JO A N. N ES
Protégée par ma robe, elle se sera rendue auprès de la reine.
CAMPANT
Il faut courir sur scs traces.
PÉRÈS
Oui, ce n’est qu'au Louvre qu’elle a pu diriger ses pas... ce n'est que là qu’elle obtiendra justice de son infâme ravisseur, de ce misérable marquis que je n’ai pas eu l’instinct d’étrangler, plutôt que de lui prêter aide et secours contre vous.
CAMPANI
Voyons, cal me -toi.
PÉRÈS
Me calmer! lorsque mon sang bout dans mes veines. . . Vous ne pouvez comprendre ce que j’ai J souffert, ce que je souffre... vous qui n'avez pas | son amour. campa ni.
Ingrat! (Montrant Joannes.) qui oublie son sacrifice !
JOANNES, montrant Campani.
Et son dévouement.
PÉRÈS, leur prenant les mains.
Pardon , pardon , frères ! je ne sais ce que je dis... je vous outrage... vous qui me l'avez sauvée, qui me la donnez deux fois. Je suis un malheureux, un ingrat, voosavez raison, mais ayez pitié de ma pauvre tète ! elle est si bouleversée... 1 Je crois que je deviens fou. (Ils lui tendent la main qu’il presse dans les deux siennes. Comme frappé d’une idée subite.) Et si la reine... car il est noble, cet homme, et tout est permis, tout i se pardonne à la noblesse, si la reine refusait justice à Nitella! nous tuerions le marquis, n'estce pas? CAMPANI.
Et dans sa propre maison... dussions-nous y mettre le feu pour y avoir entrée.
PÉRÈS
Dussions-nous le poursuivre de chambre en chambre au milieu des flammes, jusqu’à ce que, frappé de mon poignard... (En parlant. Il vient heurter le corps du Marquis et le considère avec égarement.) Quand je vous ai dit que j’étais fou! voilà ma pensée qui prend une forme. Vous ne voyez rien?., là par terre... étendu... n'est-ce pas ? CAMPANI.
C’est un corps !
JOANNES
Celui du marquis.
PÈnÈs, altéré,
Mort ! (Avec regret.) de la main d'un autre.
TOI 8 LFS TROIS, se découvrant.
Justice du ciel !
JOANNES
Qui vous épargne un meurtre. «a
campani.
Et qui te laisse vengé.
PÈnÈs.
est un étrange accomplissement de notre résolution. Et l’on ignore ce meurtre, car les gens de l'hôtel ne m'en ont rien dit.
Mais il ne peut rester long temps secret.
Ceux d’ici qui nous ont toujours vus avec un œil d'envie, ne manqueront pas de nous accuser,
JOANNES
Et selon toute apparence, le coupable ne viendra pas dire...
CAMPANI, ramassant un stylet, l’examine, leur fait signe de la tête d’approcher, regarde A l’aide de la lanterne, et dit:
C’est Nitella !
PÉRÈS
Que dis-tu?
JOANNES
Nitella!
PÉRÈS
Comment se pourrait-il ?
CAMPANI
Je ne sais ; mais voilà le stylet que notre bonne mère, au lit de mort, lui donna comme dernier nier souvenir. Sa deyise vous en est connue : Sauve garde de l’honneur.
pères, vivement.
Alors, ceci ne regarde que moi... Nitella, si c'est elle, n’a fait qu'exécuter ce que j’avais en tête... La responsabilité m’appartient campani.
A quoi bon répondre ; il faut soustraire le cadavre à tous les regards. Creusons à même le sol une fosse pour le recevoir.
PÉRÈS, s’armant d’un levier..
11 a raison, à l’œuvre !
joannes.
Et moi, puisqu'il n'est plus, je prierai pour son âme. pérès.
Pour son âme! je te le défends... que le démon l’emporte au plus profond de l'enfer.
JOANNES
Tais-toi... tu n'es plus sou juge, maintenant. (Les deux frères, l’un armé d’un levier, l’autre d'une pelle, dérangent les pavés, et creusent le sol.)
CAMPANI, l’arrêtant.
C'est assez de place pour un corps.
JOANNES, la main sur la poitrine du marquis.
Le corps n’est pas entièrement refroidi.
PÉRÈS, soulevant la tête.
Débarrassons- nous-en bien vite.
CAMPANI, tenant les pieds.
Soulève encore un peu.
(Ils approchent de la fosse, Joannes les suit.) PÉRÉS.
Allons, frère, laisse aller.
(Campani lâche les pieds ; à cette secousse, les deux bras du marquis se rattrappent à l’érès qui va 14* cher la tête, et le saisissent au coL)
Qui va là?
PÉRÈS, reculant d’abord.
Le mort qui ressuritc !
LE MARQUIS
• Où suis-je?
• p lrès, de loin.
Regarde !
LE MARQUIS, cherchant.
Je ne reconnais pas... je comprends mal encore... (Aux frère*.) Que faitcs-vousdonc-là?
PÉRÈS, plus rapproché.
Nous t'enterrions.
LE MARQUIS , encore assis sur le bord de la fosse.
Ah! oui... oui... je me souviens... Béni soit le secours qui m'a tiré de ma léthargie !
PÉRÈS
Pourquoi ?
LE MARQUIS, se relevant aidé par Joanncs.
Parce que vous n'enterrerez pas un homme vivant. pérès.
En es-tu bien sûr.
LE MARQUIS
Vous voyez bien que la mort ne Yeux pas encore du marquis de Méru ?
PÊBÈS.
U faudra bien qu’elle en veuille.
(Joanncs fait un mouvement comme pour s'interposer, Campant le retient.)
LE MARQUIS
Vous êtes trop honnêtes gens, pour me tuer ainsi, que diable ! On n'assassine pas un homme deux fois. J'étais déjà assez loin de m'attendre à la première (Les trois frèresLécoutenL) C’est égal, quoique la farouche beauté m'ait prise un peu en traître, c’est une femme de résolution... La tête plus forte que la main... heureusement... 11 y a en de mon côté plus d'émotion que de mal... deux piqûres un peu fortes... (11 regarde.) du sang à peine... D'ailleurs, elle était dans son droit, et je ne souffrirai pas qu'il lui soit fait le moindre désagrément, si l'on voulait l’inquiéter, parole d’honneur. pérès.
On ne l'inquiétera pas, M. le Marquis.
LE MARQUIS
Non, je vous dis que je ne le souffrirais pas,
PÉRÈS
Oh ! quand même vous le souffririez. Vous ne sortirez pas d’ici, marquis de Méru.
LE marquis, avec insouciance.
C’est possible, je suis dans vos mains. Vous voulez donc m’égorger ?
PÉRÈS, s’irritant.
Ce serait justice, lâche !
LE MARQUIS, froidement.
Tu peux m'insulter... je suis sans défense.
PÉRÈS
Ah! le ravisseur comprend donc la lutte avec l'amant outragé ! le gentilhomme voudrait bien faire à l'homme du peuple l'honneur de se battre avec lui !
LE MARQUIS, gai ment
A son corps défendant... c’est de convenance. Si l’homme du peuple laisse la vie à ce prix au gentiliommc, il faut bien qu'il la défende.
joaîsnes.
Le marquis aura-t-il assez de force?...
PÉRÈS, l'interrompant.
Qu’il choisisse la position : debout, assis, à genoux, un bras lié au corps, tout ce qui peut rendre la chance égale , pourvu que nous en finissions.
LE MARQUIS, légèrement.
Tout cela n’est pas nécessaire. ( U va au pi-
lier.) 11 y a sans doute quelque liqueur forte dans cette gourde suspendue. (Il la secoue.) Oui... deux ou trois gorgées... (Avant de boire.) Vous permettez, pour rétablir l'équilibre... (Après avoir bu.) Et maintenant il n'y parait plus.
(Il replace la gourde.)
PÉRÈS
Alors, j’attends.
LE MARQUIS
Vous me prêterez une épée ; je n’ai pas la mienne. pérès.
Deux couteaux, deux {mignards, feront l’affaire. LE M ARQUIS.
Soit. Je n'ai pas le droit d'être difficile. Cela me rappelle le séjour de Bukingham à Paris ; j’ai vu deux de ses hommes se taillader fort proprement à ce jeu-là.
pÊnÈs.
Nous allons voir.
LE MARQUIS
Il fait un peu sombre, ne trouvez-vous pas?
PÉRÈS, à Campani.
Allume une torche, pour mieux nous éclairer.
(Campant prend une torche qu’il allumei la lanterne.)
LE MAnQt'is, à Joanncs.
Vous vous chargerez de confesser le vaincu , si la mort vous en laisse le temps.
PÉRÈS
Et, maintenant, à nous deux, monsieur le marquis! le marquis.
A nous deux... Ah! un moment! Dès que vous aurez promis d'accomplir mon dernier vœu...
PÉRÈS
Parlez vite.
le marquis.
Mon valet de chambre attend , ici près , avec deux chevaux. Vous le préviendrez , pour qu’il les conduise sans retard...
CAMPAM.
Au comte de Chalais ! Sur la tète de mon père, je vous jure de les conduire moi-même ; je l'ai promis à la duchesse.
le marquis.
Je suis prêt... En garde !
pérès.
Et sans merci. (Lui montrant la fosse.) Ou j'y tombe , ou je t'y jette.
(Il lève son couteau ; le marquis pare le coup. La lutte se dessine. Campani , sa torche à la main , et Joanncs attentif, suivent tous les mouvemeos avec anxiété. Deux coups sont frappés à la porte du dehors.) pérès, à voix basse.
Chut!.. (On frappe de nouveau.) Ne répondez pas. (On secoue la porte. Même silence.)
USE VOIX, après quelques secondes.
Vous êtes sûrs de les avoir vus entrer ? Voyons encore.. (On frappe une troisième fois.) Maitre Campani, au nom du ciel, ouvrez, si vous êtes là. Ouvrez vite, il y va de la vie peut-être.
tous.
Que dit-il?
la voix.
Vous n’avez rien à craindre de Mariol , qui vous a rendu service. Ouvrez avant que l'hôtel soit envahi par les sbires du Cardinal.
LE MARQUIS
Les sbires du Cardinal ! Voilà qui est sérieux.