J.A.BEAUCE
^A TTIQT.
Aussitùl qu'il parut, un valet courut rannon:er
liiez encore lui faire la cour, et si cette fois vous alliez lui l'Iaire sous voire véritable nom et avec votre vrai visage, ce serait bien pis que la première fois.
L'instinct faisait deviner d la pauvre fille une partie de ce qui allait arriver.
D'Arlagnan la rassura du mieux qu'il put, et lui promit de rester insensible aux séductions de milady. Il lui fît répondre qu'il était r.n ne peut plus reconnais-
sant de ses bontés, et qu'il se rendrait à ses ordres; mais il n'osa lui écrire, de peur de ne pouvoir, d des yeux aussi exercés que ceux de milady, déguiser suffisamment son écriture.
A neuf heures sonnant, d'Artagnan était place Royale.
11 était évident que les domestiques qui attendaient dans l'antichambre avaient été prévenus, car, aussitôt qu'il parut, avant même qu'il eût demandé si milady était visible, ud d'eux courut 1 annoncer.
'il
— Faites entrer, dit milady d'une voii brève, mais si perçante, que d'Artagnan ''entendit dans l'antichambre.
— Je n'y suis pour personne, dit milady, entendez-vous? [lour personne.
Le laquais sortit.
D'Artagnan jeta un re^rd curieux sur milady : elle était pMe et avait les yeux fatigués, soit par les larmes, soit par rinsoniiiie.
On avait avec intention diminué le nombre habituel des lumières, et cependant la jeune femme ne pouvait arriver à cacher les traces de la fièvre qui l'avait dévorée depuis deux jours.
D'Artagnan s'approcha d'elle avec sa galanterie ordinaire; elle fit alors un effort suprême pour le recevoir, mais jamais physionomie plus bouleversée ne démentit sourire plus aimable.
Aux questions que d'Artagnan lui fit sur sa santé :
— Mauvaise, répondit-elle, très-mauvaise.
— Mais alors, dit d'Artagnan, je suis indiscret, vous avez besoin de repos sans doute, et je vais me retirer.
— Non pas, dit milady, au contraire, restez, monsieur d'Artagnan; votre aimable compagnie me distraira.
— Elle n'a jamais été si chîrrmante, pensa d'Artagnan ; défions-nous. •
Milady prit l'air le plus affectueux qu'elle put prendre, et donna tout le charme possible à sa conversation.
En même temps celte fièvre, qui l'avait abandonnée un instant, revenait rendre l'éclat à ses yeux, le coloris à ses ioues, le carmin à ses lèvres.
D'Artagnan retrouva la Circé qui l'avait déjà enveloppé de ses enchantements.
Milady souriait, et d'Artagnan comprit qu'il se damnerait pour ce sourire.
11 y eut un moment où il éprouva quelque chose comme un remords de ce qu'il avait fait contre elle. Peu à peu milady devint plus conmiunicative. Elle demanda à d'Artagnan s'il avait un amour an cœur.
— Uélas ! dit d'Artagnan de l'air le i)lus sentimental qu'il put prendre, pouvei-vous être assez cruelle pour me faire une pareille question, à moi qui, depuis que je vous ai vue, ne respire et ne soupire que par vous et four vous.
Hilady sourit d'un étrange sourire.
— Ainsi vous m'aimez? dit-elle.
— Ai-je besoin de vous le dire, et ne vons en èt«s-vous point aperçue?
— Si fait; mais, tous le savez, plus les cœurs sont fiers, plus ils sont difficiles à prendre.
— Oh! les difficultés ne m'effrayent pas, dit d'Artagnan ; Il n'y a que les impossibilités qui m'épouvantent.
— Rien n'est impossible, dit milady, à un véritable imour.
— Rien, madame?
— Rien, répondit milady i
— Diable! pensa d'Artagnan, la note est changée. Deviendrait-elle amoureuse de moi, par hasard, la capricieuse? rt serait-elle disposée à me donner à moi-même aucUjue autre saphir pareil à celui qu'elle m'a donné pour de W.irdes?
— Voyons, reprit milady, que feriez-vous bien pour prouver cet amour dont vous parlez?
— Tout ce qu'on exigerai! de moi. Qu'on ordonne, et je suis prêt.
— A tout?
— A tout! s'écria d'Artagnan, qui savait d'avance au'il n'avait pas grand chose à risquer en s'enKa^eant ainsi.
— Eh bien I causons un peu, dit niilaily en rapprochant son fauteuil de la chaise de d'Artagnan.
— Je vous écoute, madame, dit celui-ci.
itiilady resta un instant soucieuse et comme indécise. Puis, paraissant prendre une résolution :
— J'ai un ennemi, dit-elle.
— Vous, madame? s'écria d'Artagnan jouant la surprise. Esl-œ possible, mon Dieul belle et bonne comme vous l'êtes !
— Un ennemi mortel.
— En vérité?
— Un ennemi qui m'a insultée si cruellement, que c'est entre lui et moi une guerre à mort. Puis-je compter sur vous comme auxiliaire?
D'Artagnan comprit sui^le-champ où la vindicative créature en voulait venir.
— Vous le pouvez, madame, dit-il avec emphase. Mon bras et ma vie vous appartiennent comme mon amour.
— Alors, dit milady, puisque vous êtes aussi généreux qu'amoureux...
Elle s'arrêta
— Eh bien ! demanda d'Artagnan.
— Eh bien 1 reprit miladv après un moment de silence, cessez dés aujourd'hui de parler d'impossibilités.
-" Ne m'accablez pas de mon bonheur! s'écria d'.Xrtagnan en se précipitant à genoux et en couvrant de baisers les mains qu'on lui abandonnait.
— Venge-moi de cet infâme de Wardes, murmura milady entre ses dents, et je saurai bien me débarrasser de toi ensuite, double sot, lame d'épée vivante !
— Oui, dis-moi que tu m'aimes après m'avoir si effrontément trompé, hypocrite et dangereuse femme, pensait de son côte d'Artagnan, et ensuite je rirai de toi avec celui que tu veux punir par ma main.
D'Artagnan releva la tète.
— Je suis prêt, dit-il.
— Vous m'avez donc comprise, cher monsieur d'Artagnan? dit milady.
— Je devinerais un de vos regards,
— Ainsi, vous emploieriez pour moi votre bras, qui s'est déjà acquis tant de renommée?
— A l'instant même.
— Mais moi, dit milady, comment reconnaitrai-je jamais un pareil service?
— Votre amour est la seule récompense que je désire, dit d'Artagnan, la seule qui soit digne ae tous et de moi.
Et il l'attira doucement vers lui.
Elle résista à peine.
— Intéressé I dit-elle en souriant.
— Ah! s'écria d'Artagnan, emporté un instant par la passion nue cette femme avait le don d'allumer dans son ciinir; ah! cesl que votre amour me parait invraisemblable, et, qu'ayant peur de le voir s'évanouir comme un rêve, j'ai hite d'en recevoir l'assurance positive de votre bouche
— Méritez-vous donc déjà un pareil aveu'
— Je suis à vos ordres, dit d'Artagnan,
— Bien sur? fit milady avec un dernier doute.
— Noinme^nioi l'infàmc i|ui a pu faire pleurer vos beaux yeux.
— Qui vous dit que j'ai pleuré? s'écria-t-elle.
— Il me semblait...
— Les femmes comme moi ne pleurent pas, reprit milady.
— Tant mieux I Voyons, dites-moi comment il s'app«U«.
— Songez que son nom, c'est tout mon secret
— Il faut cependant que je sache son nom.
— Oui, il le faut, voyez si j'ai conGance en vous!
— Vous me comblez de joie. Comment s'appelle-t-il?
— Vous le connaissez.
— Vraiment?
— Oui.
— Ce n'est pas un de mes amis? reprit d'Arta!!;nan en jouant l'hésitation, pour faire croire à son ignorance.
— Si c'était un de vos amis, vous hésiteriez Jonc? s'écria milady.
Et un éclair de menace passa dans ses yeux.
— Non, fùt-ee mon frère! s'écria d'Artagnan comme emporté par l'enthousiasme.
Notre Gascon s'avançait sans risques, car il savait où il allait.
— J'aime votre dévouement, dit milady.
— Hélas! n'aimez-vous que cela en moi? demanda d'Artagnan.
— Je vous aime aussi, répondit-elle en lui prenant la main.
Et cette pression fit frissonner d'Artagnan, comme si, par par le toucher, la fièvre qui brûlait milady le gagnait luimême.
— Vous m'aimez, vous? s'écria-t-il. Oh! si cela était, ce serait A en perdre la raison t
Et il l'enveloppa de ses deux bras.
Elle n'essaya point d'écarter ses lèvres de son baiser, seulement elle ne le lui rendit pas.
Ses lèvres étaient froides ; il sembla à d'Artagnan qu'il venait d'embrasser une statue ou un spectre.
D'Artagnan, ivre de joie, électrisé d'amour, croyait presque à la tendresse de milady, il croyait presque au crime ae de Wardes.
Si de VVardes eût été en ce moment sous sa main, il Teût tué.
Milady saisit l'occasion.
— Il s'appelle... dit-elle à son tour.
— De Wardes, je le sais, interrompit d'Artagnan.
— Et comment le savez-vousî demanda milady en lui saisissant les deux mains et en essayant de lire par ses yeux jusqu'au fon : de son âme.
D'Artagnan sentit qu'il s'était laissé emporter et qu'il avait Élit une uiute.
— Dites, dites, mais dites donc! répétait milady. Comment le savez-vous?
— Comment je le sais? dit d'Artagnan.
— Oui.
— Je le sais, parce qu'hier de Wardes, dans un salon où j'étais, a montré une bague qu'il a dit tenir de vous.
— Le misérable ! s'écria milady
L'èpithète, comme on le comprend bien, retentit jusqu'au fond du cœur de d'Artagnan.
— Eh bien?... continua-t-elle.
— Eh bien ! je vous vengerai de ce... misérable! reprit
d'Artagnan en se donnant des airs de don .laphet d'Arménie.
— Merci, mon brave ami. s'écria milady. Et quand seraije vengée?
— Demain, tout de suite, quand vous voudrez.
Milady allait s'écrier : Tout de suite! mais elle rélléchit qu'une pareille précipit.ilion serait peu gracieuse pour d'Artagnan.
D'ailleurs, elle avait mille précautions .i prendre, mille conseils à donner à son défenseur, pour qu'il évitât les explications devant témoins avec le comte.
— Demain, reprit d'Artagnan, vous serez vengée ou je serai mort.
— Non, dit-elle, vous me vengerez, mais vous ne mom rezpas : c'est un lâche.
— Avec les femmes peut-être, mais pas avec les hommes; j'en sais quelque chose, moi.
— Mais il me semble que dans votre lutte avec lui vous n'avez pas eu à vous plaindre de la fortune.
— La fortune est une courtisane ; favorable hier, elle peut me trahir demain.
— Ce qui veut dire que vous hésitez maintenant?
— Non, je n'hésite pas. Dieu m'en garde! mais serait-il juste de me laisser courir à une mort possible sans m'avoir donné au moins un peu plus que de l'espoir?
Milady répondit par un coup d'oeil qui voulait dire :
— N'est-ce que cela? Prends donc.
Puis, accompagnant le coup d'œil de paroles explicatives :
— C'est trop juste, dit-elle tendrement.
— Oh! vous êtes un ange, dit le jeune homme.
— Ainsi, tout est convenu?
— Sauf ce que je vous demande, chère âme !
— Mais lorsque je vous dis que vous pouvez vous lier à ma tendresse?
— Je n'ai pas de lendemain pour attendre.
— Silence ! interrompit-elle, j'entends mon frère ; il es inutile qu'il vous trouve ici.
Elle sonna.
Ketty parut.
— Sortez par cette porte, dit-elle à d'Artagnan en poussant une petite porte dérobée, et revenez à onze heures, nous achèverons cet entretien. Ketty vous introduira chez moi.
La pauvre enfant pensa tomber à la renverse en entendant ces paroles.
— Eh bien! que faites-vous, mademoiselle, â dciiieun-r 1,1 immobile comme une statue? Voyons, reconduisi'z le chevalier, et ce soir, à onze heures, vous avez entendu?
— Il parait que ses rendez-vous sont à onze heures, pensa d'Artagnan; c'est une habitude prise.
Milady lui tendit une main qu'il baisa tendrement.
— Voyons, pensa-t-il en se retirant et en répondant à peme aux reproches de Ketty, voyons, ne soyons pas un sot; décidément, cette femme est une grande scélérate. Prenons garde !