CHAPITRE IV
Les frivoles, les étoiinlîs, les déséquilibrés,
l'esprit puéril.
Les frivoles, auxquels se rattachent quelques autres types, ressemblent aux divisés dont ils exagèrent l'illogisme. L'incohérence, plus profonde, n'y est plus le résultat de l'adaptation de l'esprit à de considérables séries d'influences sociales, différentes ou contradictoires, à la religion ou à la famille, à la profession ou à l'expérience. Elle est plus essentielle et résulte surtout de la faiblesse des idées ; la moindre circonstance extérieure, l'état de l'atmosphère, le vol d'une mouche, un subit rayon de soleil, une parole sans portée changent l'orientation de l'esprit, et font se dérouler en lui des séries d'idées sans rapports logiques avec celles qui les ont précédées comme avec celles qui les suivront. A ces causes externes correspondent ou s'ajoutent des causes internes difficiles à préciser, dont les plus graves ou les plus persistantes, les désordres qui constituent l'hystérie ou la dégénérescence, ne peuvent guère être analysées avec rigueur. Elles se révèlent par leurs effets, par les brusques volte-faces de l'esprit immédiatement oublieux de ses pensées, lancé étourdiment dans des voies brusquement coupées, peu soucieux de ses contradictions, qu'il n'aperçoit pas.
La caractéristique de l'esprit frivole, c'est de ne guère vivre, intellectuellement, que pour la minute présente, c'est aussi l'impossibilité de suivre un rai-
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LES ESPRITS ILLOGIQUES
LES FRIVOLES
sonnement, ou même d'avoir Tair de le suivre. Sans doute, des esprits très puissants sont souvent incapables d'entrer dans les déductions d'autrui, mais ils poussent très loin et très vigoureusement les leurs propres. Sans doute encore, certains esprits intuitifs ne pourraient se plier à une démonstration géométrique, et dévider régulièrement l'écheveau, pourtant bien débrouillé, des mathématiques, mais ils résument en une pensée, l'expérience de longues années, et, expriment en une idée, des faits innombrables et de fécondes vérités, ou bien ils enchainent magnifiquement de larges groupes de représentations, ils font surgir des palais resplendissants d'images et de mots. Même les esprits faux relient les idées, les observations et les sentiments en un tout mal formé, mais qui garde quelque apparence de régularité. Rien de pareil chez les puérils. Le frivole est à peine à l'intuitif ce que l'esprit faux est au logicien. Le raisonnement le gêne, l'ennuie et le rebute. Incapable de s'intéresser dix minutes au même sujet, il répugne à tout ce qui est analyse ou synthèse, à tout ce qui tend à le faire réfléchir. La réflexion sous toutes ses formes, c'est-à-dire la concentration, la systématisation imposée aux idées, est essentiellement impossible à son esprit, naturellement éparpillé. S'il introduit lui-même un sujet dans la conversation, la moindre remarque le surprend. Il est à la merci de ses impressions et a besoin d'elles, car si rien ne l'excite, il s'éteint naturellement. Aussi recherche-t-il volontiers les excitations extérieures, les sociétés bruyantes ou brillantes, le théâtres ou les bals, tout ce qui donne à l'esprit de petites secousses vite amorties. A chaque instant une impression nouvelle chasse la précédente et l'efface,
une image brille et s'éteint, sinon, trop paresseux d'esprit même, pour suffire à ce travail, le frivole aimera les besognes qui occupent les doigts sans intéresser l'esprit, les jeux qui donnent l'illusion de la pensée, toutes les petites distractions qui, en occupant l'automatisme, empêchent l'esprit de travailler réellement. L'effort de l'attention est à peu près impossible et si quelque grande circonstance le rend nécessaire, il reste vain.
Cette impuissance du type frivole n'est pas sans influence sur la nature même des éléments employés par l'esprit. Les idées abstraites sont rares en lui, les sensations y prédominent, avec quelques images relativement simples. Elles sont accompagnées de phénomènes affectifs légers, de petites émotions. L'abstraction pure suppose un travail de l'esprit dont les frivoles ne sont pas généralement capables. Mais leurs idées ne sont pas non plus très concrètes, en ce sens que la synthèse d'images, d'idées et de sentiments qui aboutit à la conception concrète réelle d'un objet leur est également interdite. Elles restent matérielles et pauvres. Sans doute les frivoles émettront parfois des formules générales, mais cela n'indique pas qu'ils connaissent les idées qui leur correspondent. L'idée se réduit à peu près au mot, accompagné d'une bien vague impression. Elle est employée aussi comme une conception concrète et vide, en ce qu'elle n'est nullement une abstraction qui tient la place de diverses représentations, mais un fait employé pour lui-même, comme cause de certaines impressions et sans autre sens. La formule se réduit à un verbiage sans portée, l'esprit ne pouvant dégager des données concrètes de l'expérience les systèmes de rapports qu'elles contiennent.
LES ESPRITS ILLOGIQUES
LES FRtVOLES
- Les éparpillés, toujours à la recherche de certaines connaissances nouvelles et incapables de rien approfondir, rentrent dans notre type, de même que les distraits, les étourdis, chez qui le manque d'adaptation aux circonstances présentes n'est pas dû à l'excès d'adaptation aux circonstances passées, futures ou lointaines, à la concentration de l'esprit. Il y a là, en effet, une méprise à prévenir. Une autre doit être évitée à propos des « éparpillés ». M. Payot parle en termes sévères de l'étudiant qui passe d'un article de critique littéraire à un livre de géologie, prend ensuite quelques notes, regarde des photographies, etc. (1). Je veux bien qu'il ait raison, en général. Il n'en existe pas moins des esprits qui ne sont pas du tout frivoles et qui, en temps ordinaire, manifestent cependant une certaine tendance au changement et quelque inquiétude. Ce peut être le signe d'une prompte fatigue, ou bien d'une vivacité exceptionnelle, et en ce cas, l'esprit reviendra plus tard sur ce qu'il a fait, il saura profiter de ses acquisitions un peu brusques et irrégulières, et coordonnera de différentes façons les informations ramenées de sources si diverses. S'il peut arriver à la fois à considérer à part chaque spécialité et à enrichir ses conceptions générales, son profit ne sera pas mince et il le devra peut-être à l'éparpillement apparent qui empêcha les études différentes de s'organiser à part autant que l'eussent permis des études successives plus régulières et plus prolongées. Chez le véritable frivole l'organisation générale reste faible ou nulle, l'organisation spéciale même s'arrête vite et les idées qui se succèdent, mal coordonnées, se contredisent et
(1) Payot, V Education de la volonté.
s'annulent, ou, si elles s'accordent, c'est quelquefois par l'effet d'un sentiment caché qui maintient une certaine unité foncière, toujours bien imparfaite et irrégulière, dans l'esprit , et c'est aussi par hasard, comme s'accordent, dans leurs sentiments et leurs idées, des personnes étrangères qui ne se sont jamais vues et qu'aucun lien ne réunit.