PÉRÈS, JOANNÈS, CAMPANI
J0ANNÉ8.
Nous disions que la cousine a dix-huit ans , que c’est l’époque fixée pour son mariage.
PÉRÈS
Que nous l’aimons comme des fous, et que, la première fois que nous nous trouverions réunis, il faudrait nous entendre sur le point difficile entre nous trois, l'exclusion des deux aulres; puisque , enfin , il ne peut y en avoir qu'un qui l'épouse. CAMPANI.
O11 a dit : Celui qui l'aimera le plus.
JOANNÈS
Et le mieux.
Le plus ! le mieux! qu'est-ce que c’est que des distinctions pareilles. Et, qui se chargera de nous mettre d’accord ?
JOANNÈS
Notre amitié inaltérable.
CAMPANT
Ecoute , Joannès , je suis le plus raisonnable. Eh bien ! si quelqu'un disait à l’un de vous deux ; C’est toi qui es le plus digne de la main de Nitclla... je le sens, oui , le désigné me deviendrait odieux. Ce ne serait plus mon frère, mais mon plus mortel ennemi ; j'aurais soif de son sang peut-eire.
PÉRÈS
Je suis bien aise que le plus raisonnable pense tout-à-fait comme moi.
CAMPANI, la main sur la poitrine de Joannès.
El que le meilleur s’interroge lui-mémc. Et si sou honneur, sa conscience , lui ordonnaient de dire à Campani ou à Pérès ; C'est toi qui la mérites, pi ends-la, je te la donne!
JO AIT* *3, érau.
Je le la donne ! Ah ! je ne sais... Mais... non, je crois que je n’en aurais pas la force.
PÉRÈS, vivement et daignant f.ampani.
Ni lui, ni moi. Moi, j’ai la fièvre de rage de le penser seulement.
CAMPANT
Et le penser, est-ce possible ! Peut-on croire à plus d'amour qu’on n’en éprouve ? Chacun de nous l'aime selon sa nature, ou plus impétueuse, ou plus tendre, ou plus ardente; mais chacun de nous l’aime assez peut-être !..
PÉRÈS
Achève... Oh! je t’ai compris.*. Oui, l'aime assez pour tuer les deux autres plutôt que de la céder. joannès.
Ah! frère, frère! Dieu te pardonne ce blasphème , et nous inspire un moyen de sortir de cet affreux débat !
CAMPANI
Un moyen ? je vous l’offre. Il est simple et naturel... c’est l'unique.
pÉnte.
Hé bien?..
joannès.
Parle... C’est?..
CAMPANT
C’est le sort.
Le sort !
CAMPANI
Nitella doit accepter celui que les deux autres lui présenteront. Le sort , en éloignant de nous toute idée de préférence, doit étouffer toute idée de vengeance dans nos cœurs. C’est une chance égaie à courir.
JO an N te.
Il a raison. Ce n’est plus la volonté de l’homme qui décide ; le sort, c’est le jugement de Dieu.
CAMPANI
Acceptes-tu , Pérès ?
PÉRÈS
Puisque Joannès consent.
CAMPANI
Nous avons des dés sur nous.
PÉRÈS et JOANNÈS.
Eh bien ! aux dés , alors.
CAMPANI , les sortant de sa ceinture.
Invoquons l'assistance, de notre patron. (Tous les trois ôtent et remettent leur chapeau.) Et silence. (il agité les dés.) Le plus haut point gagnera. JOANNÈS.
Nitella sera sa femme.
CAMPANI remue de nouveau les dés et s’arrête. Avant tout, frères, sans arrière-pensée, nous jurons, sur notre salut, de respecter la dérision du sort ! pèrès et joannès.
Nous le jurons.
CAMPANI
Je le jure aussi... Qui commence?
JOANNÈS
ToL (Pérès cl Joannès se rapprochent.)
CAMPANI
Attention !
PÈRÈS.
Va!
* JOANNÈS, Stupéfait.
Onze !
pérès , de même.
Oh ! Sainte-Vierge !
CAMPANI, présentant les dés.
A toi , Pérès !
PÉRÈS
Donne. (Il les prend avec colère, et joue.)
JOANNÈS
Quatre et trois !
PÉRÈS
Sept ! Damnation !
CAMPANI , à part.
J'ai gagné !
JOANNÈS, prenant les dés.
A moi! (Les yeux vers le ciel.) Mon Dieu ! (Il joue.) Douze!.. Moi, moi... son époux!
PÈRÈS, prenant la main de son frère.
Nous avons perdn , f.ampani !
CAMPANI, anéanti.
Perdu , Dieu sauveur, avec onze points ! Et lui!
(Moment de silence, pendant lequel Joannès regarde avec anxiété la stupeur de Pérès et de Cailipani.)
JOANNÈS
Quels regards sinistres ! (Marchant à eux.) Estce que je n’ai plus de frères ?
pérès, Ôtaht la main de sa ceinture.
La preuve (pie tu en as encore , c’est que je ne t’ai pas poignardé !
CAMPANI, passant la main sur ses yeux.
Oui , c’est l'inspiration du premier moment ; mais ça passe. Allons , Pérès, allons , fiais comme moi : la main à Joannès.
(Ils lui présentent tous les deux la main.)
JbANNÈS , les unissant dans les siennes.
Merci, mes frères, merci.
PÉRÈS
J’en mourrai peut-être.
Oh !.. non... non !
CAMPANI
La résignation est un devoir ; et , pour ne pas faire à demi les choses, promettons-nous de l’aider à vaincre tous les obstacles à son mariage avec Nitella. * •
PÈRÈS, à' Joannès.
Je te le promets .parce que tu l’aurais fait pour moi. JOANNÈS.
Et moi, je jupe d’employer mes soins, tues travaux*, ma vie , à la rendre la plus heureuse des femmes.