LAD.VOCAT
Mes chers amis, je n’ai pu assister à la représentation de votre comédie nouvelle; mais vous aviez pourvu à ma consolation en me confiant le manuscrit d'un ouvrage que je me suis trouvé avoir lu tranquillement à la campagne, pendant qu’on a dû 1’applaudir.avec bruit au théâtre. C’est une situation piquante que celle de . deux auteurs comiques jugés le même jour par la soli- • tude et par la foule. Peut-être ne serez-vous point fâchés de connaître et de comparer l’avis du silence et l’arrêt des bravos. De nos jours, nos hommes de lettres, plus modestes que nos hommes d’Etat, doivent accepter toutes les responsabilités.
J’ignore comment vous ont traités les journaux : je - me tromperais fort cependant si , par des raisons différentes, ils ne vous avaient tous rendti justice. Ils valent mieux qu'on ne croit, les journaux. Ils sont enclins à • la malice, dit-on; înais ce qu’on ne remarque point
et consolante. La vanité* cette maladie française , appartient et appartiendra sans doute à tous les régimes. Elle a fait largement les frais de notre vieux répertoire: en se rajeunissant , en prenant des formes et des objets nouveaux, elle peut, elle doit enrichir aussi la nouvelle comédie. Vous avez bien pensé de nous, puisque vous nous avez crus encore quelquefois ridicules. Les Français de la Charte seront aussi généreux que ceux de l’ancien régime ; ils auront aussi le courage , moins étourdi pourtant, d’entendre de piquantes vérités.
La vanité a, de nos jours, plus de trois masques; mais vous en avez délicatement borné le tableau à trois nuances principales. C’est un grand art que de savoir se restreindre. Le cœur humain a quelque chose d’uniforme, même dans ses variétés. Vous l’avez senti, en ne nous montrant l’orgueil, tel qu’il se produit de nos jours, que dans trois positions distinctes : rue Saint- Denis , fier de ses vingt commis , et de l ’ acquisition d’un gendre; à la Chaussée-d’Antin , content à peine de ses millions ; au faubourg Saint-Germain , bercé par « le souvenir de ses aïeux. Jusqu’ici l’idée n’est que dramatique ; j’oserais même dire qu’elle ne serait que commode , si vous n’aviez pas été a"u delà. Mais , amis du théâtre , vous n’avez pas sacrifié l’honneur de votre pays à la gaieté , et la bonne fortune d’un sujet commiquc est devenue en même temps l’image d’une réconciliation possible entre les partis , et une bonne pièce, une bonne action; car cela en est une, que d’apprendre aux opinions, au pouvoir lui-même, qu’il
Les trois Quartier*. i
y a une autre politique que celle de la haine ; que nous avons tous assez souffert pour nous pardonner ; que nos antipathies réciproques tiennent plus à d’anciennes préventions qu’à des causes réelles, qu’il existe encore de vieux préjugés, mais qu’il y a aussi dans les cœurs une générosité jeune et vive , et qu’enfin la société vaut mieux qu’elle ne parait , et mérite plus qu’elle n’obtient.
Nous vivons à une époque de transitions ; la grande affaire de la France , c’est l’union du passé et du présent , le mariage des antiques souvenirs cl des. droits nouveaux, la réalisation par les lois de ce que les mœurs ont déjà fait. Mes amis, le cœur seul peut ici vous louer pour la pensée touchante qui domine vos spirituelles épigrammes. Il est assez curieux que la comédie prenne l’initiative sur la politique. Oh ! pourquoi tous les hommes d’Etat n’étaient-ils pas au parterre !
Je vous le repète, votre ouvrage me semble uneœu- ' vre de bonne foi. Votre gaieté a été impartiale comme la justice. Personne n’est immolé à personne. Vous n’avez voulu flétrir ni ces pauvres millionnaires qui ne sont plus des trailans, ni ces dignes gentilshommes qui ne sont plus des seigneurs. Votre Martigny a de la noblesse et de la générosité dans l’ame. On voit en lui l’homme un peu vain , mais la manière dont il oblige un ami fait deviner que son plus grand orgueil est encore celui de faire du bien. Votre vicomte Delbois est l'expression vivante du caractère le plus honorable, don t
le monde offre mille modèles, et dont je serais tenté d’appeler le rôle un commentaire animé de la Charte.
11 y a bien long-temps qu’au théâtre on plaisante sur la finance et sur la noblesse , sur les prétentions de tous les étages qui finissent toutes à la vanité . Mais que je vous sais gré d’être neufs sur un sujet si ancien ! Vous êtes donc actuels! passez-moi ce mot , dans la manière dont vous peignez les ridicules fins et légers, qui ont remplacé les ridicules , autrefois tranchans, des parchemins et des écus. Au faubourg Saint-Denis, on ne s’indigne pas contre les grandes dames; on remarque seulement avec aigreur que quand elles viennent dans le magasin , elles achètent, mais ne causent pas. L’amourpropre de la banque est aussi vif, mais il est également aujourd’hui plus délicat. Ces gens de qualité , dit Martigny , sent tous parens les uns des autres. Au noble faubourg, on estsi peu entêté des titres, que, comparant les positions sociales, parlant des regrets que la noblesse inspire à ceux qui en sont privés, un personnage s’écrie : qu ont-ils donc tant à nous envier !
Le Desrosiers et le Després remplissent merveilleusement leurs plaisantes fonctions dans la pièce; Si le nombre de ceux qui font fortune à Colombie n’est pas considérable, si cette figure paraît un peu de fantaisie, en revanche , notre Paris fourmille de gens qui exploi tent la fortune des autres, etcettesecondçphysionomie qui anime continuellement lascène est d’une telle ressemblance que chaque famille aura reconnu cet ami intime qui ne
manque à aucune, qui n’a pas toujours des décora- « 0 *
tions, mais qui a toujours de l’appétit. Et puis ce personnage toujours présent se modifie et se nuance aveo une variété très amusante. Protecteur avec la bourgeoisie, familier avec la banque, souple et courbé avec la marquise d’Olmare, il présente son Desrosiers avec une grande fécondité de moyens, et celui-ci a une certaine bonhomie qui le sauve de la charge. D’ailleurs, un homme qui a vu Bolivar et qui a des millions, doit obtenir au théâtre comme dans le monde une bienveillance particulière.
Au milieu de toutes ces vanités aigres ou risibles , images de celles qui circulent dans nos salons , vous avez présenté un contraste charmant dans ÿos caractères de femmes ; elles forment le lien de votre pièce , comme dans le monde elles sont la conciliation de tous les rangs et de tous les états. Là , elles tempèrent par leurs sentimens doux et bienveillans la malice naturelle de Thalie , comme ailleurs elles rapprochent tout par leurs grâces. Ce tableau de trois amies de pension , qui , malgré la distance qui les sépare , sont restées unies , offre à nos passions ce spectacle d’une concorde toujours possible , lorsque l’on veut seulement mettre la main sur le cœur : voilà , selon moi , du sentiment, de la vérité, et une morale consolante. Ah! si les hommes voulaient ne pas oublier le collige , est un élan de l’ame dont il est impossible de ne pas sentir la vive communication, et dont le succès devrait bien ne pas s’arrêter au théâtre! Jenny ne parle pas
avec moins de raison que la comtesse de Montfort , et ,
son amitié pour Georgelte laisse aussi échapper un mot vrai , qui peint les heureux effets de l'éducation actuelle des femmes : moi avoir de l’orgueil ! et pourquoi donc ? f en vois beaucoup autour de moi; c’est peut-être pour cela que fai su m’en garantir. La Marquise ellemême, plus âgée que vos jeunes femmes, ayant déjà perdu quelques unes de leurs qualités pour prendre quelques uns de nos défauts ; car, vers quarante ans, on dirait qu’elles se font hommes par la virilité de ridicules plus marqués : la Marquise<T01mare, qui intrigue avec ferveur, se trouve douée de tous les travers que vous vouliez signaler! elle est intolérante; mais au foud elle est encore bonne, et, ne fût-ce que par orgueil aristocratique , capable d’excellentes actions. En fait de vertus, même accidentelles, il faut toujours prendre , sans trop savoir d’où cela vient.
• Comme vos Trois Quartiers forment trois tableaux pleins de détails de mœurs et de l’esprit du moment, on pourrait "bien vous dire qu’une pareille comédie rappelle le Gymnase; cela me semblerait à moi un éloge que le Théâtre-Français devrait mériter plus souvent.
Je ne vous parlerai pas de la question des genres que votre pièce pourrait soulever; ma lettre est déjà longue, et je ne voudrais pas ennuyer ceux qui m’ont tant amusé. Je. vous ai donné beaucoup d’éloges ; ne vous en fâchez point, il y a encore plus de conscience que d’amitié dans mon analyse. Je serais bien attrapé si les Trois Quartiers n’obtenaient pas au théâtre le succès
Kf.
que je leur prédis de la campagne. Cela regarde le public: on ne le fait pas voter comme on veut. Mais si par aventure la réussi te ne répondait pas à votre attente, je vous consolerais d’avance par l’exemple d’un homme que j’ai beaucoup connu, puisque j’ai fait son éloge académique, par l’exemple de Lesage dont le Turcaret eût de la peine à s’établir, mais est resté et restera toujours. Je me résume : je crois à un succès. Je vous félicite donc, mes amis; et vous surtout, mon cher Mazères, je vous dis avec orgueil que moi non plus je n'ai point oublié le collégel
Du château de Bardy (Loiret), 3 juin 1 847. •