Les Troyens de Berlioz
(( O ma noble Cassandre, mon héroïque riergCf il faut donc me résigner, je ne Veniendrai jamais !! » Ce cri de désespoir poussé par Berlioz dans ses Mémoires s'est réalisé. L'auteur des Troyens est mort sans avoir entendu, en entier, son œuvre au théâtre et, à rheure actuelle, cette noble partition, honneur de l'école française, attend encore que l'Académie nationale de musique lui ouvre enfin ses portes. C'est à une scène allemande (1) qu'est échue la gloire de représenter pour la première fois, intégralement, les Troyens, de Berlioz. Maintenant que l'éducation du public se fait peu à peu, il est à souhaiter que, réconcilié avec A\'agner dans la mort et dans la gloire, Berlioz, désormais, tienne à côté de
(I) A Karlsrulie. — Les Troyens ne sont pas la seule partition française k laquelle réniinent cliof (l'orchestre MottI a ouvert les portes du théâtre grand ducal, (hrendolim'. de (]hal»rier. it le Drac, d'Ilillcmacher, reçurent aussi l'hospitalité à Karlsruhe.
lui une place importante sur notre première scène lyrique.
Il y a quelque temps, l'Opéra-Comique fit une reprise des Ti^oijens à Carthage avec un réel succès, mais ce n'est pas la partition tronquée, qu'il s'agit de remonter, c'est l'œuvre complète que nous réclamons aujourd'hui. Nous nous étonnons que pas un ministre des Beaux-Arts n'ait encore songé à en imposer la représentation aux directeurs de l'Opéra.
L'idée des Troyens fut suggérée à Berlioz par une Allemande , la princesse de Wittgenstein. Le compositeur s'inspira pour son œuvre des 1^^', 2^ et 4^ livres de V Enéide. La première édition de la partition porte en dédicace : Dico Virgilio. Son ouvrage achevé, Berlioz commença à monter le calvaire du compositeur en quête d'un théâtre. L'Académie de Musique, sur l'ordre de l'Empereur, préféra Tannhœuser aux Troyens, et Berlioz, de ce jour, devint l'ennemi acharné de Wagner, ne comprenant pas que leur cause était la même à tous deux.
L'insuccès de Tannhœuser ferma, du même coup, aux Troyens, les portes de l'Opéra. Désespérant alors de jamais voir sa par-
tition jouée, en entier, sur une scène française. Berlioz accepta la proposition de M- Carvalho et se résigna à en faire entendre, seulement, la seconde partie. La première représentation eut lieu au Théâtre Lyri(|ue, le 4 novembre 18G3. Le succès fut des plus relatifs, malgré la belle interprétation ([uo M™*" Charloii Demeur donna du rôle de Didon. Le public parisien, perverti par les refrains d'OffenbacIi, n'était pas digne de comprendre la noble tra gédie lyrique de Berlioz. Après vingt et une représentations, les Tvoijena à Cartharje disparurent de l'affiche.
Pour l'étude qui suit, je me suis servi de la partition complète des Trot/ens, parue en 1889, chez M. Choudens. Cette édition est conforme au manuscrit de Berlioz, déposé à la Bil)liothè<iue du Conservatoire. Toutes les indications paginales se rapporUmt donc à cette partition qui offre, seule, les ga»anties nécessaires. Toutes les autres éditions sont plus ou moins fautives.
Le premier acte se passe sous les murs de Troie. Les (^irecs sont partis et les habitants s(i répandent joyeusenu'ut dans la plaine. En vain Cassandre prédit-elle à ses concitoyens
de nouveaux malheurs, en vain supplie-t-elle son fiancé Chorèbe de quitter la ville, personne ne l'écoute. Les imprudents Troyens entraînent triomphalement dans la villle le cheval de bois qui recèle, dans ses flancs, Pyrrhus et ses soldats.
L'œuvre débute par un chœur dansé fort bien venu, dans lequel les Troyens célèbrent les joies de la délivrance. Page 18, m. 1 et suivantes , une phrase chantée par les cordes, superbe dans son allure tourmentée, précède un beau récit de Cassandre.
Cette phrase très caractéristique revient encore p. 19 et 20 avant le magnifique air de Cassandre : Malheureux roi, qui rappelle, par sa largeur et la pureté de son style, . les plus belles pages de Gluck.
Survient le fiancé de Cassandre, Chorèbe, qui essaie vainement de calmer les terreurs de la prophétesse toujours inécoutée. L'entrée du jeune guerrier est soulignée par une jolie phrase de violons p. 24, m. 12 et suiv. Ce motif reparaît plusieurs fois dans le duo suivant dont la première partie est splendide. Signalons notamment le larghetto : Reviens à toi, vierge adorée ; Vallegro où Cassandre prophétise à son amant la ruine de Troie et au début duquel reparaît le motif signalé p. 18 ; enfin le bel andante de Chorèbe : Mais le ciel et la terre.., dont l'accompagnement est
ravissant. Ici le duo faiblit. La deuxième partie est bien loin de valoir la première. Uallegro : Quitte-nous dès ce soir, dont le thème était apparu précédemment p. 28, m. 15 et suiv., est d'un italianisme vulgaire et la reprise qui se répète deux fois, par les deux voix à la tierce, d'une indigence extrême. Plusieurs coupures sont nécessaires dans cette scène un peu longue d'ailleurs (1). A la fin du duo on ne saurait trop admirer la belle expression de la phrase de Cassandre :
Eh bien ! roilà ma main
Et mon chaste baiser d'épouse.
La cour de Priam et le peuple troyen envahissent le théâtre et viennent déposer des offrandes sur un autel champêtre. Le chœur : Dieu de la ville éternelle a grande allure. Le pas des lutteurs qui suit est fort pittoresqife ; l'alternance des mesures à 3/8 et à 5/8, lui donne une physionomie des plus originales. L'entrée d'Andromaque qui vient faire bénir par Priam, son fils, le petit Astyanax, est poignante dans sa simplicité. Cette scène mimée est accompagnée par une touchante mélodi(> de la clarinette solo.
(1) Les coupures suivantes paraissent non seulemont possil)l('s mais indiquées: P. 81 de la m. '.M) à la p. JiJ. m. 1 ; p, M7. d«' la m. H à la p. 40, m. 9 ; p. 40, de la m. 15 ;\ la p. 41. ni. 18. Ces coupures ne suppriment que des redites inutiles.
Enée accourt annoncer la mort terrible de Laocoon. Son récit, d'une forme tourmentée, est d'une insipide froideur ;de plus la fin en est vulgaire. Suit un octuor avec chœurs d'une longueur démesurée. Au point de vue technique, cet ensemble qui paraît aujourd'hui, et avec raison, aussi déplacé que fastidieux, est d'une réelle valeur, mais il est incontestablement anti-scénique et d'une évidente faussetédramatique. De larges entailles devront être faites dans ce passage pour la représentation ( 1 ) . Après un court et gracieux ensemble , Cassandre chante un nouvel air qui, sans avoir le haut intérêt du premier, est, cependant, d'une très belle facture.
Les Troyens se sont précipités sur le cheval de bois et l'entraînent dans la ville aux sons delà fameuse m«/'cAe troyenne dont les riches développements forment, à cet acte, un grandiose final. Pendant que le cortège approche, passe et s'éloigne, Cassandre se lamente en songeant aux terribles malheurs qu'elle prévoit. Tout ce final est merveilleux de couleur et de vie. C'est une des plus grandes pages de Berlioz.
(1) CoLipure.s franches. P. 68, de la m. 14 à la p. 78, m. 2 et p. 81, m. là la p. 94. m. I.
TJne suppression ]ilus radicale consisterait à passer complètrnient l'épisode non indispensable à l'action de la mort de Laocoon. On irait de la p. 63, m. 25 à la p. 95, m. 7.
Au l®"" tableau du deuxième acte, nous sommes dans la chambre où Enée repose.
Ascagne, attiré par de sourdes clameurs, entre dans l'appartement, mais n'ose réveiller son père. A peine est-il sorti que le spectre d'Hector apparaît. Il ordonne à Enée de fuir en emportant les dieux de la patrie, et de chercher ritiilie où il doit fonder un empire puissant, futur dominateur du monde. Chorèbe et des chefs Troyens arrivent effarés et racontent à Enée que la ville est prise. Cependant la ciUi délie tient encore. Ils y courent.
La musique de scène par laquelle s'ouvre ce tableau, mérite d'attirer l'attention. Elle peint bien, dans sapremière partie, le tumulte loiuUiin de la ville surprise, dans sa seconde (page l.'U, mesure 10), le calme et la sécurité du sommeil d'Enée. L'apparition d'Hector est une des belles choses de la partition. Les cors en sons bouchés, les sombres pizzicaii des basses, les mystérieux coups detimlxiles, produisent une impression profonde. La scène II ne contient rien de bien saillant ; il y a surtout un ci)œur qu'on peut s'étonner d'entendre chanter par des gens qui n'ont pas un instant à perdre (1).
Le second tableau se passe dans une galerie
(1). Coupure possible. De la p. 140, m. 6, à la p. H6. m. 5.
du palais de Priam. De nombreuses femmes Troyennes s'y sont réfugiées et se lamentent devant l'autel de Vesta. Cassandre arrive et ranime les courages. Tout est perdu, c'est vrai, mais la mort est là qui offre un refuge contre le déshonneur. Quelques femmes hésitent. Elles sont honteusement chassées. Les Grecs font irruption dans le palais. Cassandre se poignarde (1). Ses compagnes suivent son exemple ou se précipitent par dessus la terrasse.
Ce tableau est fort beau. U Invocation à Cybèle, Vallegro dans lequel Cassandre raconte qu'Enée se fraye une route vers l'Ida et qu'il fondera une nouvelle Troie en Italie, et la scène où elle exhorte ses compagnes à mourir, sont d'un magnifique caractère. Aux nobles paroles de Cassandre, un saint délire s'empare des Troyennes. Elles saisissent des lyres et chantent une sorte d'hymne à la Mort qui va les sauvegarder. Elles le reprennent, un peu plus loin, un demi-ton plus haut, dans une exaltation croissante, après avoir chassé les craintives qui préfèrent servir les Grecs vainqueurs. Ceux-ci surgissent de toutes parts, réclamant le trésor. Mais il est
(1). Berlioz fausse ici l'histoire. Cassandre, en effet, ne se tua pas. Après avoir été violée par Ajax, elle devint la proie d'Agamemnon et mourut avec lui, à Argos, assassinée par Glytemneatre.
trop tard: Enée Ta sauvé. Cassandre et ses compagnes se donnent la mort en pronojiçant dans leur dernier soupir le doux nom d'Italie, gage de suprême espérance pour la race Troyenne.
Le 3*^ acte se déroule à Carthage dans le palais d«' Didon. Tout est en fête; le peuple célèbre la gloire de la reine ; celle-ci distribue drs récompenses aux matelots et aux laboureurs. Didon reste seule avec sa sœur Anna qui lui prédit qu'un jour viendra où elle oubliera son époux mort et aimera de nouveau. Didon, toute troublée s'en défend. La flotte des Troyens, poussée par la tempête, vient d'aborder à Cartilage. Ascagne, au nom de son père, demande asile à la reine. A ce moment survient un clief Carthaginois qui annonce ({ue le roi Numide, larbas, marche sur la ville. Enée qui se trouve parmi les députés Troyens, laisse tomber le déguisement sous l<Njuel il se tenait caché et propose à Didon d'unir ses soldats aux siens pour la défense de Carthage. La reine accepte avec reconnaissance.
L'acte commence par un chœur d'une grande fraîcheur, puis vient l'hymne à Didon, plein de majesté. L'air chanté par la reine : Chers Ti/viens, offre un très beau commencement, mais à partir de la 2® mesure de la page 193, il a légèrement subi les atteintes du temps. Je
ferai le même reproche à la reprise de l'air (p. 200) avec les chœurs (1).
La musique de scène qui accompagne l'entrée des ouvriers, des matelots, des laboureurs, et la distribution des récompenses, est fort intéressante. On y rencontre de jolis dessins d'orchestre et de charmantes phrases. A remarquer surtout le motif de hautbois et de cor anglais, page 208, m. 4 et suiv.
Le duo entre Didon et Anna est à citer presque en entier. Le beau récit de Didon, p. 215 et 216 ; l'interrogation d'Anna : Reine d'un jeune empire, avec sa belle phrase de quatuor (p. 216) ; la réponse de Didon ; la phrase d'Anna : Un tel serment fait naître le sourire (p. 221), avec son accompagnement légèrement railleur des violons et des hautbois; Vandantino: Sa voix fait naître dans mon sein, sont les points les plus saillants de cette scène à la fin de laquelle l'on regrette pourtant de trouver certaines formules vieillies (2). Passons immédiatement à la scène VL L'arrivée de la flotte d'Enée est annoncée par lopas en un récit assez banal; mais celui de Didon, compatissant aux malheurs des fugitifs (p. 229-230), accompagné par les basses
(1) Coupure possible : De la p. 199, m. 12, à la p. 203, m. 0.
(2) Coupure possible • De la p. 224, m. 7, à la p. 226, m. 2.
et les trombones sur un dessin de violons et d'altos, est d'une expression très heureuse.
La marche Troyenne reparaît ici lugubre, funèbre, annonçant l'arrivée des députés d'Enée. Toute la scène qui suit est largement traitée. Quant à la scène VII, elle est écrite presque entièrement dans les formes usées du grand opéra. Elle contient des longueurs (1) et des vulgarités. Cependant on y trouve quelques passages saillants : la déclaration d'Enée : Reine^ je nuis Enée (p. 243), la phrase de Didon : O ma sœur, qa*il est fier ce fils de la déesse (p. 245, dernière mesure^ enfin h's adieux d'Enée à son fils (p. 253): Viens embrasser ton père, avec sa jolie phrase de clarinette et son délicat accompagnement do quatuor.
Le 2*= tiibleau du 3« acte, presque entièrement symphonique, est d'une mise en scène fort difficile mais non impossible avec les moyens dont on dispose aujourd'hui. La scène a lieu dans une forêt vierge des environs de Carthage. Des naïades se baignent dans un ruisseau. Au loin on entend les fanfares de la chasse royale. Quelques chasseurs passent. Mais le temps s'obscurcit et an orage éclate. De nombreux chasseurs à cheval s'enfuient à la hâte. Arri
(1) Gonpure possible : De la p. '2M, m. 13. à la p. 2.".t2. m. 3.
vent Didon et Enée qui se mettent à l'abri dans une grotte. Ils y restent amoureusement serrés l'un contre l'autre. Des nymphes, des faunes, des satyres font irruption sur la scène. De leurs bouches s'échappent des mots bizarres , parmi lesquels on distingue celui di Italie, destiné à rappeler Enée à son devoir. L'orage augmente. La foudre tombe sur un arbre et l'embrase. Les nymphes et les satyres tournent dans une ronde échevelée. Enfin tout s'apaise peu à peu.
Se contenter déjouer en entr'acte ce tableau symphonique est une pure absurdité. La musique, essentiellement descriptive, de ces pages demande impérieusement la représentation scénique. Ce fragment d'une intime coloration est certainement l'une des compositions capitales de Berlioz. Une analyse, si minutieuse fût-elle, ne pourrait même en donner une idée affaiblie. Cependant je veux attirer notamment l'attention sur tout le début et en particulier sur la magnifique phrase des flûtes, p. 274, m. 4 et suivantes, qui semble, symboliser le calme et la poésie de la forêt. Ce thème revient encore à la fin du morceau quand l'orage s'est apaisé.
Le 4^ acte nous transporte dans les jardins de Didon, au bord de la mer. On va fêter le retour d'Enée victorieux. Narbal, ministre de Didon, fait part à Anna des craintes que lui
inspiiv l'amour évident de la reine pour Enêe. Anna essave d»» dissiper ses appréhensions.
La première seène entre Narbal et Anna, sans offrir un intérêt musical bien vif, est néanmoins absolument nécessaire au sens de l'intrigue. Aussi je m'étonne que Berlioz en indique la coupure possible (1). Dans cette scène, il faut signaler la phrase de début (p. 286), chantée par les flûtes et les hautbois et dont les cinquième et sixième mesures offrent un air de famille frappant avec le thème principal de la nuit d'amour de la symphonie dramatique : Roméo et Juliette.
La cour arrive. Ballet. lopas, jeune poèt(î cartjjaginois, chante ensuite une ode aux champs, puis Didon demande à Enée de continuer le récit de son voyage. Le prince lui ap])rend qu'Andromaque a épousé Pyrrlius, le fils du meurtrier d'Hector. Tout conspire pour faire oublier à Didon h' souvenir de son époux Sicliée. La cour se retire. La reine et Enée se laissent alors aller à leur amour. Tout à coup Mercure apparaît. Il frappe de son caducée les armes du héros suspendues à un arbre et pousse le cri fatidique: Italie ! Itftlle! Le rideau tombe.
Le ballet est très intéressant. Il contient.
(1) Une coupure, cependanl, peut très bien se faire de la p. 294, m. 2, à la p. îW?, m. L
entre autres choses remarquables, une danse nubienne d'une extrême originalité, dans sa modalité dorienne, avec son accompagnement vocal et son instrumentation de petites flûtes, hautbois , cor anglais, petites cymbales , taburka et violoncelles pizzicato. Le chant de lopas est gracieux, mais la fia est gâtée par un emploi de formules trop surannées. Une coupure est ici tout indiquée (1). Le récit des aventures d'Andromaque, les étonnements de Didon sont de purs modèles de déclamation lyrique. Le quintette qui suit, avec la jolie phrase d'Anna : Voyez Narbal, la main légère, est tout à fait charmant. Mais arrivons vite aux deux scènes culminantes de cet acte : le septuor avec chœur et le duo d'amour.
Le septuor (p. 332) n'est, en réalité, qu'un immense nocturne. La phrase sur laquelle il est conduit, avec son dessin obstiné d'accompagnement, confié aux flûtes, aux clarinettes et aux cors, a un grand charme mélodique. Quant au duo (p. 341), c'est l'un des plus beaux qui existent dans le répertoire de l'opéra moderne. L'inspiration s'y soutient à une grande hauteur. L'amoureuse tonalité de sol bémol majeur donne à ces pages un cachet
(\) De la p. 319, m 5, à la p. 320, m. 17, Berlioz admet la coupure de tout l'air. C'est peut-être excessif.
tout particulier. L'instrumentation en est ravissante. Les phrases : Nuit d'ivresse et d'extase infinie et : Par une telle nuit, sont d'une beauté hors ligne et complète.
Le cinquième acte est divisé en trois tableaux. Le premier se déroule au bord de la mer, devant la flotte Troyenne. Des faits miraculeux montrent aux Troyens qu'il est temps de partir. Des voix crient dans le ciel : Italie! Italie! Enée est toujours indécis. Il craint de briser le cœur de Didon. Les spectres de Cassandre, d'Hector, de Priam, de Chorèbe apparaissent et ordonnent au prince de quitter Carthage. Il n'hésite plus, Didon accourt, raccal)le de reproches, le supplie de rester. Tout est inutile ! Dès que Didon s'est retirée, Enée s'élance sur un vaisseau.
Cet acte s'ouvre par la délicieuse chanson du matelot Hylas (p. 350) , qui est un vrai bijou musical délicatement ciselé. Berlioz, dans cette nK'lancolique cantilènr», a fait un heunnix emploi de l'un des modes de la tonalité grec((ue.
La scène II ne contient rien de particulière ment saillant. La scène III est entièrement occupée par un hors d'œuvre fort bien traité. Deux soldats Troyens se vantent les af^rémeiits de Cartilage et regrettent d«' l';il)aii(l<nin«'i' pom- courir après l'Italie.
Le monologue d'P^néeen proie à ses indécisions (p. 372-383) est un morceau par trop
développé et mal écrit pour la voix dans sa partie finale. Son intérêt néanmoins est considérable et l'on ne sam'ait trop louer l'ampleur de sa déclamation et la force expressive de son accompagnement. L'apparition des spectres (p. 383) est des plus dramatiques, et la scène VI, où Enée réveille ses soldats, fort animée.
La scène VII est superbe d'un bout à l'autre. Tout ce duo est traité dans une forme très moderne. Les voix dialoguent sans concerter jamais. Les passages les plus remarquables de ces belles pages sont : la phrase d'entrée de Didon : Errante sur tes pas, celle d'Enée (p. 398, m. 16) : 0 Reine, quand à vous se dévoua mon âme, et celle de Didon (p. 400, m. 6) : Encor si de ta foi f avais un tendre gage. A la fin de cette scène, le motif de la marche Troyenne reparaît dans le lointain. Didon, en l'entendant, se retire après avoir maudit Enée et ses dieux.
Le 2® tableau nous ramène au palais de Didon. La reine envoie Anna supplier Enée de lui accorder encore quelques jours. Mais lopas arrive annoncer qu'il est trop tard : les Troyens sont partis. Fureur et désespoir de Didon. Elle ordonne de dresser un bûcher pour offrir à Pluton un sacrifice.
Le drame se dénoue sur une terrasse dominant la mer. Un bûcher egt préparé. La reine
y jette les souvenirs que lui a donnés Enée, ainsi que la to^^e et les armes oubliées par le héros, puis elle se frappe avec l'épée de son amant. Avant de mourir, l'avenir s'ouvre pour elle : elle prédit la grandeur de Carthage, les victoires d'Annibal, puis, ô douleur ! la ruine finale de la ville qu'elle a fondée. Didon tombe morte. Alors, dans le lointain, on aperçoit, dans une gloire, le Capitole au dessus duquel brille ce mot : ROMA.
Ces deux derniers tableaux sont à eux seuls un pur, un admirable chef-d'œuvre. La musique française a rarement produit quelque chose de plus achevé, de plus complètement beau. Berlioz y atteint au vrai sublime. Ah ! que nous sommes loin de l'emphase, de l'enflure meyerbeerienne. Les plaintes de Didon, ses imprécations sont des pages d'une merveilleuse beauté.
Tout serait à citer dans ce dénouement d'un grandiose si tragique, même les moindres phrases. La scène entre les deux sœurs est remarquablement commentée par l'orcliestre. Au point de vue vocal il faut remar quer notimment l'exclamation de Didon, p. 407, m. 8) : .1/// je connais Caniour.
L'invocation : A moi, dieux des enfers (p. 414 et 415), 011 l'influence de Gluck se fait sentir d'une manière évidente, surtout
aux mesures 5, 6 et 7 de la page 415 ; toute la scène où Didon, s'arrachaut les cheveux, exhale son désespoir et particulièrement le moderato (p. 417, m. 17) : Je vais mourir, avec ses dessins de clarinette basse et Vadagio (p. 420) : Adieu, fière cité, où le motif du duo d'amour est heureusement ramené ; le bel hymne à Pluton ; les imprécationsd'Anna et de Narbal, enfin toute la scène de la mort de Didon, sont autant de passages dignes d'admiration. Le rideau tombe sur les imprécations du peuple Carthaginois vouant une haine éternelle à la race d'Enée, pendant qu'à l'orchestre éclate triomphalement la marche Troyenne, raillerie suprême qu'accentue encore l'apparition du Capitole dominateur du monde.
La première édition des Troyens était
précédée de l'avis suivant signé de Berlioz : (( L'auteur croit devoir prévenir les chanteurs et les chefs d'orchestres qu'il n'a rien admis d'inexact dans sa manière d'écrire. Les premiers sont en conséquence priés de ne rien changer à'ieurs rôles, de ne pas introduire de hiatus dans les vers, de n'ajouter ni broderies, ni appogiatures dans les récitatifs ou ailleurs et de ne pas supprimer celles qui
s'y trouvent. Les seconds sont avertis de frapper certains accords d'accompajrnement dans les récits toujours sur les temps de la mesure où l'auteur les a placés, et non avant ou après.
» Les accompagnateurs de la partition de piano sont aussi priés de ne pas doubler par des octaves les passages écrits en notes simples et de n'user de la pédale qu'aux endroits oîi son emploi est indiqué.
» En un mot, cet ouvrage doit être exécuté tel qu'il est. »
Malheureusement la partition — telle qu'elle est — n'est pas jouable. Son audition durerait plus de cinq heures. Berlioz luimême fut bien forcé de se rendre à l'évidence. Non seulement il scinda son œuvre en deux parties, mais encore il consentit à des coupures, souvent regrettables, dans les Troj/enfi à Cartliaffe. En n'hésitiint pas à faire de larges entailles dans les passages conclus dans une forme vieillie, insupportable aujourd'hui et dans des reprises inutiles, on arrive non seulement à rendre possible l'exécution, en un*' mém<' soirée, de la Prise de Troie et des Trojiens à Carihnrje, mais aussi à éviter des suppressions malheureuses, t«'lle celle du pittoresque; tabh'au symphonique de la chasse et du superbe duo du cinquième aet«' «'iilro En«'e <'t Didon.
J'ai analysé, sans parti pris d'admiration ou de dénigrement, l'œuvre de Berlioz, en en signalant les beautés ainsi que les quelques faiblesses.
Les Troyens sont le chef-d'œuvre de la tragédie IjTique moderne. Toute cette partition respire une grandeur sereine, une noblesse incomparable. Les rares fragments qui ont subi les outrages du temps, et qui sont faciles à faire disparaître, n'ari'ivent pas à en altérer la suprême majesté.
Nota
Les coupures sont indiquées de la fin au commencement des mesures.
Nantes. — Inip. F. Salières, rue du Calvaire, lo.
s'y trouvent. Les seconds sont avertis de frapper certains accords d'accompagnement dans les récits toujours sur les temps de la mesure où l'auteur les a placés, et non avant ou après.
» Les accompagnateurs de la partition de piano sont aussi priés de ne pas doubler par des octaves les passages écrits en notes simples et de n'user de la pédale qu'aux endroits oij son emploi est indiqué.
)) En un mot, cet ouvrage doit être exécuté tel qu'il est. »
Malheureusement la partition — telle qu'elle est — n'est pas jouablt^ Son audition durerait plus de cinq heures. Berlioz luimême fut bien forcé de se rendre à l'évidence. Non seulement il scinda son œuvre en deux parties, mais encore il consentit à des coupures, souvent regrettables, dans les Trojjenu à Cavtliafje. Lu n'hésitant pas à faire de larges ent^iilles dans les passages courus dans une foime vieillie, insupportable aujourd'hui cl dans des reprises inutiles, on arrive non seulement à rendre possible l'exécution, en une même soirée, de la Prise de Troie et des Troj/ens à Carthaf/e, mais aussi à éviter des suppiessions malheureuses, telle celle du pittor(»sque tai)leau symphonique de la chasse et du supeibe duo du cinquième acte entre Enée et Didon.
J'ai analysé, sans parti pris d'admiration ou de dénigrement, l'œuvre de Berlioz, en en signalant les beautés ainsi que les quelques faiblesses.
Les Troyens sont le chef-d'œuvre de la tragédie Ij^rique moderne. Toute cette partition respire une grandeur sereine, une noblesse incomparable. Les rares fragments qui ont subi les outrages du temps, et qui sonf faciles à faire disparaître, n'arrivent pas à en altérer la suprême majesté.
Nota
Les coupures sont indiquées de la fin au commencement des mesures.
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