ESSAI DE PATHOLOGIE COMPARÉE
Par le Dr A. -F. PLICQUE
Ancien interne des hôpitaux de Paris.
Sans être aussi communes que chez l’homme, les tumeurs de diverses natures sont, chez les animaux, loin d’être rares. Un très grand nombre d’observations, dont quelques-unes excellentes, en ont été publiées, particulièrement chez les animaux domestiques. Étudier les points par lesquels ces tumeurs des animaux se rapprochent comme étiologie, comme anatomie pathologique, comme évolution, comme traitement, de celles de l’homme et les points par lesquels elles en diffèrent, nous a paru offrir quelque intérêt théorique. A cet intérêt théorique nous avons essayé de joindre un intérêt pratique en montrant dans chacun de ces chapitres les recherches et les expériences qui pourraient être utilement faites chez les animaux pour éclairer beaucoup de points encore obscurs de la pathologie humaine. Bien que leur étude soit moins avancée et leurs relations avec celles de l’homme beaucoup moins nettes, nous avons aussi, dans quelques-uns de ces chapitres, étudié très sommairement les tumeurs des végétaux.
Chez l’animal comme chez l’homme, la cause fondamentale des tumeurs reste la grande inconnue. Mais, comme chez l’homme et parfois mieux que chez lui, l’étude étiologique des tumeurs met en relief un certain nombre de facteurs accessoires. Les rôles du traumatisme, de l’inflammation, de l’hérédité, de l’âge, de l’alimentation, de la domestication et surtout celui des micro-organismes parasitaires méritent d’être particulièrement étudiés.
1° Traumatisme. — C’est pour le cancroïde des lèvres que la Rev. de chir., tome ix. — juillet 1889. 35
UEVUE DE CHIRURGIE
mlholo-ie comparée montre avec le plus d’évidence l’importance des irritations traumatiques. Extrêmement fréquent chez l’homme, ce cancroïde se retrouve assez souvent aussi chez le cheval et le chat % mais avec des différences de siège remarquables. Chez l’homme, la lèvre inférieure est à peu près seule atteinte. Chez le cheval, le sièo-e presque exclusif est à la commissure, au point où appuie le filet du mors. Chez le chat, la lèvre supérieure est plus souvent prise que la commissure et la lèvre inférieure. C’est qu’en effet, recouvrant en partie la lèvre inférieure et s’avançant en avant d’elle, elle est beaucoup plus exposée aux chocs, aux piqûres dans la recherche et la préhension des aliments et surtout aux morsures des animaux saisis.
Après l’ablation de ce cancroïdc de la lèvre chez le chat, M. Leblanc a signalé un autre fait intéressant : le rôle des irritations de la plaie dans la production des récidives. Le plus souvent, l’animal irrite sans cesse soit en arrachant avec ses griffes les croûtes qui la recouvrent, soit en la léchant avec sa langue extrêmement rugueuse, la cicatrice en voie de formation. Ces irritations diverses deviennent souvent, au moment où la plaie est presque complètement fermée, le point de départ d’ulcérations nouvelles. Diverses observations chez l’homme ont montré que les froissements de la cicatrice pouvaient, chez lui aussi, jouer un rôle analogue. Une des plus remarquables est celle d’un officier opéré quatre fois par Larrey 1 2 d’une tumeur fibroplastique du côté et qui présenta des récidives successives jusqu’au jour où il se décida à porter un appareil de cuir protégeant la cicatrice contre les chocs de la poignée du sabre. Mais chez 1 homme aussi c’est surtout pour les cancroïdes de la lèvre et de la langue qu’il y a lieu de se souvenir de ces faits pour supprimer, une fois l’ablation pratiquée, les moindres causes d’irritation.
Parmi les tumeurs où le rôle du traumatisme est également très net, il faut citer les fibromes sous-cutanés du cheval. Ces fibromes occupent presque invariablement les épaules aux points de frottements du collier, plus rarement, chez les chevaux montés, le ventre au niveau du frottement des sangles de la selle. Leur origine inflammatoire peut être d’autant moins mise en doute qu’elles renferment au centre un noyau purulent, noyau d’ailleurs extrêmement petit par rapport au volume de la tumeur. Celle-ci atteint souvent la dimension de la tête, le noyau purulent central renfermant à peine
1. C. Leblanc, Tumeurs épithéliales des animaux domestiques. ( Recueil de médecine vétérinaire pratique , 1863, p. 737).