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Les Types de Paris

Quelques années après la gnerro, je vis appai-aîti-e snr Je marehé plusieurs (ableantins si[jnés d'nn nom inconnu, mais qui, par la qualité de l'art, s'imposait aussitôt à mon attention.

Cela ne ressemblait en rien à la production courante, ne s'appuyait snr ancnne tradition, mais procédait, au contraire, par une contemplation personnelle de la nature. Ma surprise fut d'autant plus vive rpie les nouveaux nous apporlent rarement les qualités prime-santières dans les œuvres de débnt; presqne toujonrs, ils

— suivent le donx sentier oii les aînés

se sont acheminés; ils s'appuient sur leur maître^ quand ils ne l'imitenr. pas servilement; il est rare qne, dans les aris, ou rencontre nue note individuelle qu'on n'ait déjà vue adieurs ou qid n'évoqne anssitôt le

souvenir criin ancêtre. Rien de pareil dans les premières œuvres de Jean- François Raffaèlli. Ce jeune inconnu n'avait pas appris son art selon la formule. Il s'était nourri à la source vive de la nature sans qu'on eût besoin de la lui expliquer. Son œil avait contemplé et son âme avait ressenti à leur façon; pour moi, pas de doute possible, cet inconnu fera son cbemin.

On me le montra un jour sur le boulevard; le gars était solidement planté et paraissait bâti pour la lutte aride; ses vêtements modestes me disaient qu'il combattait encore pour le pain quotidien, et le regard fiévreux cherchait â découvrir dans l'inconnu un rayon de gloire ; il portait sous son bras nn assez gros paquet, ses derniers dessins qu'il allait offrir â quelques petits anuiteurs avec qui le hasard l'avait mis en relation; il passait de la sorte uneparlie de la journée, et, le soir, il retournait avec sa recette à Asnières, car au prix où en étaient alors les œuvres de Raffaelh, la vie lui était interdite â Paris.

Peu à peu je sus son histoire tout entière. Ce Français descendait d'une famille florentine, venue â Paris vers la fin du dernier siècle. Rien de la race itahenne n'avait survécu en kii. Fa barbe d'un blond foncé, la clarté du teint et les yeux bleus appartenaient plutôt à la race du Nord. Dès la première rencontre, je me disais que je l'avais déjà vu ailleurs; il avait une grande ressemblance avec un jeune chanteur qui, peu de temps avant la guerre, débuta dans un petit théâtre lyrique au boulevard des Itahens, là où se trouve aujourd'hui le théâtre des Nouveautés. C'était bien cela : le jeune peintre qui se manifestait avec tant de talent était bien le baryton d'hier. Dans la première jeunesse, avec de vagues aspirations vers un art quelconque, doué d'une belle voix, il voulut utiliser ce don pour gagner sa vie, afin de pouvoir faire de la peinture pour son plaisir. Fe matin, il allait pendant quelque temps â l'Fcole des beaux-arts; â midi, il chantait dans une église pour un mariage ou un enterrement; dans l'après-midi, il répétait, et, le soir, il jouait la comédie; le tout lui valait cinquante écus par mois.

Après la guerre seulement, il parvint â s'affranchir de toute servitude; il

devint indépendant et pouvait vivre pour son art. Un marchand, qui avait confiance, lui assura quarante francs par semaine et le fit connaître de quelques petits amateurs. C'était peu d'argent, mais il ne lui en fallait pas plus; il n'avait pas à entreprendre de voyages coûteux pour chercher des motifs de paysage dans les contrées fameuses. I.a banUeue de Paris le fascinait, et il lui découvrait un côté pittoresque, devant lequel tant d'autres avaient passé indifférents. La berge d'Asnières, les terrains vagues de la banheue prenaient sous son pinceau des aspects étonnants. Et, par surcroît, il avait là sous la main, du matin au soir, ses modèles de prédilection, les travailleurs et les rôdeurs, les petits propriétaires, les soldats retraités, les chiffonniers et les récidivistes, toute cette population pittoresque de braves gens et de misérables, les ravagés de la vie et les révoltés, les résignés dans les illusions envolées et les indisciplinés qui vivent en hostilité ouverte avec leur temps. Dans tous les éléments à sa portée, Raffaelh puisait maintenant son œuvre : avec un instinct merveilleux de la réahté, il recherchait l'étude des caractères.

Je voulus vers 1870 lui rendre visite, car on ne juge pas bien les hommes et les artistes surtout, quand on ne les a pas étudiés dans leur milieu particulier. Je pris donc le chemin d'Asnières : la maison était humble, mais propre. Dans le salon, quelques meubles bourgeois arrachés au destin et qui faisaient l'orgueil de la ménagère; une petite fille, remarquablement belle, jouait dans le jardin parmi les fleurs. I/atelier était au fond. Avant le peintre, un serrurier l'avait occupé; des murs blancs, un petit vitrage par où le jour tombait d'en haut sur le modèle, un chiffonnier sans ouvrage qui posait moyennant dix sous toute une journée devant cet artiste pauvre.

Mais à ce milieu presque misérable, l art apportait son rayonnement ; les études, accrochées sans ordre, les dessins, éparpillés sur tous les meubles et même sur le sol, donnaient à ce réduit les proportions d un musée. La nature était là sous toutes ses faces, surprise par un observateur profond. Ilaffaèlli avait à ce point pénétré dans les âmes de ses modèles, qu ils semblaient me

raconter leur vie tout entière : on entendait le ton de eommandement de cet ancien capitaine qni, devant deux autres militaires, dessinait avec sa canne des fortifications dans le sable. On pouvait sténographier l'entretien des deux petits bourgeois sur le retour, assis sur un banc de la berge d'Asnières ; on lisait l'accablement de l'humble, glanant dans les terrains vagues le butin de sa journée. On entendait la lourde respiration des deux forgerons échappés à leur dur labeur et qui trinquaient sur le comptoir avec le geste timide d'Hercules ayant conscience de leur force et qui craignent d'écraser les verres dans des mains habituées à de plus lourdes besognes ; on éprouvait un serrement de cœur devant la bonne à qui une vieille rentière acariâtre semble marchander son salaire. Ni parti pris de dégager une idée sociale d'une anecdote, aucune fausse sentimentalité pour appuyer sur la misère, pas la moindre exagération pour affirmer les côtés joyeux de la vie : tout cela était simple comme la nature, s'expliquait, charmait ou émouvait par les seules qualités d'art, par la sincérité du peintre à fouiller les types et à les rendre vivants et palpables pour le spectateur.

Ce fut un cri de surprise chez les connaisseurs quand, en 1884, Raffaèlli exposa pour la première fois une grande partie de ses œuvres sur un seul point. Toujours refusé au Salon, il avait loué une boutique abandonnée, avenue de l'Opéra, et convié la critique à venir le juger. Ce qui frappait maintenant, c'était la variété de l'œuvre de Raffaèlli : il se montrait à la fois dramaturge et vaudevilliste ; il apitoyait le public sur la misère de I humble et le faisait sourire par les scènes enjouées de la vie parisienne ; il y avait en lui à la fois du Balzac et du Paul de Kock ; il fouillait les caractères jusqu'aux moelles des hommes en même temps que son crayon marquait leurs ridicules de façon joviale. I^e peintre, qu'on devinait ému devant les scènes de la misère, n'avait pas renoncé à la qualité nationale, à cette vieille belle humeur française. Autant que ses figures, ou était impressionné par ses paysages. Avec des horizons de la banlieue de Paris et les cheminées d'usines qui fument dans 1 atmosphère grise d'une journée pluvieuse, il faisait des pages

exquises, du plus beau sentiment, tant il est vrai que la nature est toujours grande pour qui sait la contempler et s'en émouvoir.

Apres la critique vint le public, et l'œuvre de Raffaèlli se vendait ; de cette exposition de l'avenue de l'Opéra, l'artiste était sorti plus grand, presque populaire, avec trente mille francs dans sa poche, luie fortune pour lui. A ce moment, ou pouvait craindre pour son avenir. Le succès et l'argent l'avaient grisé ; il parlait de s'installer avenue de Yilliers, dans un bel hôtel plein de tapis et de peluche. C'était la crise qui pouvait le perdre dans une production hâtive pour entretenir un grand train de maison ; le krach arriva à propos pour le guérir de ces chimères. Ce n'était pas le moment de se lancer dans une vie d'aventures, ctRaffaelh retourna dans sa modeste maison d'Asnières, d'où était sorti son renom et qui lui disait que l'estime d'un temps, pour un artiste, est indépendante des sommes qu'il encaisse et qu'il dépense.

.le l'avais suivi depuis ses débuts avec la sympathie la plus vive. Maintenant je le vis à regret s'élancer dans des tentatives httéraires. De ce qu'il étudiait un caractère, il voulut expliquer le caractérisme, mot qu'il semblait her d'avoir inventé, et il s'intitula caractériste dans des brochures qu'il fit à Paris et des conférences qu'il organisa à Bruxelles. C'était du temps perdu dans des manifestes inutiles. Un peintre existe par ses œuvres, et quand elles ne s'expliquent pas par elles-mêmes, tous les commentaires du monde n'y changent rien. 11 n'était point besoin de ce renfort de httératurc pour nous faire apprécier l'artiste et pour nous enseigner qu'il ne s'arrête pas à la surface des hommes et des choses, et qu'il a l'ambition plus haute de fouiller les caractères. Je possède de lui un dessin, rehaussé de toutes sortes de couhîurs, qui est peut-être son chef-d'œuvre.

Vous savez comment sont les collectionneurs : ils aiment le changement. Mais, dans les fluctuations qu'ont subies les choses d'art dont j'aime à m'entourer, ce dessin est toujours resté à sa place, et je ne m'en séparerai jamais. Le sujet n'est rien en art; il ne tire sa valeur que de ce que le peintre y ajoute de son âme. Un bonhomme qui peint la barrière de son jardin, ce

n'est pas bi(;a complique comme idée, n'est-il pas vrai? Mais dans cette simple fi^fin-e, lîallaelli a exprimé tant de choses, que ce bonhomme est devenu mon ami : il me raconte toute sa vie ; ses formes robustes, ses mains lonrdes et calleuses me disent qu'il a été ouvrier; laborieux et modeste, il est devenu petit patron, et le voici, vers la soixantième année, retiré dans sa maison aux environs de Paris. On ne voit de cette habitation qu'un bout de mur, mais on devine aisément son aspect iutéi'ieui-, qiu doit être modeste comme le jardinet; ici, ce simple de la vie s'est offert le luxe d'un parterre de fleurs chétives mal venues dans ce sol in}]rat.

Le bonhomme me conte qu'il a tout fait lui-même; seulement, qu'il est forcé de compter avec ses petites économies : il a d'abord acheté C(; terrain abandonné qui ne valait pas cher; ensuite il a fait bâtir et, ancien ouvrier, il a mis lui-même la main à la pâte. Maintenant I heure lui semble venue de repeindre la barrière ébréchée de son jardin ; il ticîut le pot de couleur d'une nuiiu et l'épais pinceau de l'autre; il est satisfait de son œuvre et de lui-même. La vanité du propriétaii'c se reflète sur ses traits, comme sa naïveté d'avoir atteint à l'idéal caressé pendant de lon^jnes années. C'est un être parfaitement harmonieux dans son bonheur; son visage, un peu bonlïi d'orgueil, témoigne aussi, par une certaine dureté, que l'égoïsme fatal de la vieillesse ajoute encore à sa félicité. J'ai assez peiné, semble-t-il me dire; que les autres se tirent d'affaire à leur tour; quand j'étais jeune, je trouvais que le partage des biens était mal fait; à présent que je suis propriétaire de cette bicoque, que je considère comme un palais parce qu'elle m'appartient, et que je ne donnerais pas mon parc à moi pour les jardins de Versailles, je vois bien que le vrai mérite finit toujours par triompher.

Tout cela, ce simple bonhomme me le dit avec un mélange d'ambition assouvie et de bêtise triomphante dans l'adulation de soi-même. Avouez qu'un art qui sait exprimer tant de choses en une simple figure est un art particulier de la plus réelle valeur et du plus haut intérêt. Je ferais à Raffaèlli un médiocre compliment en ajoutant que son art est moderne; il est plus que cela : il est humain. Que maintenant le peintre s'attache à des mots et plaide

co caractériste la cause du caraclérisme dans des brochures, c'est une marotte que je lui pardonne. J'aime les artistes ainsi, avec vm grain de fantaisie, même de folie douce, pourvu que, devant la nature, ils se retrouvent avec la somiiission de Félève à Féternel maître.

J'ai esquissé en larjjcs traits l'homme et son art. La vie lui sourit; l'aisance est entrée dans la maison d'Asnières, à présent embelhe; à trente-huit ans, il est à l'abri; il compte de belles amitiés parmi les meilleurs de son temps. Depuis qu'il est reçu au Salon, on ne lui a donné qu'une mention honorable, la plus modeste récompense dont peut s'enorgueilhr un élève; sans qu'il passât par la fdière des médailles, on l'a décoré, et l'on a bien fait. H était bon que le ruban rouge vînt à cet indisciphné en dehors de la routine. Je me résume :

Si maintenant on me demande si Jean-François RaffaéHi est ce qu'on appelle un maître, je ne pourrai répondre à cette question qu'en expUquant le sens que j'attache à ce mot. Ce serait trop pour la place qui m'est mesurée. J'aime mieux exprimer d'une façon plus nette mon opinion : Jean-François Raffaelh est un des artistes les plus originaux de la jeune école; il ne doit rien à personne, comme on dit. Il est lui avec toutes ses quahtés et aussi avec ses défauts. Et c'est pour cela qu'il appartient à cette catégorie supérieure d'artistes dont on dit : 11 est quelqu'un!

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