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CHAPITRE I

Les formes de l'association systématique

Au sommet de l'échelle des caractères nous trouvions le type équilibré. Nous le rencontrons également au sommet de l'échelle des intelligences. C'est le type en qui la logique est en quelque sorte innée, naturelle et instinctive. Par là, il s'oppose non seulement aux incohérents, mais aussi, à un moindre degré, aux raisonneurs et aux logiciens.

Souvent, et dans les cas les plus simples, l'harmonie de l'intelligence n'est guère, chez lui, que l'expression de l'équilibre du caractère et de l'harmonie des tendances. Elle résulte du jeu spontané de l'esprit. La logique n'est sentie, ni spécialement désirée par l'équilibré, il la réalise sans le vouloir, et peut-être même sans le remarquer. Les idées peuvent être des éléments des tendances, une condition des désirs actifs, comme l'expression consciente de désirs encore faibles ou qui s'assoupissent déjà. Elles sont ainsi qu'eux systématisées et harmoniques. L'équilibré se rattache souvent à la première catégorie formée par les rapports de l'intelligence et des sentiments. Il n'a guère que les idées qui conviennent à ses besoins organiques ou affectifs et il les associe convenablement, avec justesse, parce que ses désirs eux-mêmes sont bien équilibrés. S'il ne dit pas de sottises c'est qu'il ne s'occupe, ni ne parle de ce qui dépasse le cercle, souvent

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assez étroit^ où s'enferme sa vie et qu'il ne s'intéresse pas, sans pour cela se montrer dédaigneux, à ce qui ne peut y rentrer.

Parfois cet équilibre donne une certaine grâce à l'esprit, toujours de la rectitude. Rectitude plus ou moins restreinte, et qui se transforme vite si les conditions variables de l'existence viennent à introduire de force, dans le cerveau de l'individu, des idées inconnues et des préoccupations insolites pour lesquelles il n'était point fait.

Le type équilibré simple et imparfait est assez commun. Il distingue la classe la plus estimable des intelligences médiocres ou moyennes, celle qui a pu trouver une fonction adaptée à sa nature — et dont la nature pouvait s'adapter à une fonction. Chacun a connu de braves gens qui s'acquittent convenablement de leurs diverses tâches sociales : métier, devoirs de famille, et qui ont les idées saines et le raisonnement juste dans l'exercice de ces fonctions — ou du moins qui se rapprochent de cet idéal, car chez la plupart de ces gens de bon sens, il ne serait pas très difficile de reconnaître quelques arguments d'imbécile et quelques impressions de fou.

Les équilibrés simples se rattachent aux plus compliqués par les intermédiaires habituels. En s'élevant un peu dans la série on commence à trouver des noms connus. Les équilibrés simples, sans vie intellectuelle et sans folles ambitions, ne nous occupent guère d'eux. Au contraire, les équilibrés médiocres qu'on rencontre de temps en temps parmi les intellectuels et ceux qui s'en rapprochent, suivent assez souvent des carrières qui les proposent à notre attention.

jEncore ici, le type pur ou presque pur, est utile et

Les équilibrés 137

estimable. Même j'en dirais volontiers plus de bien s'il ne se faisait, presque partout, estimer plus et autrement qu'il ne vaut. Nous lui devons une bonne part des vulgarisateurs avoués dont la fonction n'est pas assez prisée peut-être et mériterait un nom plus flatteur, mais aussi beaucoup d'imitateurs peu intéressants, d'assimilateurs inconscients, de vulgarisateurs méconnus qui attirent trop à eux une estime méritée par d'autres. Ce sont gens raisonnables, avisés et prudents, assez souvent mieux équilibrés que les inventeurs, et, par là, mieux placés pour profiter de l'invention, pour se l'assimiler, la rendre acceptable et même la rendre pratique. On n'a qu'à regarder dans le sillage de tous les esprits originaux pour en voir une quantité. Ils réussissent aussi bien partout où l'activité intellectuelle est réglée et dirigée soit par l'inventeur, par le maître auquel ils se sont attachés, soit par la tradition, la coutume et le jeu des institutions. Aussi peuventils acquérir dans les administrations de hautes places, dans les arts ou les sciences des situations élevées, et s'y rendre utiles en temps ordinaire — car la routine absolue est une outrance qu'ils n'ont pas Ils sont nés disciples et conservateurs modérés ; et tout va bien s'ils n'essaient pas de passer pour des initiateurs et des maîtres, ce à quoi ils ne réussissent que trop, étant plus accessibles et plus sympathiques que les supérieurs vrais, à la foule des appréciateurs. Parfois ils sont l'intermédiaire obligé entre la foule et le génie, menant celle-ci à celui-là, s'éclipsant ensuite.

En art, en littérature, en poésie, les équilibrés de cette catégorie sont condamnés à une inesthétique médiocrité. Socialement, ils ont tout de même leur raison d'être. Ils donnent la pâture au sens esthétique

vulgaire, et mettent à sa portée les nouvelles inventions, ils répondent à la demaride toujours abondante d'oeuvres sans élévation et sans originalité, mais agréables, pondérées, suffisamment novatrices et conservatrices sagement. Leur rôle s'oppose à celui des disciples outranciers dont nous parlerons tout à l'heure qui poussent à l'extrême toute idée nouvelle, plus classiques que Racine, plus romantiques que Hugo, plus naturalistes que Zola — qui l'est si peu d'ailleurs !

Quelques-uns atteignent la gloire par la perfection avec laquelle ils représentent l'opinion moyenne et le goût moyen, par l'habileté de leurs compromis entre l'avenir et le passé, par la correction de leur médiocrité. Scribe a des droits à se placer parmi eux, certaines de ses pièces y attirent irrésistiblement Emile Augier ; Paul Delaroche et Casimir Delavigne sont peut-être, en des arts divers, leurs plus irrécusables représentants. Je relisais récemment le Don Juan d'Autriche de ce dernier et je recommande fort cette lecture à qui voudra connaître à fond le médiocre élevé. C'est inouï ce que l'auteur de ce pauvre drame a dépensé de recherches ingénieuses, de fines intentions, d'esprit sans portée, d'expressions plates et de sentiments honnêtes et modérés, et de détails prétentieusement historiques pour rapetisser de grands personnages des temps passés aux proportions de fantoches bourgeois, sans vie et sans grandeur. (1)

(1) Il ne faut pas s'en faire accroire sur la « grandeur » réelle et continue de la plupart des héros de jadis. Mais les petitesses même des héros sont conciliables avec la grandeur quand elles sont convenablement traitées, et qu'elles ne décèlent pas surtout la médiocrité de l'auteur.

Dirons-nous cependant que tous les médiocres restent inutiles à l'art ? Ce serait aller trop loin. En remontant la série on arrive à trouver des médiocres qui ont du talent, qui savent leur métier, et chez qui on pourrait même découvrir parfois comme une lueur de génie. Des qualités de technique peuvent être conservées et même développées par eux, mais le maintien seul d'une tradition, lorsqu'elle est bonne, suffirait à les rendre supportables. Ils servent ainsi les génies supérieurs du passé, et aussi ceux de l'avenir. A la suite de Hugo, et pendant que quelques outranciers poussent à bout certaines des inventions du maître, d'autres disciples, mieux équilibrés, s'appliquent à bien tirer parti de ses idées, coordonnent et régularisent ses hardiesses, achèvent la nouvelle discipline du vers français. Chacun prend l'œuvre de Hugo par un côté différent, en perfectionne un coin, et tous

Se taillent des pourpoints dans son manteau de roi.

Ceux qui, parmi les Parnassiens, n'ont décidément pas eu de génie, ont pu se rendre ainsi utiles à la cause qu'ils ont servie.

En science les esprits de même niveau rendent des services supérieurs. La vulgarisation n'enlève pas à une œuvre son caractère scientifique comme elle lui ôte sa valeur esthétique. Vulgariser la science sans la déformer est possible à un esprit moyen et bien équilibré ; de plus en science, comme aussi dans tous les arts pratiques, des perfectionnements de détail, de petites combinaisons nouvelles, des inventions d'ordre secondaire ne dépassent pas la portée d'un esprit judicieux et appliqué.

En philosophie, le rôle des esprits moyens ou sim-

plement distingués, s'il n'est pas nul, importe moins. Ils vulgariseront les grandes synthèses, et malheureusement si le bon sens y gagne quelquefois, la grandeur et la beauté y perdent. Ici, comme dans l'art, vulgariser c'est presque détruire, c'est au moins simplifier beaucoup trop, et souvent enlever à l'œuvre dont on répand l'influence sa vie propre ou même ce qui la rendait digne d'être admirée et obéie. Le sort du positivisme est édifiant à cet égard. Littré a certainement rendu des services en vulgarisant l'œuvre de Comte, il ne lui a pas moins changé son âme, et l'influence qu'elle a exercée s'en est ressentie. Peut-être à ces modifications, comme à celles qui en ont été la suite et qu'ont infligées, à l'œuvre du philosophe, les esprits de valeur décroissante jusqu'auxquels elle est descendue, devons-nous, pour une part, l'esprit pseudo-scientifique étroit de ces dernières années — et, indirectement, la réaction anti-scientifique dont on peut encore éviter les mauvais effets.

En remontant la série, nous nous sommes rapprochés des grands équilibrés. La médiocrité est compatible avec le talent, et, des esprits ordinaires, on peut passer auxespritsdistinguésetmême aux gens de quelque supériorité, sans modifier beaucoup ce qui précède, c'est aussi bien ce que nous avons fait. Et le terme de « médiocre *> est pris ici comme désignant tout ce qui n'est pas absolument supérieur. Evidemment il y aurait mille nuances à indiquer.

Les grands équilibrés sont les intellectuels, les philosophes, les savants, les artistes de haut vol en qui tout s'harmonise, œuvre et vie, idées et images, sans que rien, dans l'intelligence, défaille ou fasse dissonance. Ai-je besoin de dire que le type reste à peu

près virtuel ? Léonard de Vinci est de ceux qui, dans Fart, peuvent passer pour s'en rapprocher le plus, tant à cause de la richesse et de la variété de ses facultés, que pour l'élévation de son idéal et l'harmonieuse complexité de son génie. Raphaël, et, dans un autre domaine, Racine ou Bossuet, donnent encore avec moins de richesse dans les aptitudes et de variété dans les œuvres , l'idée d'esprits équilibrés et diversement puissants.

D'autres génies, Corneille ou Shakespeare, Victor Hugo ou peut-être Richard Wagner font une impression différente. Ce n'est pas que l'équilibre leur manque, mais leur œuvre a dû, soit à la nature de leur esprit, soit aux circonstances qui les ont obligés à réagir contre une vive opposition, une forme parfois outrée. Il en résulte un admirable développement de certaines parties qui étouffent un peu leurs voisines, et cela se traduit par des inégalités d'exécution, par de grandes envolées suivies de pénibles plaisanteries, par un manque de « goût » et de modération. L'impression que nous en recevons tient pour une bonne part à nos habitudes variables, de sorte que le jugement reste souvent douteux. Je ne suis pas bien sûr, par exemple, que, s'il s'applique au caractère de Wagner, il s'applique aussi justement à son génie dramatique et musical, et pour Hugo aussi le manque d'équilibre est discutable. Il n'est pas jusqu'à la « marmite infâme » de Ruy- Blas qui ne se puisse défendre, cependant les traits d'esprit des Chsinsons des rues et des bois paraissent bien irréductibles.

Au reste, il n'est pas rare que l'on trouve chez ces génies autant et plus d'équilibre et d'harmonie que chez les équilibrés ~ mais avec, en plus, quelques

parties qui compromettent cet équilibre et se trouvent en discordance avec cette harmonie. Si donc je ne les range pas dans la catégorie des équilibrés, cela ne saurait impliquer que je les considère, en somme, comme inférieurs à ceux-ci. Le type équilibré, abstraitement considéré, est un type supérieur, mais ceux qui le réalisent peuvent être médiocres. Ils ne seraient supérieurs au reste des hommes, que si les autres qualités de l'intelligence : force et souplesse des aptitudes, nombre des idées, richesse de l'imagination, etc., était également réparties entre eux, ce qui est rarement le cas.

Est-il besoin de faire remarquer que nous ne considérons ici les esprits que pour l'accord de leurs idées et de leurs aptitudes intellectuelles, pour la logique interne qu'ils réalisent, pour la systématisation mentale qui les distingue ? Ils sont très divers à beaucoup d'égards, ceux que nous rangeons parmi les équilibrés et bien des traits de leur esprit les sépareraient les uns des autres, les amèneraient à des classes distinctes et même éloignées. Il me suffit ici qu'ils soient assimilables pour l'ordre interne, qui n'est pas une abstraction sans importance mais une forme essentielle de l'esprit, pour la finalité qui se montre dans l'organisme de leurs idées.

Un point cependant à signaler, j'ai cité des auteurs et indiqué par cela même des ouvrages pour faire connaître un type. L'ouvrage nous donne le résultat de l'activité et ne nous dit pas toujours comment il a été atteint. Or, si le résultat im|)orte surtout, la route qui y mène n'est pas indifférente. Chez celui-ci l'équilibre final arrive sans secousses, chez cet autre, il sera précédé de troubles et de chocs. Si ces heurts sont vifs

et ces chocs nombreux, la mentalité peut en être modifie et se rapprocher du type de constraste, sinon ils compromettent seulement la pureté du type et la précision de la fonction mentale. Et de ces formes accessoires diverses dont j'indique l'une seulement, dérivent diverses qualités, plus ou moins caractéristiques de l'esprit que nous retrouverons plus tard.

, Chez ceux-ci l'équilibre est voulu, maintenu par principe. La logique n'est pas réalisée spontanément par l'esprit qui fait son œuvre. Ou, du moins, à côté de cette logique instinctive il se trouve une logique intentionnelle qui existe en lui, en théorie et en pratique, comme ensemble de règles et comme application de ces règles. Elle s'est réservé un domaine propre où elle se développe à son aise, et d'où elle envoie ses ordres.

Nous pourrions voir la logique voulue sortir de la logique spontanée comme l'intelligence elle-même sort de la tendance et comme l'idée sort de la perception. Le processus serait le même, et partirait du même point : le mal. Le mal, ici, c'est l'erreur reconnue, le trouble de l'esprit souffrant de ce désordre et obligé de l'apercevoir. Il s'ensuit un bouillonnement intellectuel d'où sortent l'idée de l'erreur et de la vérité, la recherche des moyens pour éviter l'une et rencontrer l'autre, les règles formelles qui en dérivent, etc. Et nous trouvons encore cette autre ressemblance que la logique voulue et consciente, comme l'intelligence, tend, à mesure qu'elle se perfec-

tionne, à se détruire elle-même. Une fois triomphante, devenue maîtresse incontestée, ses règles admises et suivies, elle deviendrait inutile et lentement cesserait d'être. Ainsi la logique voulue suit et précède la logique naturelle, elle provient d'une logique naturelle inférieure et mène à une logique naturelle supérieure. On peut donc considérer le groupe précédent et celui-ci, les équilibrés et les raisonneurs, comme répondant à deux espèces de moments différents d'un côté de l'évolution de l'esprit.

Le groupe des raisonneurs nous offre, comme celui des équilibrés, toute une hiérarchie d'esprits de nature et de valeurs très différentes. Si nous commençons par en bas, nous trouvons tout d'abord les « gens de bon sens » qui ne se contentent pas d'être « raisonnables », mais qui le savent et s'en font gloire. Ils ont des théories assez minces, quoiqu'inflexibles, avec lesquelles ils rangent durement tous les faits qu'ils admettent dans leur cerveau. Ils se sont fait ou on leur a donné un code, ils l'appliquent sans cesse en juges impitoyables et convaincus. Leurs opinions leur sont dictées comme des arrêts par les quelques idées générales qui composent, souvent sans titres suffisants, leur conscience intellectuelle. Le bon sens, la raison sont des divinités qu'ils invoquent sans cesse et dont ils ne doutent point d'être inspirés. Lorsqu'ils en sont particulièrement glorieux, c'est un peu par illogisme, car ils regardent volontiers le bon sens comme une chose impersonnelle dont ils croient, ou à peu près, (avec Descartes) que tout le monde est, par nature, essentiellement pourvu — et ceci leur permet d'être très sévères pour ceux qui ne sont pas de leur avis. Les gens réguliers, les méticuleux, les personnes

à principes, tous ceux qui recherchent assez petitement l'ordre et la régularité clans les idées, dans les croyances et dans les opinions se rencontrent dans la même catégorie.

Au reste, cet amour de la logique est par lui-même une qualité, son écueil c'est l'étroitesse et la raideur. Trop souvent le système d'idées générales — et de sentiments — qui sert de principe directeur à l'esprit logique, se trouve, dans les formes inférieures du type, tout à fait insuffisant, incapable de systématiser les données si variées de l'expérience. Alors ou bien le système se rompt sous l'effort des faits ou bien il résiste, les faits sont méconnus, les erreurs abondent et le contraste des prétentions et des résultats aboutit au grotesque.

Le raisonneur, 1' « homme à principes «, présente une grande disposition à oublier en peu d'heures tout ce qui ne rentre pas dans son système, parfois il se refuse volontairement à l'admettre : « Je verrais cela, je ne le croirais pas. » Ce n'est pas la phrase de l'homme qui se méfie de ses facultés d'observation, mais de celui qui se fie trop à l'impersonnelle raison dont il se croit dépositaire.

A côté de ces formes plutôt désagréables du type, il en est, même dans les rangs inférieurs, qui sont au contraire estimables et utiles. Ce n'est pas que l'intelligence générale y soit bien supérieure, c'est qu'elle ne s'y efforce pas vers ce qui la dépasse. L'équilibre entre les moyens et le but en fait la valeur. L'homme qui s'est fait des idées, qui en a accepté, et qui sans morgue et sans raideur essaye de s'en servir de son mieux pour comprendre ce qui s'offre à lui et pour remplir son office, celui-là représente le type du rai-

sonneur dans ce qu'il a de bon. Mais il se rapproche plus de l'équilibré. Le vrai raisonneur, sans intelligence supérieure, est facilement excessif et maladroit. Le type ainsi réalisé n'est pas du tout rare et j'en pourrais citer plusieurs exemples. Je ne les prendrais pas tous chez les illettrés, il s'en faut. Le raisonneur étroit et raide est bien souvent ce qu'on appelle un homme instruit, je veux dire qu'il a reçu l'instruction secondaire, souvent même l'instruction supérieure, et rien n'empêche qu'il ne remplisse de hautes fonctions ,

A mesure que l'intelligence se développe, à mesure que nous passons des esprits simples aux esprits plus compliqués, le type ne change pas essentiellement, et les défauts, que nous lui avons reconnus nous les trouverons chez des intelligences de nature et de portée bien différentes. Toutefois les apparences se modifient quelque peu. La valeur de l'esprit devient plus haute. Mais ce qui le transforme le plus, c'est moins la richesse, la force et la puissance de l'intelligence que sa souplesse et son aptitude à appliquer différemment, à perfectionner même les idées directrices.

C'est déjà un assez beau type intellectuel que celui de l'homme qui s'est fait son système et qui tâche d'unifier ses connaissances dans la mesure du possible, de les accorder ensemble, de voir clair en luimême et hors de lui, et tout en rattachant sans cesse à ses idées maitresses ce qu'il constate, sait recevoir l'enseignement des faits et en élargit ses idées primitives — alors même qu'il ne pourrait déployer des qualités intellectuelles supérieures.

Les raisonneurs, les logiciens 147

Plus haut encore nous trouvons les raisonneurs par excellence, les philosophes et les logiciens, ceux qui .s'efforcent de ramener à l'unité, d'équilibrer complètement non seulement ce qu'ils observent et ce qu'ils pensent, mais aussi ce que pensent et ce qu'observent tous les autres, mais encore ce que personne ne pense et qu'on n'a jamais observé, mais que quelqu'un pensera peut-être et qu'on observera sans doute un jour. Et quelques-uns veulent systématiser dans le domaine de ce que personne ne comprendra ni ne verra jamais, de ce qui échappe, d'après leurs idées mêmes, aux efforts de l'intelligence humaine : de l'inconnaissable — et je crois bien qu'ici la passion de l'unité et de la logique aboutit à la contradiction.

Les grands philosophes sont les principaux représentants de ce type. Les uns, les purs logiciens, auront principalement en vue la rigueur et la systématisation parfaite de la pensée raisonnante, la sûreté des procédés et la correction de leur emploi. D'autres, les philosophes scientifiques ou naturalistes, s'intéresseront plutôt au monde lui-même, à l'ensemble des phénomènes (forcément représentés en nous, d'ailleurs, par des perceptions et des idées) qu'à nos manières de raisonner. D'autres encore, les moralistes, s'attacheront surtout à la cohérence des sentiments et des actes, et naturellement des idées qui les représentent, ce sont des logiciens d'une espèce particulière, des logiciens de la pratique, de la conduite ramenée à ses principes généraux. Eux aussi acceptent ou cherchent des règles générales qui leur servent de pierre de touche pour apprécier, selon qu'ils s'y conforment plus ou moins bien, la valeur des actes et des désirs et pour les coordonner entre eux.

Les théologiens rentrent naturellement dans la classe des philosophes. Ceux qui appartiennent aux religions déjà formées n'ont plus à chercher leurs principes, ils leur sont imposés, mais ils ont à les appliquer. Du reste les philosophes se trouvent dans la même situation, dans la proportion où l'esprit du disciple l'emporte, chez eux, sur l'esprit créateur. Et les théologiens n'ont pas moins qu'eux, j'imagine, le devoir d'éprouver ou de critiquer leurs croyances avant de les accepter.

Bien entendu tous les philosophes, ni tous les moralistes ne rentrent pleinement dans le vrai type du logicien. Il s'agit ici de ceux qui ont vraiment l'esprit philosophique, non de ceux qui le simulent et que nous retrouverons plus loin.

Nous rencontrons toujours plutôt une tendance, une sorte d'effort vers le type du logicien, que sa réalisation complète. Ceci est vrai de tous les types supérieurs. Qui est arrivé à unifier ses connaissances et ses pensées ? Beaucoup du moins ont voulu ce but inaccessible. L'histoire des religions et de la philosophie est l'histoire de leurs tentatives puissantes, imparfaites et fructueuses . Avec des formes différentes, elles indiquent la prédominance de l'esprit organisateur. On le retrouve imparfaitement dans les encyclopédies modernes, amas de matériaux plus ou moins bien ordonnés, plutôt qu'édifices achevés, recueil de mélodies plutôt que symphonies , malgré l'esprit général qui a présidé à leur formation et leur donne quelque équilibre et quelque logique

Parmi les contemporains, Auguste Comte et Stuart Mill peuvent servir d'exemple des deux formes principales du type. Auguste Comte plus « objectif» en un

sens, préoccupé du monde, non seulement pour le connaître mais pour l'organiser, philosophe et moraliste à la fois, le plus beau représentant, peut-être, de l'esprit de systématisation absolue. Il veut unifier la connaissance et l'action, l'individu et la société, l'homme et le monde. S'il croit quelque unification réellement impossible il y supplée par des artifices. Son unité n'est pas une simple coordination de connaissances. Il se rend compte de ce que ce résultat garderait d'imparfait, il veut une unité pratique et vivante, et sa synthèse subjective vient préciser et trop rétrécir, en un sens, sa conception, tandis que sur d'autres points elle l'élargit considérablement. Il ne craint pas, lui, le « philosophe positif », d'aller jusqu'au fétichisme, de s'avancer en pleine imagination et en plein rêve, comme il ne craint pas de descendre aux plus minutieux détails de la pratique, et, dans son zèle de coordination, d'envelopper l'individu de la plus rigoureuse tyrannie qui se fût jamais proposée à notre humanité .

Stuart Mill est tout autre. Il se préoccupe encore plus de la convenance des idées que des choses en elles-mêmes — il représente peut-être le plus purement le type du logicien abstrait. Sa confiance dans le raisonnement et l'analyse est vraiment unique. Il voit tout à travers les opérations de la pensée consciente et réfléchie. On est souvent tenté de le trouver naïf, et vraiment il le fut, non ]3as qu'il n'ait généralement raison quand il parle de la logique, mais il s'abuse, je crois, sur la possibilité de la faire entrer dans l'usage général et d'en imposer les procédés, actuellement, à la plupart des esprits.

Ses mémoires nous prouvent tout son zèle et sa

spécialisation dans la forme de pensée que sa nature propre et son exceptionnelle éducation lui avaient imposée. Avec une louable tendance à unifier toujours son esprit, à tout approfondir (1) jusqu'à ce que les difficultés qui l'inquiétaient fussent résolues, il montra une confiance trop grande dans l'influence du raisonnement abstrait. « En effet, dit-il, puisqu'après tout c'est seulement par la philosophie qu'on peut combattre avec succès les préjugés, on ne saurait remporter sur eux aucun avantage durable tant qu'on n'a pas démontré que la philosophie n'est pas leur alliée. » Il va jusqu'à donner la logique pour l'étude qui convient le mieux aux débutants en philosophie « puisqu'elle est indépendante des opérations lentes par lesquelles on acquiert, par l'expérience et la réflexion, des idées importantes par elles-mêmes ; grâce à cette étude, les élèves parviennent à débrouiller une idée confuse et contradictoire avant que leur propre faculté de penser ait atteint son plein développement, tandis que tant d'hommes, capables d'ailleurs, n'y peuvent parvenir, faute d'avoir été soumis à cette discipline. » (2). Si la logique est peu utile pour acquérir de nouvel-

1) Voir, par exemple, ses Mémoires, p. 117. Il y dit le profit retiré de coûversations philosophiques avec ses amis : « Je leur dois aussi d'avoir acquis, ou puissamment fortifié en moi une habitude d'esprit à laquelle je dois tout ce que j'ai jamais fait, tout ce que je pourrai jamais faire en philosophie : celle qui consiste à ne jamais accepter comme comi^lète une demi-solution ; à ne jamais abandonner une question embarrassante, mais à y revenir sans cesse jusqu'à ce que le sujet soit percé à jour.... à ne jamais penser que je comprenais aucune yjartie d'un sujet, tant que je n'avais pas compris le sujet tout entier, »

(2) Mémoires, p. 12.

les connaissances, elle est, certes, adroitement maniée, un excellent moyen d'éliminer les idées fausses et surtout de débrouiller sa pensée et de lui faire rendre tout ce qu'elle recèle. Aussi, plus que les exagérations de Mill, la haine et le mépris de la logique sont dangereux, ils sont aussi plus fréquents. Ils décèlent souvent une impuissance assez générale à l'analyse et à la rectification des pensées.

Au fond la logique ne s'oppose pas du tout à l'étude objective du monde. L'une et l'autre coopèrent au même but : l'unification de l'esprit ; l'une garnit l'esprit, l'autre l'épure. Et ceci n'intéresse pas seulement l'étude de l'intelligence, mais la philosophie, que les uns comprennent comme une étude objective portant sur le monde, les autres comme une sorte de logique générale. Si nous les supposions, les uns et les autres, arrivés à leur but, ne trouverait-on pas que ce but était le même ? et les généralisations dernières qui apparaîtraient ici comme des « lois de l'esprit » ou des « formes constitutives de l'intelligence » ne seraient-elles pas reconnues là comme des lois dernières du monde et des faits irréductibles ? Le système d'Auguste Comte élargi, développé et poussé à bout ne concorderait-il pas avec la critique de Kant ou la logique de Mill ? Chacun prend l'œuvre d'ensemble par un côté, celui auquel s'adaptera le mieux son procédé favori. Chacun se spécialise et les différences naissent, et les oppositions s'accusent, réelles, certes, mais point profondes, et la faute en est, comme toujours, à ceux qui prennent, comme fin dernière, un procédé, une croyance, une théorie dont la valeur est d'être un moyen, et faussent ainsi ce qui serait excellent. (1).

(1) Il pourrait y avoir aussi des discussions au sujet des relations de la logique et de la morale, et de l'esthétique. Gela

Î5â LÈS ESPRITS LOGIQUES

Entre les plus hauts et les plus humbles représentants du type s'échelonne la foule des mauvais, des médiocres et des premiers supérieurs ; en bas ce sont presque des imbéciles, en haut presque des hommes de génie. Mais tous ont cette même caractéristique d'arriver à l'équilibre par le raisonnement , et non pas seulement d'y aspirer, bien que leurs aspirations soient, on peut dire, toujours supérieures aux résultats obtenus. Les disciples intelligents, zélés, plus corrects qu'inspirés, sincères et amoureux de l'unité marquent un des degrés les plus élevés. Littré peut être considéré comme un bon représentant de ce type. Il appliqua longtemps avec une grande conscience et une patience inaltérable une doctrine qu'il n'avait pas inventée, mais qu'il remania, qu'il émonda la débarrassant des aspérités choquantes que le maitre y avait laissées, sinon volontairement placées, mais aussi en la rapetissant, en la rendant plus « raisonnable » et moins ample, en la vulgarisant dans tous les sens du

nous entraînerait en des disaussions sur les différentes formes de la finalité et leur rôle spécial qui ne seraient pas ici à leur place. Remarquons que, selon le point de vue, chacune de ces trois études peut être considérée comme comprenant les deux autres. Par exemple, la logique se rattache à la morale en tant que raisonner de son mieux est un des devoirs de l'homme et que les règles de la morales doivent régir toute l'activité humaine, d'autre part, la morale est une application de la logique en tant que les règles de la logique doivent être constamment appliquées pour déterminer la hiérarchie des motifs et des actes, l'esthétique peut être considérée comme une morale ou une logique partielle et la morale comme l'application à la conduite humaine des règles générales de l'esthétique.

mot. Il lui demanda toujours les moyens de résoudre ou de poser tous les problèmes, aimant, lui aussi à tout ramener à l'unité, aux cadres réguliers qu'il avait refaits en modifiant les vues d'Auguste Comte. Il se plaisait même, quelquefois , à faire des plans de sciences futures, d'après ses principes favoris.

Au-dessous de lui, bien au-dessous, les demi-philosophes, les esprits qui se revêtent de la doctrine en vogue, religion et philosophie, et n'en veulent sortir, ceux aussi qui se font une doctrine de leur opposition aux idées de leur milieu. Les uns et les autres, bien entendu, nous les supposons ici, sincères et actifs, en même temps que bornés, recevant leurs idées d'autrui, mais tâchant de s'en servir. Ils s'imaginent aisément avoir la clé universelle du savoir, en politique, en science, en philosophie, et feraient volontiers de leur système un lit de Procuste. D'autres encore, plus bas, descendent peu à peu vers les prétentieux idiots qui sont au fond du type raisonneur.

Si les équilibrés nous ont paru souvent se rattacher au type chez qui l'intelligence et le sentiment sont encore unis et intimement liés, les raisonneurs et les logiciens, au contraire, appartiennent aux deux autres types. Tous ont l'intelligence organisée en force spéciale, capable d'agir par elle-même, mais les uns la mettent au service de leurs passions, c'est un sentiment qui les domine et qui les fait raisonner, chez les autres le sentiment n'est que la pression de l'intelligence émancipée et c'est la logique même qui est l'objet de leur passion. ,

Parmi les premiers nous placerons ceux qui mettent

une grande puissance de logique et un goût très vif pour le raisonnement au service de leurs désirs. Naturellement ceux-ci aussi se subdiviseraient en plusieurs types très distincts et de valeur différente. Au plus haut degré seraient les passionnés généreux et intelligents, pour qui l'exercice de la pensée ne vaut que s'ils là mettent au service d'une grande cause — sociale, par exemple, ou religieuse. Au plus bas, les sophistes de diverses classes qui sont prêts à soutenir indifféremment, non pour s'éclairer, mais par jeu, par caprice ou pour le bénéfice qu'ils en espèrent, les causes les plus opposées. On pourrait y trouver certains types inférieurs d'avocats. Ici la logique est peut-être encore un besoin naturel de l'esprit, mais elle n'arrive pas à unifier l'intelligence, elle n'y tend même pas réellement. Ce qui fait l'unité de la personne, lorsque cette unité se montre, c'est le désir auquel l'intelligence se soumet et qui en détermine l'exercice, sans que les raisonnements qui s'enchaînent se rapportent toujours directement à lui. Au reste , quand l'esprit est puissant, il trouve certainement encore du plaisir à s'exercer ainsi, et l'amour de l'art, l'amour du raisonnement peut s'unir aux autres désirs qu'il sert à satisfaire. La logique n'en reste pas moins ici fragmentaire et brisée, au point qu'elle touche à son contraire, et que le type pourrait servir de transition entre les intelligences logiques et celles qui ne le sont pas. Chez d'autres, cependant, l'amour de la logique même et de l'unification de l'esprit est devenu un sentiment très fort, l'un des plus puissants, et celui qui dirige non seulement l'intelligence, mais le caractère. C'est le cas que nous avons étudié tout à l'heure.

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§ 3 LES OUTRANGIERS

Les outranciers sont équilibrés aussi à leur façon, seulement le centre de l'équilibre est singulièrement placé chez eux. Ils ne trouvent pas l'harmonie dans la pondération des éléments, mais bien dans la subordination très nette de l'intelligence à quelques-uns d'entre eux. Rendrons-nous justement notre pensée en disant que leur esprit, au lieu d'être, comme celui des équilibrés, une sorte de république démocratique ou parlementaire est une république oligarchique, sinon une monarchie absolue ? Dans les outranciers nous rangerons tous ceux qui ordonnent leurs idées par rapport à une conception, à une croyance dominatrice spéciale, qui donne à toutes les autres leurs places, d'où toutes les autres tirent leur valeur.

Les outranciers se rattachent aisément aux raisonneurs et, dans les formes inférieures du type logicien, nous voyons se dessiner déjà le type de l'outrancier. Passant de celui-là à celui-ci, nous ne faisons que continuer la marche déjà commencée.

Dans la série des équilibrés, en effet, l'harmonie de l'intelligence est complète, et même elle est souvent l'expression de l'harmonie de la personnalité tout entière ; chez les logiciens, l'intelligence est plus séparée des désirs, mais ce qui l'emporte encore généralement c'est la tendance à l'ordre, à la logique, les idées étant un moyen de les réaliser. Dans certaines formes inférieures du type logicien et dans le type outrancier qui s'y rattache les choses sont renversées, l'ordre et la

logique paraissent plutôt les moyens de l'expansion et du triomphe de l'idée dominatrice.

L'outrancier est d'abord tellement convaincu de la vérité de sa croyance et de l'excellence de ses goûts qu'il assimile complètement sa croyance à la vérité, son goût à la beauté. Bientôt il perd de vue la vérité, l'harmonie intellectuelle qui la représente, et il finirait par préférer sa croyance à la vérité, s'il pouvait les concevoir séparées. Forcément, il est conduit à mutiler la réalité, toutes choses égales d'ailleurs, bien plus que ne le font l'équilibré ou le logicien. Pour suivre sa pensée jusqu'au bout, pour arriver à l'équilibre spécial qu'il peut réaliser, il s'oblige à ne pas comprendre bien des idées, à négliger bien des perceptions, à laisser perdre bien des faits qu'il ne connaît plus, qu'il ne veut pas connaître, qu'il laisse, souvent sans en avoir conscience, mais toujours systématiquement, non pas toujours en dehors de son esprit — il ne le peut pas, — mais en dehors de la partie vraiment active et a théorisante )) de son intelligence. Parfois les forces ainsi comprimées s'ouvrent ailleurs une issue ; le caractère, la conduite de l'outrancier, nous montrent que ces idées, que ces sentiments rejetés parle système maître ne sont pas complètement perdus — ils continuent à inspirer les actes, à diriger la conduite, à faire choisir les relations, à soutenir les affections. Ainsi s'explique souvent la contradiction entre des théories bruyamment et, je le suppose, franchement énoncées, et la pratique de tous les jours. Tel homme affirme par sa conduite des croyances que nient ses théories. Il n'y faut pas, dans le cas qui nous occupe (car les faits d'apparence analogue recouvrent souvent des réalités très variées), voir seulement l'effet des nécessités so-

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ciales ou des influences de famille et de milieu, mais aussi la persistance, dans quelque recoin de l'esprit, de certaines idées à qui l'idée maîtresse ne permet pas de paraître au grand jour, mais qu'elle ne peut empêcher d'influencer les actes. Il en est souvent ainsi quand un homme se pose en adversaire résolu des idées de son milieu. Sans doute, il peut avoir raison et les idées secondaires et subconscientes devraient parfois disparaître. C'est un nouveau cas, mais il est rare. L'opposition entraine souvent au-delà des limites de la logique et ce qui reste des anciennes idées contient une part méconnue de vérité que le système dominant, chez un vrai logicien du type élevé, aurait comprise et se serait assimilée.

Ainsi souvent l'outrancier l'est moins qu'il ne le paraît. Tel libre penseur qui se signale par l'excès de sa haine contre les religions et confie ses enfants aux couvents est moins convaincu de son incroyance qu'il ne se l'imagine. Tel homme, qu'une interprétation spéciale de la lutte pour l'existence, induira à proclamer l'inutilité absolue de la charité, pourra garder encore des opinions sourdes qui le pousseront à l'occasion, concurremment avec d'autres motifs, à venir en aide à des œuvres de bienfaisance.

Ceux que j'appellerai spécialement les outranciers, ce sont ceux qui sont obligés pour parfaire leur système, de laisser à l'écart, à l'ombre dans leur esprit un certain nombre de faits et d'idées qu'ils ne pourraient utiliser, dans leur grande construction mentale, sans diminuer l'importance de leur théorie préférée, et qui, restant en dehors de celle-ci, passent généralement inaperçus. Les perceptions mêmes qui pourraient les éveiller restent sans force et ne servent à rien. On

iS8 LES ESPRITS LOGIQUES

comprend, d'une part, qu'il n'y a pas de différence essentielle, je l'ai déjà fait remarquer, entre ce type et le type précédent, et d'autre part que l'outrance est une chose relative. Tel sera un outrancier aujourd'hui, parce que, venu en précurseur, il ne peut se défaire complètement lui-même, malgré ses efforts, de croyances vermoulues dont il cherche à débarrasser les autres, ce qui le porte à réagir contre elles violemment et d'une manière souvent peu clairvoyante, et à ne pas voir comment son idée nouvelle pourrait utiliser ce qui reste d'assimilable dans les autres. Plus tard, et le terrain mieux préparé, il eût été un équilibré. La chute plus facile des ruines intellectuelles lui eût permis d'en mieux comprendre le plan et d'en mieux utiliser les matériaux, son système eût été moins exclusif et moins raide, des éléments plus nombreux y eussent plus librement concouru. Mais ces éléments, il faut d'abord les préparer à leur nouveau rôle, et l'outrance est parfois la condition de cet entraînement.

Les outranciers, comme les équilibrés se subdivisent en plusieurs types correspondant aux différentes valeurs des individus.

. Au bas de la série, les fanatiques étroits poussent à sa dernière rigueur l'idée qu'ils ont prise pour guide, et qui est généralement un fragment d'une doctrine générale mal assimilée. Parmi eux sont des esprits très simples qu'une théorie scientifique, qu'une doctrine religieuse ou sociale a grisés. Elle leur remplit la conscience, et dans la crainte de lui être infidèle, ils évitent ou repoussent toutes les idées qui pourraient en diriger l'application. Toutes les religions, toutes

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