DE SHËRIDAN, ET DES TROIS RIVAUX
Peut-être celte pièce l'emporte -t-elle par le comique sur VEcale du Scandale. hei^^an suppose autant de travail que le Mariage de Figaro, qui avait coûté à Beaumarchais six ans de combinaisons et d'efForts. Il en est des bonnes comédies à intrigue comme des ouvrages de marqueterie, ils sont longs à terminer. Les ridicules et les costumes dans les Trois Rivaux seraient pour les Parisiens une nouveauté.
On pourrait appliquer à cette comédie les vers d'Horace : « Une intrigue et une peinture fidèle des mœurs font plus de plaisir au public, que des vers vides de sens et des bagatelles eu style bien cadencé. ))
Versus inopes rerum nitgœque canorce.
Quand l'original serait afFaibli dans une imitation, le fond seul ferait le succès de l'ouvrage. Cependant on a retranché les redondances de style et les répétitions des mêmes plaisanteries; quoique Shéridan eût plus de goût que ses prédécesseurs, il a payé le tribut aux défauts du dialogue anglais, qui sont les longueurs et la diffusion.
L intrigue des Trois Rivaux est compliquée, mais elle amuse. Il y a un épisode qui forme peutêtre deux actions; mais avec quel art Shéridan
lésa fondues! comme, au cinquième acte , elles aboutissent au même dénoùment !
Tous les personnages, sans exception, sont comiques, sans qu'il y ait rien de bouffon, ou d'exac;éré. On prie de remarquer que c'est Shéridan qu'on loue. Mais le caractère le plus neuf, le plus original, dont il n'existe aucun modèle sur noire théâtre, c'est celui de Lydie Deslangueurs. Miss Brunton fit sa réputation, et miss O'Neill augmenta la sienne dans ce rôle : jeune et jolie, elle a un organe dont la douceur égale le charme de ses traits.
Le rôle du colonel Absolu, père grondeur, tracé sur le modèle des pères de Térence, fut joué quarante fois, dans l'année théâtrale de 1819, par Farren qui, dès son début, se montra presque aussi comique que Garrick. Un des prodiges de cet acteur à vingt ans, fut de se transformer en barbon de soixante. Ce rôle, où l'ironie et l'emportement dominent, conviendrait àDevigny. Celui du fils, joué par Kemble, semble fait pour l'élégance d'Armand. Le baronnet, qui veut faire sa fortune par les femmes, le jaloux, capricieux Fakland, mademoiselle de Melville sans cesse tourmentée par lui, et toujours plus indulgente, sont trois rôles brillans. On voudrait y voir Michelot, Damas et mademoiselle Levcrt. Mais quelle actrice serait la rivale de madame Davenport dans le personnage ridicule de madame Néolog! Il y a dans la! pièce un noble campagnard qui, au second acte, remplace Fhabit de chasse et la casquette par la parure d'un Dandy. Rien n'est |>lus plaisant
que Liston dans ces deux accoutremens : cet acteur a ce que les Anglais appellent a figure ofJun,Vimi figure grotesquement comique. Cartigny, qui saisit si habilement l'habitude corporelle et les ridicules des Anglais, égalerait Liston. Ce serait un plaisir aussi neuf que piquant pour dix mille Français et vingt mille étrangers qui ont séjourné à Londres, de comparer les acteurs de Govent-Garden et delà Comédie-Française.
Le rôle de Lydie Deslangueurs était embelli , comme on Fa dit, par mademoiselle O'Neill, avant que la fortune et l'hymen Teussent enlevée à Thalie et à Melpomène. Quel effet ne produirait pas dans ce caractère mademoiselle Mars « dont le naturel, nous dit un jour Laharpe, n'est pas assez senti , même par les arbitres du goût, et ne le sera jamais par ceux qui l'admirent le plus! » Ce grand critique ne loua, il y a vingt-deux ans, que la perfection du naturel ; qu'eût-il donc dit, s'il eût vu en elle la perfection de l'art?