‹ Les types intellectuels [microform]Chapitre 29 sur 36 · II · texte numérisé non relu

II

If I <

agréable est un trouble beaucoup plus considérable que celui qu'exprime Tidée. (l).Il y avait donc lieu de supposer à priori ce que l'expérience ne confirme que trop. L'émotion venant influencer l'idée, c'est une bande mal disciplinée introduite dans une compagnie relativement paisible qui s'elfare, se tait, ou se met bientôt à l'unisson de ses envahisseurs.

Mais les caractères mêmes du phénomène affectif nous forcent à croire que son influence doit être bonne à certains égards et dans certains cas. La grande raison pour cela c'est que le sentiment est une force, une force mal disciplinée, mais puissante. Et si l'étude de ses bons effets ne rentre pas absolument dans notre sujet actuel, au moins convient-il de les indiquer pour ne pas représenter trop inexactement les relations du sentiment et de l'intelligence et pour montrer aussi que souvent l'influence mauvaise de l'émotion sur l'esprit décèle un vice secret de l'intelligence encore incomplètement formée.

Ces bons effets résultent de l'excitation diffuse que produit le sentiment. L'intelligence en profite, quel* quefois indirectement. Un certain état de bien être, une excitation agréable et non absorbante ne se rattachant pas directement à l'exercice de notre esprit, mais provoquée par une série d'événements heureu]^ et sans grande importance, peut favoriser le développement de notre esprit selon ses lois propres, c'est-à-dire en augmenter la logique si cette logique existe déjà, en faire manifester plus franchement les qualités, comme les défauts. La constitution de l'intelligence en force indépendante est naturellement une bonne con-i*

|1) Voit Les phénomènes affectifs»

LES ESPRITS FAOX

dition pour qu'elle puisse profiter, sans en être troublée, de l'excitation diffuse qui accompagne et suit l'émotion.

Parfois une secousse un peu brusque, en bouleversant les idées, en détruisant momentanément l'équilibre de l'esprit, ne nuit pas, en somme, à la bonne harmonie, au contraire. La réorganisation des pensées sur un plan nouveau est souvent un progrès, et des idées jusque-là impuissantes peuvent à la faveur de ce bouleversement prendre le dessus et déterminer une orientation nouvelle de l'esprit. La honte et le chagrin de la punition, si elle est appliquée à propos, peuvent rectifier la logique d'un enfant, déterminer l'affaiblissement, au moins momentané, de déairs parfois peu intenses et peu importants, mais qui troublaient l'harmonie de l'esprit et que l'enfant maintenait et appuyait par des sophismes. En ce cas, l'émotion rend à l'intelligence sa logique naturelle. De même, le malheur peut être une bonne école pour l'homme et non seulement former son caractère, mais aussi rectifier son esprit et lui donner une logique plus sûre. Il serait imprudent d'attendre toujours de bons effets de semblables remèdes. Parfois le malheur aigrit et déséquilibre. Inversement le choc favorable peut-être produit par une impression agréable qui surprend. Un bonheur inattendu fait comprendre tout autrement les choses de ce monde et rétablit quelquefois un équilibre mental compromis. Selon les qualités de l'esprit, selon qu'il penche d'un côté ou de l'autre, selon la nature de la secousse agréable ou pénible, le résultat sera différent. Mais dans tous les cas, lorsqu'il est favorable, c'est un désordre passager qui fait disparaître un désordre chronique ou prêt à le devenir.

LES ESPRITS ILLOGIQUES

Tin-/ '-V "

Une influence indirecte des sentiments sur la logique générale de l'esprit résulte de l'unification de la personnalité par quelque tendance maîtresse ou par l'harmonie qui s'établit entre des sentiments jadis divergents, sous la pression de quelque nouveau désir. Ici la logique de l'esprit augmente, en quelque sorte, parallèlement à celle de l'ensemble de la personne. Le jeu des tendances harmonise les idées en les faisant converger sans les réunir étroitement entre elles, sans les séparer des désirs auxquels elles sont liées, mais simplement en faisant converger ces désirs. Il produit alors un type d'équilibré. Mais ce n'est pas toujours sans dangers.

L'influence directe des sentiments ne se manifeste guère sur l'ensemble de la coordination intellectuelle. Les désirs qui renforceraient directement la logique sont des désirs purement intellectuels : la passion systématique, l'amour du vrai. Une passion morale ou religieuse, comme le zèle pour le bien, l'adoration de Dieu , peut faire dévier l'esprit en lui imposant, kpriori, des croyances trop vite acceptées, et je ne prétends pas que les désirs, même purement intellectuels, soient sans inconvénients, puisque aussi bien nous avons vu la fausseté de l'esprit déterminée par l'excessive prépondérance d'une idée. Mais ces passions élevées sont certainement capables de développer l'unification de l'esprit, car elles imposent comme idéal l'harmonie des idées aussi bien que la logique des actes.

En dehors de ces cas particuliers, le sentiment paraît capable de provoquer surtout, comme bons efl'ets, une logique supérieure momentanée, ou bien de développer ces formes spéciales de logique qui constituent les qualités de l'esprit. Sous l'influence d'une forte

LES ESPRITS FAUX

émotion, pour défendre leur vie ou leur honneur ou bien pour servir simplement un intérêt très peu élevé certaines personnes font preuve d'une vigueur de pensée, d'une puissance de coordination mentale qui les •abandonne vite. Mais surtout un désir rendra l'esprit plus ingénieux, plus avisé, plus pénétrant, plus lucide plus attentif (1), en ce qui le concerne et ce sera par' fois au détriment de la logique générale de l'intelligence. Et d'autre part, nous rencontrons encore le mauvais côté de l'influence du sentiment : l'intelligence entravée, arrêtée court ou simplement gênée C'est souvent lorsqu'on aurait le plus grand besoin de sa présence d'esprit qu'elle fait défaut. J'ai vu une vive émotion, une impression soudaine faire trébucher les meilleurs esprits.

Peut-être pourrait-on dire avec quelque vérité que l'influence de l'émotion sur l'intelligence est, à prendre les choses en gros et à considérer l'ensemble de l'esprit, quantitativement bonne et qualitativement mauvaise, je veux dire qu'elle multiplierait les idées sans les ordonner. Mais ceci comporterait des réserves qu'indique suffisamment, je suppose, ce que j'ai déjà

En somme, il semble que deux grandes conditions sont surtout favorables aux bons effets du phénomène affectif, d'abord la constitution de l'intelligence en force indépendante, et ensuite le caractère relativement régulier et systématisé du sentiment. Mais ni l'une ni l'autre de ces conditions n'est suffisante ni nécessaire et leur union même peut rester impuissante, tant les

(1) Voyez, sur ce point, la Psychologie de Inattention, de M. Ribot. *

LES ESPRITS ILLOGIQUES

phénomènes d'inhibition et d'excitation varient avec chaque esprit et, pour un même esprit, avec une foule de menues conditions qu'il est impossible d'exprimer par des propositions générales.

Le résultat dépend de la façon dont, en un cas donné, le sentiment et l'idée se rencontrent ; selon que le choc est plus ou moins brusque, selon que l'esprit est plus ou moins préparé, selon les idées qui le hantaient au. moment précédent, et l'orientation des journées précédentes, selon les préoccupations récentes et aussi selon l'état de la santé, la température, etc., l'intelligence est excitée ou déprimée par l'émotion, et excitée de façons assez différentes. Peut-être ces nouvelles conditions se ramènent-elles aux premières et s'agit-il encore ici des combinaisons de systèmes plus ou moins harmonisés; je suis porté à croire qu'il en est ainsi, mais c'est une hypothèse qu'il est impossible de vérifier actuellement et même de préciser autant qu'on le désirerait.

Page 1