ce beau coup en me trouant la poitrine.
— Vous êtes blessé'.' demanda Buckingham en rompant le cachet.
— Oh ! ce n'est rien, dit d'Artagnan, une égratignure.
— Juste ciel I qu'ai-je lu ! s'écria le duc. Patrice, resi» ici, ou plutôt rejoins le roi partout où il sera, et dis â St Majesté que je la supplie bien humblement de m'excuser. mais qu'une affaire de la plus haute importance me rappelle à Londres. Venez, monsieur, venez.
Et tous deux reprirent au galop le chemin de la capitaio.