Ô6 LES TYRANS
regarda de haut, avec un sourire ineffable et tranquille.
— Tiens ! tu me touches I lui dit-il.
— Vous êtes un drôle ! cria Beautrubin. Louspillac abattit sa grande patte osseuse sur le
crâne à demi chauve de Beautrubin.
— Nous avons donc besoin absolument d'une petite leçon 1 à notre âge !
— Vous êtes un misérable 1 beugla Beautrubin étranglé par une fureur apoplectique. Oui, vous me rendrez raison ! oui , raison tout de suite !
— Hanneton I dit Louspillac. Je te laisse le choix des armes.
— Je prends le pistolet. Mais tout de suite ! Jamais on ne se précipita plus aveuglément dans
la gueule du loup. Beautrubin trépignait de rage et n'avait aucune espèce de soupçon du danger qu'il bravait. Il voulait se battre sur l'heure, — dans le jardin, — à mort I Cependant, comme il fallait des témoins , que Beautrubin ne connaissait encore personne à Bellevue et que son adversaire lui-même ne comptait guère sur les amis qu'il y pouvait avoir, Louspillac, qui avait conservé tout son sang-froid, arrêla que la rencontre aurait lieu dans l'après-midi ,
D E V I L L A G li 1 07
aux environs d'Angers, et qu'on demanderait à des officiers de la garnison de servir de seconds. Le rendez-vous convenu , Beautrubin remonta tout écumant dans la carriole qui l'avait amené , et Louspillac prit la diligence qui partait une demi-heure après.
Louspillac, lui, était sans courroux. C'était avec une sorte de pitié qu'il voyait ce gros et naïf bonhomme s'aventurer si niaisement à la portée de ses griffes. Il se disait d'ailleurs que , môme à Bellevue , on n'a pas impunément deux duels malheureux à si peu d'intervalle. Le beau dans la circonstance serait de maintenir et même d'accroître sa réputation redoutable sans effusion de sang. Enfin, Louspillac sentait d'instinct que, plutôt que de tuer ce dinde aux œufs d'or , il valait beaucoup mieux en vivre. Au fond du ruffian il y avait énormément du pique-assiette.
Donc, quand les adversaires se retrouvèrent sur le terrain, par devant deux lieutenants d'infanterie requis au nom de l'honneur, Louspillac était aussi calme et aussi clément que Beautrubin était agile et furibond. Ils furent placés à trente-cinq pas de distance, avec faculté de marcher chacun cinq pas.
— Otez donc votre chapeau ! cria l'un des témoins à Beautrubin, qui, tout ébloui, n'entendit pas.
i(M LES TYRANS
— C'est inutile ! reprit railleusement Louspillac. Et, sans avancer, sans viser presque, il tira et
abattit le chapeau. En même temps, Beautrubin lâchait son coup ; sa balle filait à quinze pieds audessus de son adversaire. Les deux témoins se mirent à rire.
— C'est à refaire! cria Beautrubin, humilié d'avoir prêté à rire à des «. officiers français ! »
Les témoins essayèrent de s'interposer ; mais Beautrubin s'obstinait avec frénésie, et Louspillac les rassura par un clignement d'yeux expressif. On rechargea les armes.
— Voyons, puisque vous voulez à toute force être entamé, papa, dit Louspillac à Beautrubin, auquel de vos bras tenez-vous le moins?
— Mais au bras gauche, répondit machinalement Beautrubin, chez qui un commencement d'inquiétude perçait dans la colère.
— Bien I Heureusement, il y a de la marge, reprit Louspillac en pinçant légèrement l'énorme bras du gros homme. —• Ce tigre avait la férocité presque spirituelle.
Cette fois, il ajusta un peu plus longtemps, et, véritablement, atteignit Beautrubin au bras gauche,
emportant un lambeau de drap avec un lambeau de chair. Le hasard logea la balle de Beautrubin dans le collet de la longue redingote de Louspillac.
— Il y a progrès, dit Louspillac en se rapprochant.
Beautrubin regardait tout pâle son bras saignant. Il avait vu la mort, et tout à coup éprouvait un effroi rétrospectif : ce rageur, après tout, était loin d'être intrépide.
— Vous avez été généreux! dit à Louspillac un des officiers.
— Oh! je n'y ai pas de mérite, mon lieutenant. D'abord, je suis sûr de mon coup, et puis, j'ai eu le malheur, il y a quelques mois, de tuer un jeune homme à l'épée.
Beautrubin trembla de tous ses membres et manqua s'évanouir.
— Recommençons-nous encore? lui demanda Louspillac en souriant.
— Non 1 je vous fais mes excuses! dit-il d'une voix faible.
— A la bonne heure donc! une poignée de main, alors !
Beaulriibin, non pas ému mais secoué, se jeta dans
JlO LKS TYRANS
les grands bras de Louspillac, et versa deux ou trois larmes.
— Soyons amis! dit-il en rougissant.
Et, de ce jour, ils le furent. Beautrubin aima Louspillac de toute la peur qu'il avait eue. Et puis, il l'admira sincèrement, et fut glorieux d'inspirer à ses côtés celte espèce de terreur subalterne, même mêlée de réprobation tacite. Enfin, lui, Beautrubin! avait tenu tête à ce formidable pandour ! On les redouta de plus en plus, l'un traînant l'autre. N'est-il pas doux, pour un ancien mercier, de faire trembler un pays au bruit de ses pas? Louspillac, parasite de la goinfrerie de Beautrubin, et Beautrubin, parasite de la brutalité de Louspillac, se suffisaient et se complétaient à merveille. Ils eurent même toit, même table, même existence. Ils furent inséparables comme Euryale et Nisus, ou plutôt comme don Quichotte et Sancho Pança, auxquels ils ressemblaient.... au physique. Seulement, — ô dégradation des races ! — Louspillac était un don Quichotte méchant et Beautrubin un Sancho stupide.
— Maintenant je voudrais les voir ! dit Michel au père Sanas, qui lui raconta la plupart de ces détails. Où diable les rencontre-t-on?
f ) E V 1 L L A Ci L 1 1 1
— Ces messieurs? Mais leur vit) csl réglée comme nn papier de musique. Après leur exercice de fleurets, ils sortent pour aller déjeuner et lire le journal au café Militaire. M. Louspiilac fait immanquablement à ce pauvre M. Qiioniani la niche que vous savez...
— Eh! non, je ne sais pas. Qu'est-ce que c'est donc ?
Mais, en ce moment, la petite fille de Sanas entrait dans la salle à manger, l'aubergiste posa un doigt sur son œil, tordit sa bouche et dit seulement :
— On vous contera cela.
Michel, très-intrigué, dut se contenter de cette réponse et de cette pantomime.
— Après le déjeuner, continua maître Sanas, ils vont en chasse ou bien à leurs métairies et à leurs fermes. M. Beautrubin prend la joue aux jolies filles, car il est galanlin. A trois heures le tir, à quatre le dîner. Ensuite quelques visites, chez madame Molineau et ailleurs. A neuf heures, un bon souper, et puis le Ut. Ah! ils se la passent douce. Mais aussi, ce sont des gaillards qui ne se mouchent pas du pied! — Où vous les rencontrerez? parlcdil ! au café Militaire, au Cours, sur les roules.
\i^2 LES TYKAiXS
Le même jour, dans l'après-micli, le souhait de Michel devait être à m.oilié exaucé.
Il était allé au Cours, sa promenade favorite. Il vit levée la barrière d'une grande prairie coupée d'eau vive et de haies en Heurs, et il entra sans façon pour admirer de près trois ou quatre belles vaches couchées au soleil; tous les rêveurs aiment ces bêtes mystérieuses, puissantes et douces parce qu'elles ont l'air de ruminer à peu près comme ils pensent. Michel longeait dans l'herbe du pré le fossé qui le séparait du Cours. Tout à coup, de l'autre côté de la palissade, il entendit, dans l'allée la plus proche, le frôlement d'une robe et des pas précipités; il vit une femme pâle et haletante qui courait, et il reconnut Jacqueline.
Elle cria en l'apercevant: — A moi, monsieur, à moi !
Franchir le fossé, escalader la palissade et s'élancer aux côtés de Jacqueline fut pour Michel l'affaire d'un instant.
— Oh ! pardonnez-moi, monsieur î lui dit Jacqueline. C'est que j'ai eu peur, voyez-vous! de M. Louspillac. Il voulait me parler de force. Je me suis sauvée, il me poursuivait.
— Où donc rst-il, ce buter?.
— Là-bas, au coude de l'allée.
— Daignez prendre mon bras, mademoiselle, et ne craignez rien ! dit Michel , dont le cœur battait fort d'indignation et d'émotion.
Et, tournant la tête à demi, il vit, en effet, à cent pas de là, au bout de l'avenue, se profiler la longue silhouette efflanquée de Louspillac.
I^a BIennièr« •nchaiitva'
Jacqueline entraînait rapidement Michel, tout en jetant en arrière un regard inquiet. Elle vit Louspillac, après un moment d'hésitation, tourner les talons et disparaître. Elle respira.
Puis, reportant les yeux sur Michel :
— Ah ! mon Dieu ! mais où vous êtes-vous blessé, monsieur? votre sang coule! s'écria- 1- elle tout à coup.
i16 LES TYRANS
Michel s'aperçut seulement alors qu'en franchissant la palissade, il s'était déchiré le poignet à l'un des pieux.
— Ce n'est rien ! dit-il , une égratignure ! Malheureusement, ce ne peut être une expiation suffisante de ma stupide méprise de l'autre jour.
— Ne parlons plus de cela ! reprit vivement Jacqueline. C'est oublié ! vous voyez bien que je n'ai pas hésité à vous appeler tout à l'heure. — Oh! mais arrêtons-nous un peu, je vous en prie, et voyez à étancher ce sang. Vous vous êtes fait bien mal 1 Ai-je été sotte de vous presser tant !
Michel serra son mouchoir autour de son poignet.
— Voilà qui est pansé I dit-il. Continuons de marcher. Comment donc M. Louspillac avait-il l'audace de vous poursuivre ?
— J'étais allée voir ma nourrice qui est chargée de famille et que j'aide de mon mieux. En sortant de chez elle, je l'ai trouvé à la porte. Il m'a dit de sa voix brève : — ce Je vous attendais, j'ai à vous parler, il faut que je vous parle 1 » — Ce qui m'a surtout effrayée, figurez- vous, c'est qu'il était seul et sans M. Beaulrubin, qui ne le quitte jamais. J'ai répondu, toute troublée, en le priant de me laisser et en
essayant de passer- oulre. Mais il a répélé plus impérieusement : (( Je veux vous parler! » et il a fait le mouvement de me saisir le bras. Alors soudainement je suis rentrée chez ma nourrice. Par malheur, elle était seule; ses garçons travaillent encore aux champs. Je me suis glissée le long de son enclos en me baissant derrière la haie , et je suis sortie par une ouverture que les enfants ont pratiquée dans le buisson. Je me croyais sauvée, quand M. Louspillac, qui était resté h la porte de la maison, m'a vue de loin et s'est élancé. J'avais de l'avance, j'ai couru, j'ai couru, espérant toujours rencontrer quelque passant. Personne ! A cette heure-ci, le Cours est désert. Enfin, je vous ai reconnu dans le pré de M. Gillet et j'ai crié vers vous. Je comptais bien qu'il n'oserait contraindre une femme devant un étranger. Vous savez le reste.
Jacqueline marchait et parlait vivement. Elle était toute rose et toute émue. Michel qui retombait peu à peu sous le charme, ne lui répondait pas ; il pensait :
— Je tiens de nouveau ma jolie énigme. 11 faut, pour le coup, que je la déchiffre. Mais, cette fois, soyons prudent.
— Nous voici dans les rues habitées, lui dit Jacqueline; pardonnez-moi, je suis obligée de quitter votre
bras. Ne vous offensez pas, je vous en prie. Une petite ville, c'est Irès-sévère , et je n'ai pas le droit, moi , de braver l'usage... — Mais voyez donc! repritelle aussitôt, votre sang ne s'arrête toujours pas, il a traversé le mouchoir. Nous sommes à deux pas de ma maisonnette, vous allez y entrer, tant pis! et je vous panserai.
— Ne sera-ce pas vous compromettre , — dans une petite ville ? répartit Michel en secouant la tête.
— Tant pis, je vous dis! Quand vous êtes blessé pour moi, j'irais me préoccuper de quelques méchants propos! D'ailleurs, Manon, ma vieille bonne, est là qui coud, tenez, sur ce banc. — Manon, ouvre-nous. Je t'amène un blessé. — Entrez, entrez, monsieur. Est-ce vous qui allez me refuser à présent ?
Michel, ravi, n'hésita plus; 11 traversa le beau verger mystérieux qui, la veille, lui avait paru plus défendu que le jardin des Hespérides. El, l'instant d'après, Jacqueline le faisait asseoir dans son salon, — une pièce simple, gaie, coquette à peu de frais, animée, en un mot, par une maîtresse de maison jeune fille.
Aidée de Manon, Jacqueline lava la déchirure du poignet de Michel avec de l'eau fraîche, la ferma avec
(lu taffetas d'Angleterre, la banda avec une toile fine. Comme elle était très-affairée, sa fine langue rose courait vite sur ses lèvres. Et sa main était si légère et si délicate au blessé! Ah! pour être effleuré de cette douce main, Michel am'ait bravé bien d'autres périls.
— Savez-vous, disait Jacqueline en attachant un dernier nœud, que la blessure était encore assez profonde! Par bonheur aucun nerf n'a été touché. Vous êtes, je l'espère, sauvé pour cette fois, mon chevalier.
— Merci ! reprit Michel, qui n'osa même plus poser ses lèvres sur la main bienfaisante.
— Oh I c'est à moi de vous dire merci!
— Cet homme vous cause-t-il vraiment tant d'effroi?
— Effroi n'est pas le mot, mais quelque chose frémit et crie en moi toutes les fois que je le rencontre.
— Eh ! c'est peut-être de l'aversion cela, mais ce pourrait aussi bien être... le contraire.
Elle fit sans répondre une petite moue hautaine. Michel avait maintenant si peur de l'offenser! il parla vite d'autre chose.
— Vous êtes à merveille ici, savez- vous î tranquille, abritée, heureuse.
— Heureuse seule, hélas ! La maison me paraît bien grande, à moi ! Mon père l'avait arrangée pour y vivre en famille. Du moins, j'y suis chez moi; c'est beaucoup. Vous avez vu que ma pauvre tante est logée en location, à la gêne et tristement.
— Pourquoi ne demeure-t-elle pas avec vous? Elle secoua douloureusement la tête. La question
était trop délicate pour qu'il osât insister. Il reprit :
— Comment savez-vous donc que je suis allé chez madame Firmin?
— Eh ! mais je vous y ai envoyé. Et puis, monsieur, croyez-vous qu'on habite impunément une bourgade? Tout le monde sait ici, et je sais comme tout le monde, vos moindres faits et gestes, vos moindres mots, vos moindres pas, votre activité aux travaux de la mairie et votre conduite intrépide à la Société des Amis des Arts. Mon amie de pension. Céleste, vous a trouvé elle-même bien supérieur à M. Rusant, qui a voulu être trop supérieur, dit-elle.
— Ah! mademoiselle Céleste dit cela?
— Et elle a tort, monsieur! et M. Rusant avait raison ! Vous exposer contre ces gens-là, vous !
— Vous les méprisez donc ? dit Michel vi\ement.
Il l'observait d'un regard pénétrant. Elle ne répondit encore que par un profond soupir.
Il se leva brusquement.
— Eh bien ! vous partez déjà?
— Parbleu! je me sauve! dit-il avec une feinte colère. Vous êtes par trop mystérieuse ! C'est ce qui m'a d'abord tenté l'autre jour, je m'en souviens bien! Mais aujourd'hui j'aime mieux vous fuir à temps, — ombre! rêve! caprice! chimère insaisissable! fière jeune fille et bonne enfant ! ange qu'on exorcise, démon qu'on invoque!... qu'est-ce que vous êtes au juste, sphinx de Bellevue?
Elle partit d'un éclat de rire d'enfant.
— Oui, votre autre amorce! votre rire de sirène! mais on ne sait pas même si vous êtes vraiment gaie.
— Ah! je ne demanderais pas mieux, allez! ditelle avec sa façon jeune et naïve. Si je ne suis pas heureuse, ce n'est pas ma faute, je vous assure! Je m'y prête tant que je peux, je n'ai jamais boudé le bonheur et je fais toutes sortes d'avances à la joie !
— Tempête et furie! voilà encore que vous êtes cbarmante ! Adieu ! adieu ! adieu !
— Restez, dit Jacqueline tout à fait sérieuse. Mon Dieu! est-ce que réellement, sans le savoir, j'aurais été coquette avec vous ! Je vous en demanderais pardon. Je veux être toujours loyale, simple et vraie. Ainsi, écoutez...
Elle lui fit signe de s'asseoir et reprit :
— Écoutez : je ne sais pas si c'est d'amourque j'aime J>oui?, mais je sais que mon espoir et mon but, c'est d'être un jour sa femme. Vous désiriez connaître le fond de mon cœur? Eh bien, le voilà! Etes-vous content?
— • Pas trop !
— Ne dites pas cela! Nous parlons gravement. Je vous donne là toute ma confiance ! Pour vous seul j'aurai levé mon voile. Je sens que vous êtes bon et supérieur. L'esprit doit protéger — comme Dieu. Vous êtes d'un monde bien au-dessus du mien; c'est celte distance entre nous qui me rassure. Vous avez débuté avec moi par une plaisanterie qui m'a fait de la peine ; mais vous l'avez regrettée tout de suite, et moi je vous l'ai tout de suite pardonnée. Je vous ai regardé par la pelile lucarne du moulin, vous aviez l'air si fâché! j'ai ouvert la porte pour vous rappeler, mais vous vous en alliez déjà, et je ne sais quelle honte m'a
DE VILLAGE 1 2;i
retenue. Depuis, tout ce que vous avez fait m'a confiimô ce que vous êtes. J'espère que vous me comprendrez maintenant. Enfin, parce que je vous estime, ce n'est pas une raison pour que vous me méconnaissiez 1 c'en est une pour que vous me consoliez , il me semble ! J'en ai besoin! je suis bien orpheline, toute seule, toule jeune. Quand on a si peu vécu, on a plus de peine à souffrir. Je n'ai rien à cacher à personne, et il faut que je me cache de tout le monde. Songez combien il me serait précieux d'avoir un confident et un ami ! voulez-vous être mon ami et mon confident, dites ?
Michel se sentait à la fois charmé et calmé. La jeune et jolie fille s'évanouissait pour lui ; mais enfin , une amie, une sœur s'ofl'rait à lui! il trouvait une ame, oiseau rare !
Après un moment de silence, il lendit la main à Jacquehne d'un mouvement cordial.
-— Allons ! c'est dit , on se résigne , on sera votre fi'ère.
— Oh ! merci !
— Seulement, Jacqueline, laissez-moi tout de suite entrer dans mon rôle. Il est entendu que vous êtes désormais, pour moi, la fiancée do ce brave Fir-
min. Eh bien, pourquoi ne l'êtes-vous pas pour lui?
— Pourquoi ? vous demandez pourquoi? Il y a deux ans, monsieur, lorsque, dans celte pièce où nous sommes, M. Louspillac est venu m'offrir de m'épouser, et qu'avec une surprise imprudente, j'ai rejeté son offre, il s'est levé, m'a serré le poignet à me faire mal, et m'a dit : — « C'est bon ! vous ne voulez pas être à moi? je vous jure, moi, que vous ne serez jamais à un autre ! » — Il m'a rejetée toute tremblante sur un fauteuil, et il est sorti furieux. J'ai conté cela à Jules, qui a d'abord frappé la table du poing, et puis qui a haussé les épaules. Vous savez ce qui est arrivé...
— Oui, mais précisément, la mort de Jules désarme son meurtrier vis-à-vis de Louis.
— Oscriez-vous en répondre? Connaissez-vous ce Louspillac? Six mois après la mort de Jules, dès que Louis a eu l'air de se montrer assidu et tendre auprès de moi, savez- vous que M. Louspillac m'abordait rapidement dans la rue, à la brune, quand je rentrais seule avec Manon, et qu'il me jetait des mots qui me glaçaient le sang : a Prenez garde, mon serment tient toujours I — Vous n'êtes pas encore contente? — Si vous faites tant de visites chez Louis , j'en ferai une
DE VILLAO R i 25
aussi, moi 1 » C'est sous le coup de ces nienaces-lù que j'ai peu à peu cessé de voir ma tante.
— Comment! vous pensez qu'il aurait l'audace de provoquer Louis?
— Ne peut- il pas mettre Louis dans la nécessité de le provoquer? Ne cherche-t-il pas de toutes les façons h me compromettre ? Aujourd'hui encore il ne voulait pas autre chose ! Enfin , n'a-t-il pas maintenant M. Beautruhin, un instrument passif dont il fait ce qu'il veut, et qui servirait au besoin de rallonge à sa haine?
— Mais c'est abominable I Je le verrai, ce misérable, je lui parlerai, moi !
— Ah ! ne risquez pas cela, au nom du ciel ! ne me faites pas cette peine et cette peur ! Vous avez irrité déjà l'un de ces méchants en l'empêchant d'êlre nommé de la Société des Amis des Arts ; vous venez d'irriter l'autre en l'empêchant de me poursuivre et de me parler. C'est bien assez, c'est trop peut-être! Prendre contre eux l'offensive? il ne manquerait plus que cela!
— Allons! vous croyez donc qu'ils sont inaccessibles et invulnérables ?
— Mon Dieu! oui, je le crois. A quelle arme les
vaincre? par quelles raisons, par quels sentiments les convaincre? Voulez-vous que je vous avoue une chose dont j'ai honte et remords ? Eh bien ! dans mon désespoir, j'ai consenti, une fois, à le voir, ce Louspillac; oui, j'ai parlé, en présence de Manon, au meurtrier de Jules; j'ai fait la tentative absurde de toucher ce réprouvé. Ah! monsieur Michel, il n'a ni cœur, ni cervelle, ni esprit, ni conscience. Rien qu'une volonté aveugle et brutale. C'est vraiment terrible, allez! Qu'opposer à des muscles? Le bien, le mal, le juste, l'injuste, est-ce que cela a des rapports avec la force du poignet ? Attendrit-on le boulet? Persuade-t-on le pavé? Monsieur, un homme peut toujours venir à bout d'un homme, mais non d'une chose. Il ne faut pas toucher à la hache, il ne faut pas jouer avec le feu !
— Par les cinq cents diables 1 alors lâchez sur lui vos trois Jacques !
— Oh ! ce serait m'abaisser au niveau de ce méchant! Et puis, exposer mes braves fdleuls !
~ Oui, vous avez raison! Cependant, il est impossible,— impossible je vous dis! que, sans être un Hercule , on ne trouve pas un moyen de dompter vos monstres.
— Laissons faire Dieu, dit Jacquehne. Ce que je
Ui: VILLAGE 127
vous ai demandé, ce n'est pas de m'aider, c'est de me consoler. Au moins, je ne serai plus seule î Toute pauvre fille que je suis, il me semblait par moments qu'il y avait sur moi comme un encliantement pareil à celui des contes de fée. Je vais me croire à présent un peu désensorcelée, grâce à vous.
Elle déploya sans crainte pour Michel toutes ses séductions. Néanmoins, il demeurait pensif et soucieux. Jacqueline disait vrai : une sorte de charme maudit forçait Louis, sa mère et Jacqueline de vivre séparés et tristes, sans se voir et sans se parler, et empêchait ces cœurs honnêtes et aimants de se reconnaître et de se comprendre. Et comment rompre ce cruel sortilège de froideur et d'isolement ?
— C'est égal 1 dit Michel à Jacqueline, je ne partirai content de ce pays que je n'aie vu vos langues et vos âmes déliées ! — Si pourtant je vous amenais, un beau jour, Louis et sa mère, qu'est-ce que vous diriez, hein ?
Lorsqu'il prit congé de Jacqueline , il lui demanda s'il était absolument impossible qu'il revînt la voir.
— C'est bien difficile ! dit-elle. Mais écoulez : vous passez tous les jours devant ma porte de quatre à cinq heures ; je serai là sur le banc où Manon cousait aujour-
d'hui, vous vous assolerez sur le rebord de la grille, et nous causerons à travers les barreaux — comme au couvent. M. Louspillac lui-même n'y peut pas trouver grand'cliose à redire !
— Oh ! ce n'est pas de lui que je m'inquiète.
Ce qui fut dit fut fait. Chaque jour, en revenant de la mairie, Michel s'arrêta aussi longuement que possible au seuil du beau jardin, et, chaque jour, il admira davantage la jolie recluse librement chaste et gaiement triste. Maintenant, elle laissait sans scrupule et sans réserve s'épanouir sa grâce pour son frère élu.
Michel était sans doute un peu préservé par cette douleur mystérieuse qu'il avait rapportée de Paris. Quelle était-elle? Souffrait-il comme amoureux, comme artiste, comme citoyen?... Il y a quatre-vingtdix-neuf manières de souffrir pour l'homme civilise. Il souffrait, voilà le certain. Il n'en sentait pas moins qu'il finirait par se susciter un nouveau danger dans ces charmantes entrevues avec Jacqueline; mais ce sont là des dangers qu'on aime, et, pour rien au monde, il n'eût renoncé à la chère et douce habitude, qui, dans ce pays un peu perdu en somme, devenait de plus en plus pour lui une nécessité.
Cependant, au bout d'une semaine, il trouva, un
IJK. VILLAGK 120
jour, le banc vide et Jacqueline absente. Le temps était un peu couvert et Michel ne fil que s'étonner. Mais, le lendemain, l'après-midi était magnifique, et Jacqueline manquait encore au rendez- vous. Michel s'inquiéta. Était-elle malade? Bellevue tout à coup lui pnrutun désert. Il dormit mal, se forgea mille soucis toute la matinée, et sortit, le cœur oppressé, sans vouloir du déjeuner de maître Sanas.
0 bonheur! Il rencontra dans la rue Manon, la bonne do Jacqueline, qui allait aux pi;ovisions. Et vile il l'interrogea.
Manon fut d'abord très-obscure et très-discrète.
— Mademoiselle se portait bien, mais monsieur ne pouvait plus la voir ; on jasei'ait.
Enfin, pressée de questions, Manon fit jurer à Michel qu'il serait censé ne rien savoir, car sa maîtresse lui avait sévèrement défendu de rien dire. Après quoi, elle lui dit tout.
— Il y a deux jours, monsieur, nous passions, mademoisefie et moi, dans la ruelle des Jardins. Il n'y avait là personne. Tout à coup, ce grand ossu de Louspillac avec son Beautrubin a débouché à côté de nous. Mademoiselle s'est mise à fuir tout bas, comme une pauvre petite perdrix sous la dent du chien. Elle
130 LES TVRAXS
n'en a pas peur, mais elle en a horreur. Lui, avec ses longues pâlies, la talonnait toujours sans aucunement se presser, tout en lui hachant menu de ses paroles malfaisantes : « Ah ! vous changez votre amoureux, ma belle! Moi je ne change pas mon serment. -- Je garderai malgré vous votre vertu, mille tonnerres I — Si une seule fois encore, une seule, votre nouveau tourtereau vient roucouler à votre cage, profitez-en pour lui faire vos adieux : il est cuit, ce beau godelureau de Paris! » Et autres insolences. Mais il a vu venir Pierre et Jean Loubet, et il a rebroussé chemin plus vite que ça. 0 le capon ! Il n'y a pas de danger qu'il nous laisse avoir des témoins en justice ! Moi, ma parole ne vaut pas, parce que je ne suis qu'une pauvre vieille servante. Et quand il a si bien filé, mademoiselle s'est retournée et s'est redressée toute méprisante, et lui a crié sourd et profond : « Lâche !» Ah I dans cette minute-là, elle était fièrement jolie, allez ! avec ses beaux yeux doux en flamme et ses petites quenottes qui tremblaient ! et elle lui a crié : « Lâche ! »
— Bien lâche, en effet I dit I\Iichel, pâle d'indignation. Après, Manon? après?
— Après, c'est tout. Mademoiselle est rentrée malade et faible. Elle n'a pas voulu vous mettre en péril,
et elle n'est plus du tout revenue au banc, et clic m'a ordonné de m'en taire à quiconque, à vous le piemicr. Mais voilà que vous, proOtant de la, démangeaison de ma vieille langue, vous m'avez fait tout vous dégoiser, et, si vous n'êtes pas mieux verrouillé que moi, qu'est-ce que vous voulez que je devienne?
— Soyez tranquille, ma bonne Manon ! ceci restera entre nous. Merci. Je sais à présent ce que j'ai à faire. Ahl c'est à moi qu'ils s'attaquent maintenant!
— Hél n'allez pas vous frotter à ces venins-là, au moins I
— Ne craignez rien. Mais il est probable, Manon, qu'avant la fin du jour, vous me reverrez chez voire maîtresse, et avec Louis Firmin et sa mère encore ! — Adieu!
— • Monsieur! Hé! là! Où donc s'en court-il, le monsieur? Ah! que Jésus l'assiste, et moi tout de même !
Michel était déjà loin. Il avait regardé à sa montre ; il était dix heures et demie, l'heure où Louspillac et Beautrubin déjeunaient au café Militaire.
Il marcha droit au café Militaire.
VTI
ConiuKi'ut le cliulo cxchc le iaureaii.
( Tauromachie de Goya. )
Sa colère aurait pu perdre Michel. Mais la chance voulut que Louspillac et Beautrubin ne fussent pas encore arrivés au café Militaire ; il eut le temps de reprendre tout son sang-froid.
Il vit à sa droite en entrant, une table vide, près de la fenêtre, d'où il apercevrait de loin Vennemi. Il alla s'y asseoir. Mais le garçon accouruf .
— Pardon, monsieur! Si vous vouliez avoir la bonté
134 LLS TVIIAN5
de vous iiiblallcr à une aulre lublc ? GoUc-ci c'est la table de deux messieurs qui vont venir.
— Ah 1 est-ce que ce n'est pas un endroit public, ce café?
— Si, monsieur.
— Alors, dans un endroit public, les places n'apparlicnnenl qu'au premier arrivant. Cette table me paraît l;i plus commode; j'y reste.
— Suffit, monsieur! Mais c'est que M. Louspillacet M. Beautrubin..'.
— Eh bien?
— M. Louspillac et M. Beautrubiii ont l'habitude de se mettre là, et personne n'a jamais os6 prendre leur table.
— Garçon, vous me commanderez deux œufs sur le plat, une côtelette, des fi'aises et du café. Allez.
— C'est bien, monsieurl... J'ai averti monsieur... Monsieur garde aussi le journal?
— Eh! sans doute, puisqu'il était sur la table. Allez donc!
Les trois ou quatre habitués qui déjeunaient à d'autres tables ouvrirent des yeux énormes. Le garçon dit deux mots à la dame du comptoir, qui .seînbla aussi lorl éniiic. Kiidn, (jiielqiies jeunes gens qui luisaient
dans le fond une partie de billard considérèrent de loin Michel avec curiosité et respect, et, de ce moment, les carambolages furent distraits et les bloqués incertains. Michel lisait le journal avec impassibilité.
Un petit vieux ratatiné qui prenait sa tasse de chocolat à deux tables de là, le regardait en hochant la tête d'un air de commisération. Enfm il se décida, vint à lui, et, soulevant son bonnet de soie noire , lui dit d'une voix aigrelette :
— Un bon conseil, mon cher monsieur I Vous n'êtes pas du pays, — vous êtes cet architecte de Paris, — vous ne connaissez pas les gens à qui vous avez affaire. Eh bien 1 ce sont de mauvaises têtes, mon cher monsieur! de mauvaises têtes, je vous assure ! Cette table où vous êtes, je l'avais choisie autrefois I j'aimais à m'y asseoir! mais, ma foi! j'ai obéi à la raison du plus fort. Croyez-en un vieux bonhomme, faites comme moi, cédez-leur la place.
— Excusez-moi, monsieur, j'ai coutume de ne céder la place qu'aux femmes ou aux vieillards. Si vous me la demandez pour vous ?...
— Oh I non, non ! Grand merci ! — Mais, monsieur, songez-y, M. Louspillac, — comment vous dirai-je?... M. Louspillac est capable de vous provoquer !
Michel se prit à sourire. Tout ce qu'il devait désirer et chercher maintenant, c'est qu'en effet la provocation vînt de Louspillac.
— Est-ce par la Grande-Rue qu'ils arrivent? demanda-t-il simplement au petit vieux.
— Par la Grande-Rue, oui, monsieur. D'ici, vous les verrez de loin. D'autant mieux que M. Louspillac fait toujours sa station, — vous savez ? — à la boutique de M. Quoniam, le pharmacien , qui demeure là, visà-vis du café.
— Ah ! pardon ! quelle station, je vous prie? Expliquez-moi donc. .
— Mon Dieu ! mon Dieu ! les voici ! interrompit le petit vieux tout tremblotant.
Et vite il se sauva à sa table, en suppliant d'un signe Michel de ne plus lui parler.
A cinquante pas, dans la Grande-Rue, qui s'ouvrait large et droite en face du café Militaire, Michel vit alors pour la première fois Louspillac et Beautrubin : Louspillac, le chapeau sur l'oreille, la longue redingote classique militairement boutonnée; Beautrubin, habit bleu barbeau, gilet à fleurs, pantalon de nankin, bas blancs, escarpins. Ils marchaient l'un à côté de l'autre, superbes, fendants, et perpétuellement vainqueurs.
A l'aspect des deux tyranneaux, Michel, malgré le péril qu'il y avait pour lui à ne pas rester maître de ses mouvements, sentit tout son sang bouillonner dans ses veines. Par bonheur, un incident burlesque remit encore son âme en équihbre. Nous ne pouvons passer cet incident sous silence , car ceci est vrai, tout ce qu'il y a de plus vrai ! on n'invente pas ces choses-là.
L'établissement de M. Quoniam fait un des coins de la Grande-Rue , et du café Militaire, on pouvait aisément distinguer de son comptoir le petit apothicaire. Quand Louspillac et Beaulrubin arrivèrent au trottoir qui longeait l'élégante pharmacie aux vases de cristal bleus et rouges, Beautrubin s'arrêta automatiquement, Louspillac se dirigea vers un angle formé à l'extrémité de la devanture par une avance de la maison voisine, se tourna du côté du mur, et, là.. ..
0 Téniers ! ô Molière 1... — mais non, la chose n'est pas si grave! — 6 spirituel auteur du Gulliver y qui fais si ingénieusement éteindre par ton héros l'incendie de Lilliput!... — mais non, Swift était humoriste et Anglais ! —c'est toi, « harmonieux et délicat Racine, » c'est la péroraison de l'Intimé en faveur des petits chiens en larmes qu'il suffit d'invoquer ici !
... Louspillac se tourna donc du côté de la muraille,
et là... fit à la devanture de Quoniam cette fameuse injure quotidienne qui avait si fort intrigué Michel. A deux pas en avant de son ami, Beautrubin, debout, les joues gonflées , le poing campé sur la hanche, promenait autour de lui un regard triomphant, — tandis que le pauvre Quoniam arpentait à grands pas sa boutique avec l'agitation du désespoir.
-^ Vous voyez, monsieur! dit d'un ton pénétré h Michel le petit vieux , se courbant à la hauteur de sa table pour n'être pas vu du dehors , — vous voyez ! il y a un an, M. Louspillac s'était, un matin, arrêté là comme aujourd'hui ; M. Quoniam est sorti, furieux, et l'a injurié. M. Louspiilac n'a pas répUqué un mot ; mais, depuis, tous les jours du bon Dieu , il répèle au même endroit le même... sarcasme, et que voulezvous que dise ou que fasse M. Quoniam, qui a femme et enfants ?
Louspillac se retourna , et le petit vieux se redressa vivement à sa place comme un écolier qui tremble d'être pris en faute par le maître. Mais Michel partit d'un éclat de rire.
Le dédain dans son cœur avait subitement balancé le courroux. De tels adversaires étaient décidément aussi puérils que méchants, aussi ridicules que si-
iiistrcsl Ces gens-là pouvaient vous tuer un malin, mais ils devaient toujours vous faire hausser les épaules ! A la place d'une périlleuse colère, ce fut un ironique dégoût qui remplit l'âme de Michel, dégoût mêlé aussi d'une certaine douleur; car l'homme, chose étrange ! met volontiers de l'estime dans la haine et souffre de mépriser ce qu'il est obligé de suhir.
N'importe ! quand Louspillac et Beautrubin entrèrent dans le café, Michel du moins les dominait et se dominait lui-même.
Louspillac recula stupéfait en voyant sa table occupée par un étranger. D'ailleurs, il reconnut presque aussitôt Michel, bien qu'il ne l'eût encore vu qu'une fois, et de loin.
Michel, à qui l'on venait de servir son déjeuner, mangeait et buvait, tout absorbé en apparence par la lecture du journal.
— Eh bien I qu'est-ce que c'est, Ernest ? dit Louspillac au garçon d'une voix rauque. Vous avez laissé prendre notre place !
— Dame ! j'ai prévenu ce moi^sieur; mais il s'était mis là, il a voulu y rester.
— Ah!
On aurait entendu une mouche voler. La dame du café était palpitante. Tous les habitués , penchés immobiles sur leur assiette ou leur tasse, ne perdaient pas un mot, pas un geste de la scène.
Louspillac, comme embarrassé, s'adressa d'un air gauche à Michel. Il avait le parler pénible.
— Monsieur, — vous avez notre table, -- le garçon vous a prévenu.
— C'est possible, dit Michel en levant de son journal sur Louspillac un regard indifférent et disirait. On ne loue pas et on ne retient pas des places au café comme au théâtre. Tenez, monsieur, il y a là-bas une table vacante. — Garçon ! la côtelette ?
îl reprit sa lecture.
Louspillac balbutiait, et il ne trouvait pas un seul mot. Il avait une envie féroce de se jeter sur Michel, et il restait cloué debout devant lui. Ce n'était pas crainte, c'était respect. Le coup d'œil calme, clair et droit de Michel l'avait subjugué. Cette brute se sentait devant un homme, ce despote se sentait devant son maître.
— Allons! venez, vous ! dit-il brusquement à Beau- Irubin en l'entraînant vers la table que Michel lui avait désignée.
Jusfjue-là on n'avait pu lire sur le visage de Beau- Iruliin qu'une stupeur hébétée. Mais quand ils furent assis et que Louspillac répondit à voix presque haute à une question de son compagnon ; — « Eh ! pardieu î c'est ce petit gâcheur de. Paris 1 » — Beautrubin devint pourpre, parla avec vivacité à Louspillac, et fit mine de vouloir aborder à son tour son heureux concurrent à la Société des Amis des Arts. 'Mais Louspillac le retint impérieusement.
Il avait, lui, un compte encore plus grave à régler avec Michel, qui avait osé protéger Jacqueline contre ses poursuites, qui s'en était vanté peut-être et qui semblait faire la cour à la jeune fille! C'était lui seul, certainement, que l'affaire concernait, il y allait de son honneur ! Mais comment l'engager ? Il était gêné autant qu'irrité par la manière tranquille et froide de son ennemi, et aussi par tous les regards qui pesaient sur lui. Le café, assez bruyant d'ordiiiaire, était silencieux comme une tombe. Louspillac entendit un des joueurs de billard dire au fond : — .« Eh bien ! Frédéric, c'est à toi de jouer ! A quoi penses-tu ?» — Évidemment, on ne pensait qu'à lui, Louspillac!
Le garçon vint mettre devant Louspillac et Beautrubin des assiettes et des serviettes.
— Qu'est-ce qu'il faut servir à ces messieurs, ce matin ?
-— Rien, dit Louspillac très-haut. Nous attendrons que voire intrus veuille bien nous laisser notre table. Donnez-moi le journal.
— Mais c'est lui qui l'a ! dit Ernest à voix basse.
— Eh bien ! demandez-le-lui !
Le garçon alla à Michel : — Après vous, le journal, monsieur.
Michel fit un signe de tête affirmatif et continua de lire.
Louspillac haussa les épaules avec affectation, mais Michel était déterminé à ne rien voir. Louspillac, au contraire, voyait tout : il voyait les figures se rassurer, il voyait les bouches chuchoter, il voyait d'instant en instant s'évanouir son atroce prestige.
Le petit vieux qui avait parlé à Michel ne remarquait pas que, depuis dix minutes, le garçon avait enlevé le plateau de son chocolat, et il restait là, sans contenance vraisemblable, sans prétexte plausible, devant une table de marbre, observant de côté Louspillac, et riant sous cape.
— Monsieur Genouillot ! lui cria Louspillac de sa voix stridente et qui prenait aux entrailles.
Le pauvre petit vieux tressaillit et se dressa efÎLiré, tremblant, une sueur froide au front, comme si la trompette du dernier jour eût sonné le grand taratantara à ses oreilles.
— Monsieur Genouillot ! reprit Louspillac, vous n'allez donc pas à votre magasin, aujourd'hui ?
— Je... Pardon !... Si! j'y vais, bégaya Genouillot en se levant tout aburi.
— Hé ! monsieur Genouillot ! vous oubliez votre chapeau et votre parapluie, fit le garçon.
— Oh ! merci ! vous êtes bien bonne ! dit Genouillot à Ernest.
Il sortit, les jambes flageolantes. Il n'alla pas à son magasin, il alla se coucher.
Pauvre et facile triomphe î On rit de Genouillot, mais c'était peut-être pour pouvoir rire de LouspiHac. Michel, imperturbable, n'avait pas un seul moment relevé la têle. Louspillac tordait de rage sa serviette. Bien ou mal, spirituellement ou lourdement, il voulut en finir d'une façon ou d'une autre.
Il quitta sa place et vint se planter de nouveau devant la table de Michel. Mais il était transporté de fureur, et Michel conservait tout son calme. Ce fut bref et net.
JU LES TiRA.NS
— Monsieur, quand vous aurez lu le journal? dit Louspillac.
— Le garçon l'a retenu, monsieur.
— C'était pour moi, monsieur.
— Ah! très-bien !
— Est-ce que vous comptez avoir bientôt fini, dites?
— Mais je ne sais pas, je lis un feuilleton très-amusant.
— Vous le faites exprès, hein?
— Quoi? — Garçon, les fraises !
— Oh I vous tenez à toute force à ce qu'on vous ouvre le ventre, vous !
Louspillac serrait dans sa main sa serviette nouée et roulée ; il leva le bras et la lança à la figure de Michel. Mais Michel avait deviné le mouvement, il arrêta la serviette au vol et la jeta aux pieds de son brutal adversaire.
ils restèrent un moment silencieux, debout, face à face et menaçants : — Louspillac livide, les yeux injectés de bile; Michel pâle, car son généreux sang aflluait au cœur.
De toutes les tables et du billard, tous les assistants étaient accouius et faisaient autour d'eux un cercle halclant
— Vous in*avez insulté, monsieur! dit Michel d'une voix profonde.
— Ah! vous vous en apercevez 1 ricana Louspillac.
— Je le constate.
— C'est pour avoir le choix des armes? Soit î vous l'avez, mon petit monsieur I
— Je n'ai pas seulement le choix des armes, j'ai aussi le choix du mode de combat.
— Hé 1 soit encore 1 Tête et sang! cela me va, prenez l'avantage.
— Je ne veux pas l'avantage, je veux l'égalité des chances. Vous êtes de première force à l'épée et au ' pistolet, monsieur, et moi, je n'ai jamais manié de pistolet ni d'épée.
— Tonnerre ! Est-ce que vous ne vous battez qu'au compas?
— C'est possible.
— Eh bien! tenez, j'en passerai par où vous voudrez! Arrangez vous-même votre massacre. Voilà mon témoin, M. Beautrubin. Nous attendrons le vôtre chez nous, toute la journée. Dictez les conditions, je signe d'avance. — Vous entendez, vous autres! — Seulement, que ce soit à mort! — Mille cartouches! il fau-
dra que je m'en aille du pays, mais vous vous en irez de ce monde, vous! — Nous nous battrons à cinq pas, si vous voulez. Ou bien avec un pistolet chargé. Ou bien à l'américaine, tous deux dans une chambre noire, avec des épées ou des couteaux. Bref, faites votre lit comme il vous plaira, mon jeune dameret! Ça m'est égal la sauce, pourvu que je vous mange !
Il était presque beau en ce moment-là, — beau comme un tigre.
— Venez, Beautrubinî dit-il.
— Et, suivi de son acolyte, il sortit, la tête haute, tirant violemment la porte après lui.
— Eh bien ! dit Michel au garçon, et ces fraises?
L^amitié d^on moulin est un bienfait des dieux.
Michel acheva fort héroïquement de déjeuner. Il était content de lui. Les sauvages menaces, les dents grinçantes et la voix rogommeuse de Louspillac avaient pu faire tressaillir ses nerfs, mais sa volonté était restée la plus forte et n'avait pas bronché. Le tout était de se maintenir là.
— Mais c'est que ce gredin est fort capable de me tuer ! pensait-il. Mon seul avantage sur lui, — et dont
j'ai bien le droit d'user etd'abaser, je pense, — c'est qu'il a déjà tué ce pauvre Jules et qu'il est forcé de subir toutes mes conditions. Mais qu'inventer pour égaliser le combat ? Jouer lé tout pour le tout, risquer sa vie contre la vie de cette brute, nous battre à un seul pistolet chargé ? cette extrémité paraîtrait mélancolique même à des courages plus éprouvés, même à des haines plus passionnées. — Ah bah I que je survive ou non, ma petite Jacqueline sera délivrée, et, si je n'ai pas la chance, elle me pleurera: la mort poétise... Sardanapalel de moi à moi, j'aimerais autant vivre. — Oh ! je vivrai 1 — En attendant, je n'ai pas de temps à perdre, car j'ai bien des choses à faire. Il faut d'abord que je trouve un témoin dans Bellevue, chose difOcile ; il faut que j'écrive à Paris, chose pénible ; il faut surtout qu'avant ma dernière heure je rapproche et je réconcilie Louis et Jacqueline, chose agréable. — Ah ! ce capitaine Fracasse ne me vaincra toujours qu'à demi.
Quand Michel eut quitté le café, on juge si des groupes animés se formèrent, pleins d'admiration pour Michel et d'exécration pour Louspillac. Deux ou trois déjeuneurs s'esquivèrent, et une demi -heure après, Bellevue était remuée jusqu'en ses profon-
deurs par le récit du grand cvénemenl du café Militaire.
Michel savait que Louis rentrait déjeuner chez lui à midi. Il alla donc frapper h sa porte, et ce fut Louis, en effet, qui vint lui ouvrir, une serviette à la main.
— Je vous dérange, lui dit Michel.
— Non pas, et dans cinq minutes je suis à vous. Louis n'osa pas conduire Michel dans la petite salle
où il achevait avec sa mère son très-modeste repas ; il le laissa seul quelques instants dans la première pièce. Michel n'en fut pas autrement fâché ; il en était toujours à se demander : — Où diable prendre dans cette ville un témoin qui ne tremble pas devant Louspillac? — Et il ne trouvait rien.
Comme le jour de son arrivée, Michel vit là, sur la table, la vieille Bible de madame Firmin. Il l'ouvrit à la page marquée par le signet, et il lut.
C'était le passage où le berger David provoque au combat le géant Goliath. Le Philistin est armé et cuirassé ; David n'a que sa fronde et sa panetière. 3Iais il a aussi la foi dans le seigneur Dieu, et il veut faire voir au peuple que « le Seigneur sauve, non pas par l'épée ni par la lance, car la guerre est au Seigneur. » Il marche contre Goliath, prend une pierre
i50 LES TYRANS
dans sa panetière, la lance avec sa fronde et tue le géant.
— Diantre ! se dit Michel, David me paraît furieusement ressembler à ce personnage de comédie qui ne se bat qu'à quinze pas, lui au pistolet et son adversaire à l'épée. — Mais je suis un sot de faire ici de l'esprit ! La grandeur et la beauté de la légende biblique, c'est celle simple et profonde confiance dans le Seigneur et dans la justice. Ah ! si j'étais un croyant, j'accepterais le duel à un seul pistolet chargé, et je me fierais au jugement de Dieu. Oui, mais cependant, la mère de Jules a mis le signet à cette page et Louspillac a été le vainqueur de son fils !... — Eh ! qui me dit que Louspillac a été le vainqueur? S'il est vaincu aujourd'hui, n'est-ce pas Jules qui le vaincra ?
En ce moment, Louis rentra avec sa mère.
— Je viens vous prendre, leur dit Michel à brûlepourpoint, pour aller ensemble chez votre cousine et nièce Jacqueline.
Louis rougit et pâlit.
— Il l'aime bien ! pensa Michel.
Madame Firmin s'étonnait et se défendait.
— Voyons ! reprit Michel, vous avez confiance en moi, n'est-ce pas? Vous êtes bien sûrs que je ne vous
entraînerais pas dans une fausse démarche? Venez donc, je vous expliquerai tout, ou plutôt tout s'expliquera de soi.
Louis avait déjà son chapeau sur la tête.
— Voilà ton châle, bonne mère, dit-il.
Us partirent. Pendant tout le chemin, Micliel refusa en riant de rien éclaircir.
Jacqueline, en les voyant, ne fut pas moins surprise que Louis et que sa mère. Cependant, elle embrassa madame Firmin avec la plus grande émotion et tendit à Louis sa petite main blanchette.
— Vous me regardez comme pour me questionner, mademoiselle, lui dit Michel. Ne vous avais-je pas avertie que je pourrais bien un beau malin risquer chez vous cette invasion ? Asseyons-nous et parlons à cœur ouvert. Vous ne savez pas le beau métier que je viens faire ici? Je viens vous trahir tous et vous dénoncer les uns aux autres. Oui, vraiment, je trahirai vos sentiments généreux et je dénoncerai votre bonne amitié 1 Vous d'abord, Jacquehne, sachez que Louis n'a pas cessé de vous aimer ; sachez que votre chère et digne tante n'a pas cessé de souffrir en pensant à votre froideur, et n'a pas cessé de vous pardonner en souffrant. Vous, madame, vous, mon brave Louis, apprc-
152 LES T YUANS
nez que le cœur de Jacqueline a toujours été et sera toujours avec vous ; qu'en paraissant vous abandonner elle se dévouait encore, et qu'elle se résignait à vivre s:uîe et méconnue pour ne pas laisser de prétexte à la jalousie et à la colère de ce brutal et odieux malandrin !...
— Louspillac ! s'écria Louis en se levant avec menace.
— Ah I monsieur, monsieur I dit Jacqueline, pour que vous parliez ainsi, — ce n'est pas possible ! — il faut qu'il n'y ait plus de danger.
La mère ne pouvait prononcer un mot, mais son altitude muette et suppliante faisait la même interrogation.
— Il n'y a plus de danger, en effet, reprit Michel en les regardant. Il n'y en aura plus du moins dans quelques heures. Votre enchantement est tout à fait rompu, princesse Jacqueline. Vous savez, j'en avais juré mon grand serment 1 Tel que vous me voyez, je suis la colombe de l'arche qui vous annonce que les grandes eaux se sont écoulées.
— Oh! mais, quel bonheur! et comment se fait-il?
— Ah ! qu'il y ait ou qu'il n'y ait plus danger.
interrompit Louis, — Jacqueline, est-ce vrai ce que M. Michel a ditde vos sentiments?
— Eh ! oui, c'est vrai ! J'ai bien souffert, allez ! Embrassez-moi, ma bonne tante ! Comment avez-vous pn me croire si changée, si ingrate ? Je sais bien que les apparences étaient contre moi. Je n'osais môme plus vous parler. Combien de fois, passant auprès de vous, chère mère, j'ai été sur le point, sans que personne me vît, de vous baiser la main, et puis de me sauver... là, rien que cela! Eh bien! je ne l'osais pas. Mais je ne me suis jamais sentie plus unie à vous que pendant tout ce temps où nous avons vécu séparés.
— Jacqueline 1 s'écria Louis, voilà des mois et des années que je me tiens à l'écart, silencieux, résigné, renfermé dans mon travail et dans mon devoir, en apparence sans but, sans idée et sans espérance : Jacqueline, j'attendais cette minute, cette bienheureuse minute où nous sommes !
— Pauvre Louis !
— Dites-moi maintenant que vous voulez bien m'aimer, Jacqueline ?
Jacqueline regarda Michel qui la regardait, et elle rougit.
— Je veux être votre femme, Louis, répondit-elle gravement.
Ah ! ce fut si bien dit, avec un sentiment si délicat ! Loin de froisser l'âme de Michel, elle la caressa presque. Il se rappela, tout attendri, le jour où elle touchait et pansait sa blessure. Elle avait la voix aussi légère que la main, jamais douloureuse et toujours douce !
— Cher cœur d'ange ! pensa Michel. Mais ce qu'elle ne sait pas elle-même, je ne dois pas le savoir, moi.
Il se leva brusquement pour cacher son émotion. Jacqueline courut à \m.
— Monsieur Michel, il y a une chose qui m'inquiète. Le danger qui n'est plus sur nous, vous ne l'avez pas détourné sur vous , dites ? Vous n'avez pas de querelle avec M. Louspillac?
— Ma jolie sœur, ce serait doux de mourir pour vous, au moins 1 Mais votre cause est bénie, et il ne peut jamais y avoir péril à l'embrasser.
— Mon Dieu ! reprit madame Firmin, vous ne répondez pas à la question de Jacqueline, monsieur î
— Mai si, j'y réponds ! Le fait est que M. Louspillac est maintenant beaucoup moins redoutable qu'on ne s'imagine, et j'avais raison de dire que sa
première et cruelle victoire l'avait désarmé pour toujours. Ainsi, rassurez- vous. Je lui ai déjà rogné les griffes et je suis certain d'en venir à bout plus aisément que je ne l'espérais moi-môme.
— En vérité ! dit Jacqueline. Oh ! vous faites tout ce que vous voulez, vous I mais comment donc vous y êtes- vous pris ?
— Ah ! voilà î c'est mon secret , mademoiselle ! et vous ne le saurez pas, s'il vous plaît, avant vingtquatre heures peut-être. A mon tour d'être mystérieux, comme vous l'avez été le premier jour. Je vous avertis que je suis en train de prendre ma revanche.
— Vous avez une mémoire terrible 1 dit Jacqueline. Tenez, de ce premier jour, le seul souvenir que j'aie gardé, moi, le voici.
Elle alla décrocher et lui apporta son dessin du moulin, qu'elle avait fait encadrer dans une vieille bordure de bois, un peu dédorée mais très-belle de style.
— Tiens! Jacques el son moulin 1 dit Louis.
— Jacques ! s'écria Michel frappé d'une idée. Eh ! parbleu ! voilà mon homme !
— Qu'avez-vous donc ? dit Jacquehne.
— Rien. Seulement, je cherchais quelque chose que
iao LES TYRANS
j'ai trouvé, grâce à mon bon ange, grâce à vous. Mais il faut maintenant que je vous quitte d'autant plus vite.
On essaya vainement de le retenir. Il ne voulait pas que son cœur amollît son âme. Il serra toutes ces mains amies, celle de Jacqueline la première et puis la dernière, et il s'éloigna à grands pas, triste de les laisser, content de les laisser ensemble.
En moins de trois quarts d'heure, il arriva au moulin, qu'il n'avait pas revu depuis le jour du baiser. L'impression qu'il ressentit fut étrange ; mais ce n'était plus le temps des rêveries. Il s'approcha et trouva au pied de l'escalier du moulin le grand Jacques à demi étendu sur un banc et dinant sur le pouce, d'une grosse miche de pain égayée de petit salé.
— Bonjour, monsieur Jacques, fit-il.
— Eh tiens ! c'est vous, le monsieur du dessin ! Comment vous va ? Vous plaît-il de manger un morceau avec moi ?
— Oh ! ohî à la bonne heure, monsieur Jacques! vous êtes hospitaUer aujourd'hui.
— Ahî dame oui, quand on connaît le monde!
— Mais je viens pour vous demander un bien plus grand service. Ecoutez -moi.
Il raconta la scène du café Militaire, après avoir eu soin d'éclairer les vrais sentiments de Jacqueline à l'endroit de Louspillac.
Quand il eut fini, le meunier se leva en pieds.
— Allons au Louspillac , dit-il avec son beau sangfroid. Je lui démolirai tôt sa grande carcasse maigre. Vous, monsieur, vous n'aurez qu'à tenir Beautrubin.
Michel eut bien de la peine à lui faire comprendre qu'il réclamait de lui une aide beaucoup moins directe, et qu'il le priait seulement de lui servir de témoin. Jacques secoua la tôte avec une grimace de mécontentement.
— Un duel, faible moyen ! dit-il. Cet être-là, monsieur, est hardi et mauvais. Vous êtes trop poli avec nn chien enragé! A quoi diable allez -vous tous battre?
— Ma foi! j'en suis à le chercher encore. Il y a une heure, je ne savais même pas où trouver un témoin qui n'eût pas peur de ces gens-là. Mademoiselle Jacqueline m'a fait penser à vous par hasard, et cela m'a frappé. Mais où, quand et comment me batlrai-je? je l'ignore.
— Pour l'endroit, monsieur, si vous en voulez un
joli, choisissez mon moulin. C'est gai, c'est solitaire. Le terrain tout autour est uni comme un miroir. Et vous serez autant dire chez vous.
— Pardieu! vous avez raison. J'aimais tant ce paysage! et j'espère bien que je suis raccommodé avec lui maintenant.
Michel, suivi de Jacques, fit le tour du moulin, examinant avec soin les dispositions du lieu.
— Attendez donc! s'écria-t-il. Une idée amène l'autre, vous savez. — Il m'en vient une. — Oui, c'est une chance, celai... un peu risquée. Mais je ne dois pas être difficile. — Àh ! j'ai Irouvé, mon hrdjfe monsieur Jacques! j'ai trouvé! — Vous avez au moulin ce qu'il faut pour écrire, n'est-ce pas?
— Oh ! fort bien.
— Apportez-moi cela, je vous prie,* et, pendant que je griffonnerai là sous ce berceau, ayez l'obligeance de vous préparer pour aller porter mes conditions à M. Louspillac. Je vous demande mille pardons de disposer ainsi de votre temps.
— Allez ! allez donc toujours ! Si vous pouvez écheniller le pays de ces espèces-là...
Un quart d'heure après, le grand farinier revenait devant Michel en tenue des dimanches : veste bien
clair, pantalon bleu foncé, chemise blanche ;iu largo col rattaché d'un cœur d'or.
— Vous êtes superbe, monsieur Jacques! dit Michel.
— Oh ! dame oui ! pour ces choses-là il faut être convenable. Qu'est-ce que j'ai à faire maintenant?
— Voici. Vous irez trouver M. Louspillac, qui vous attend chez M. Beautrubin. Vous lui remettrez de ma part cette note que j'ai copiée en double, et vous lui demanderez d'en prendre connaissance. Ce sont mes conditions expresses. Recommandez-lui d'en peser scrupuleusement tous les termes... S'il y fait des objections, vous protesterez au nom de mon droit d'offensé, et vous reviendrez me le dire. S'il accepte, ainsi qu'il le doit, vous le prierez et vous prierez son témoin de signer comme moi ces deux papiers. Vous signerez après eux. Vous leur laisserez une des copies, et vous me garderez l'autre. Je leur abandonne le choix de l'heure; ils vous diront s'ils préfèrent ce soir ou demain matin, et vous me rapporterez leur réponse à ce sujet. C'est tout.
— Suffit ! dit le grand Jacques.
Il serra les deux papiers dans sa poche et tourna immédiatement les talons.
— Voilà un admirable ambassadeur 1 pensa Michel, un ambassadeur qui ne raisonne pasl
II se mit alors à écrire pour Paris trois ou quatre de ces testaments sous bénéfice d'inventaire, dictés par le doute et signés par l'espérance. Il fit aussi une lettre adressée à Louis. Il lui disait que sa mort, après la mort de Jules, équivalait moralement à la mort de Louspillac. Louis pouvait dorénavant se considérer comme parfaitement libre et ne devait plus penser qu'à vivre heureux et à faire Jacqueline heureuse.
Michel venait de fermer ses lettres quand Jacques revint.
— Eh bien! accepte-t-il? demanda Michel vivement.
— Il accepte. Mais, monsieur, je ne sais pas, moi, si c'est une bonne chose.
— Voyons, comment cela s'est-il passé?
— D'abord, ils ont paru un peu étonnés de voir ma personne. Mais je sais me faire respecter. J'ai dit au Louspillac : « Lisez ce papier. » Il l'a lu, et puis il est parti d'un grand éclat de rire et a haussé les épaules. Je lui ai dit : a Nous ne sommes pas à la comédie, supprimons les gestes. Lisez derechef et adaptez votre intelligence aux moindres mots. —C'est inutile!
qu'il a dit, j'ai compris déjà. — Et la chose vous convient-elle?— Ohl parbleu, oui. — Alors signez les papiers et faites signer monsieur. » Il a mis sa griffe, et a dit à son Beautrubin : «Signez; allons 1 signez, vous lirez après I » Et l'autre a signé, — caniche 1 J'ai écrit de même mon nom, j'ai repris un des papiers que voici, et j'ai demandé : « Votre heure à présent?» Louspillac a répondu : « A cinq heures, ce soir même ; nous serons au moulin une heure après vous, avec les armes. Toute la ville est en rumeur, et demain matin nous serions gênés. » — J'ai répliqué : « C'est bon! » Je suis sorti, et me voilà. Mais, prenez garde, mon cher monsieur! En me reconduisant, ce Louspillac avait l'air tout satisfait, tout moqueur et tout triomphant. Prenez garde I
— Oh ! maintenant, mon brave Jacques, je n^y peux rien; mais, allez! la justice ne perd jamais que le premières parties.
Comment le torero pique le taureau. >*
( Tauromachie de Goya.
Louspillac et Beautrubin se tenaient dans une pièce du rez-de-chaussée, — Louspillac, fumant sa pipe et se versant, de temps en temps, d'une bouteille déjà aux trois quarts vidée, un demi-verre d'eaude-vie, — Beautrubin s'humectant simplement, par intervalles, de quelques gorgées de liqueurs des îles, qu'il prétendait plus appropriées à son tempérament. /
— Puis-je lire? demanda humblement Beautrubin, quand le grand Jacques fut parti.
— Oui, lisez, mon cher, et lisez tout haut. Vous allez rire.
Beautrubin lut la note de Michel :
«M. Michel D..., gravement et publiquement in- » suite par M. Louspillac, a proposé, et M. Louspillac » et les deux témoins soussignés ont accepté les con- )) ditions de rencontre qui suivent :
y> L'arme sera le pistolet, le lieu le moulin dit de » Jacques.
» Les adversaires seront placés, les yeux bandés^ un » pistolet chargé de deux balles à la main , chacun à » un point opposé de la motte ronde en maçonnerie » qui forme la base du moulin. Es se feront face l'un à » l'autre, de manière à devoir nécessairement se ren- » contrer en suivant la saillie de ladite motte.
y> Après le signal donné parles témoins, ils pourront, » à leur gré, s'avancer, s'arrêleren chemin ou attendre » tout à fait en place; il leur est seulement interdit de y> reculer. Mais, soit qu'ils marchent, soit qu'ils de- » meurent immobiles, ils observeront toujours cette
» unique et absolue condition de ne pas s'écarter d'une » ligne de la motte circulaire.
» Ils tireront quand et comme ils voudront, à plu- » sieurs pas ou à bout portant. — Lorsque l'un aura )) tiré, et seulement alors, il pourra arracher son ban- )) deau, mais il ne devra plus bouger jusqu'à ce qu'il » ait essuyé le feu de son adversaire.
» M. Michel D... accepte pour le combat les pistolets » de M. Louspillac.
ï) Tout ce qui n'est pas défendu par la présente con- » vention sera considéré comme permis. y>
— Eh bien! mon cher, demanda Louspillac, que dites-vous de ce duel à colin-maillard?
— Je dis, je dis qu'il y a quelque chose là-dessous, et qu'il faut se défier.
— Bah I ce petit sot se croit bien fin et s'imagine avoir égalisé les chances et paralysé mes moyens I L'imbécile ! il me supprime les yeux et les mains, c'est vrai, mais il me laisse ce que j'ai de meilleur...
— Quoi donc?
— Les oreilles ! dit superbement Louspillac. Mon cher, j'ai l'ouïe d'un lézard, d'un lièvre, d'un Caraïbe.
Mon homme ne fera pas un mouvement, un pas, un geste, que je ne le voie avec ceci, ajouta-t-il en désignant ses larges ouvertures des deux côtés de la tête.
— Très bien ! mais il peut ne pas bouger ! il peut avoir l'oreille Une, lui aussi !
— Hé 1 hé ! savez-vous, Beautrubin, je mettrai des chaussons de feutre. Tout ce qui n'est pas défendu est permis. L'essentiel, c'est de tirer le premier. — Quand il aura deux balles dans l'estomac !.. . — Ah ! Beautrubin, ayez soin de me placer le côté droit touchant le mur : j'aurai la main du pistolet plus près de
son cœur
— Quel sang-froid et quelle énergie ! dit Beautrubin avec admiration.
— Soyez tranquille, mon gros, le Parisien est frit ! Ah ! le brigand I il me contraint à laisser Jacqueline à Louis ; mais il me le paiera un peu cher ! Ce qui m'ennuie, c'est qu'à cause de ces bétes de préjugés, il faudra nécessairement que je quitte le pays, que je vous quitte, mon pauvre Beautrubin l
— Jamais! s'écria Beautrubin ému. Mon Dieu! qu'est-ce que je deviendrais sans vous, Louspillac? Si vous me le permettez, je vous suivrai, je vous suivrai partout, mon ami !
Louspillac consentit avec magnanimité. Ce fut fort touchant. Louspillac, qui, dans ce duel étrange, représentait le côté ironique, tortillait sa moustache avec un sourire complaisant. Beaulrubin, qui représentait le côté sentimental, avait presque la larme à l'œil. Dans son attendrissement, il offrit à Louspillac de rester à Bellevue le temps de lui tuer Louis. Tout bien pesé, Louspillac refusa. C'était ridicule, sans doute ; mais enfin, il y avait un certain degré où l'on était parfois obligé de ménager l'opinion.
Ces points réglés, Louspillac qui, dans la prévision de la mort de Michel, ne voulait sous aucun prétexte goûter de la prison préventive, emplit à la hâte un sac de voyage de ses effets les plus nécessaires et emprunta mille francs en or à Beautrubin... pour n'être pas gêné dans sa fuite.
L'heure était arrivée. Louspillac avala le restant de la bouteille d'eau-de-vie et se leva, animé par l'esprit de l'alcool, comme Michel par l'idée du juste.
Il retira ses pistolets de leur boîte, les engouffra dans les immenses poches de derrière de sa redingote, et chargea Beautrubin de la poudre et des balles.
— De cette façon, dit-il, on ne verra rien ; nous se-
rons censés sortir pour notre promenade habituelle et les polissons ne nous feront pas cortège.
La précaution était utile. Aux coins des rues, aux pas des portes, Louspillac et Beautrubin trouvèrent sur leur chemin vingt groupes pareils à ceux qui se forment à Paris la Veille d'une révolution» De ses mille paires d'yeux, Bellevue en émoi les regarda passer, analysa leur démarche, scruta leurs habits. Quoniam et deux ou trois autres ne purent même y tenir et les suivirent de loin. Beautrubin en avertit Louspillac, qui, sûr de la victoire, ne parut pas autrement fâché (l'avoir des témoins.
— Laissez-les faire î dit- il à Beautrubin.
Mais tout à coup il pâlit et fronça le sourcil : il voyait déboucher, de la rue où demeurait Jacqueline, madame Firmin et Louis, qui étaient restés jusque-là chez l'enfant prodigue et qui revenaient parlant à la fois et vite, comme des gens débordant d'aise. En ce moment, la rencontre de la mère et du frère de Jules, et cette joie peinte sur leur visage, n'étaient certes pour Louspillac ni un souvenir heureux ni un présage rassurant. Troublé malgré lui, il se mit à jurer et dit à Beautrubin :
— Jour de Dieu ! voyez, Beautrubin : notre intri-
gant de Parisien n'a pas perdu son temps. Eh bien ! il a eu raison. Je vais lui prouver qu'il n'avait vraiment pas de temps à perdre, jour de Dieu !
Il ne prononça plus une parole jusqu'à son arrivée au moulin. Ce serait bien hardi pourtant de dire qu'il réfléchissait.
Quoniam et les autres curieux n'osèrent pas le suis re ostensiblement dans la plaine, mais ils restèrent spectateurs à distance, sous les arbres de la grand'roule. Il était alors près de six heures, et le jour commençait à baisser.
Michel, assis sur le banc du berceau, achevait de remettre ses lettres et de donner ses instructions à Jacques quand il aperçut Louspillac et Beautrubin. Il fit quelques pas au devant d'eux et les salua. Louspillac toucha le bord de son chapeau.
— Je ne vous apporte pas mes excuses, dit en ricanant le matamore.
— J'y compte bien, monsieur, répondit Michel.
Louspillac croyait se montrer supérieur en se montrant insolent. Michel , en dépit de tout, voulut rester et resta calme et poh.
— Voici les joujoux ! reprit Louspillac en tirant de sa poche les pistolets, qu'il jeta sur la table. Ghargez-
en un, Beautrubin; monsieur le meunier chargera l'autre, — s'il sait comment s'y prendre toutefois.
— N'ayez peur! dit Jacques, came connaît! j'ai tué deux loups, moi, l'hiver dernier.
— Voilà donc le fameux moulin ! continua Louspillac. — Ah ça ! monsieur, j'ai accepté sans observalion votre duel d'aveugles avec toutes ses conditions. Mais, à tâtons, on peut se manquer. Votre convention n'a pas prévu ce cas. Je pense qu'alors ce serait à recommencer !
— Cela allait sans dire, monsieur.
— A la bonne heure! Or ça, vous autres, dépêchezvous un peu. Je voudrais, moi, rentrer à Bellevue avant la nuit close.
— C'est fait, dit Beautrubin. Nous avons chargé les armes ensemble.
n présenta les deux pistolets à Michel.
— Monsieur, si vous voulez choisir ?
— Ohl peu importe! je prends celui-ci...
— Hé ! dites donc ! dites donc ! monsieur Louspillac ! s'écria tout à coup Jacques ; vous avez mis des chaussons, vous, et M. Michel a des bottes. Ce n'est pas de jeu, ça !
Beautrubin déploya la copie des conditions et lut
solennellement : « Tout ce qui n'est pas défendu par la présente convention sera considéré comme permis. »
— C'est juste! c'est juste, Jacques! dit Michel. Allons, messieurs, bandez-nous les yeux et metteznous en place.
Beautrubin avait apporté un épais foulard; il pria Michel de s'asseoir sur le banc et lui banda les yeux avec soin. Jacques tira de sa poche un immense mouchoir de cotonnade tout blanc, et fit la même opération à Louspillac. Puis, Beautrubin, qui s'arrangea pour avoir fini le premier, conduisit Michel par la main et le plaça touchant le mouhn du bras gauche, ainsi que son ami le lui avait recommandé. Louspillac fut nécessairement mené par Jacques au côté opposé. Les deux adversaires étaient tournés vers l'extrémité postérieure du moulin, de façon à n'être dérangés sur leur route ni par l'escalier ni par les ailes. Une distance d'environ quinze pas les séparait.
Alors , après avoir échangé un mot avec Jacques, Beautrubin donna le signal en frappant trois coups dans ses mains.
Un duel est ordinairement l'affaire de très -peu d'instants. Mais ici, dans ce combat mêlé d'embus-
cade, dans cette lutte de ténèbres où il n'y avait pas à se viser, mais à s'épier, l'attente, effort terrible et cruelle torture de ces sortes de rencontres, l'attente pouvait et devait être longue et poignante. Pendant cinq minutes, Michel et Louspillac demeurèrent immobiles. Ils se laissaient venir l'un l'autre et s'accoutumaient peu à peu au silence et à la nuit.
Enfin Louspillac, l'oreille aux écoutes, tendant son pistolet et prêt à tirer à la plus légère impression , avança doucement et lentement un pied, puis l'autre, puis s'arrêta. Michel ne bougeait pas. Après deux autres minutes, Louspillac fit un geste de résolution, et, toujours guidé par la saillie de la motte, marcha cinq pas de suite avec les mêmes effarements. Michel ne bougeait pas. Il n'y avait plus entre les deux adversaires que sept ou huit pas et une courbe à peine sensible. Chaque mouvement pouvait maintenant être mortel, Louspillac le savait bien. Mais tirer à distance, c'était jouer gros jeu ! Sa respiration soulevait à flots précipités et silencieux sa poitrine. Michel ne bou geait pas.
Une nouvelle pause de cinq éternelles minutes convainquit Louspillac que Michel avait résolu de demeurer en place jusqu'au bout et de concentrer toute son
attention à entendre approcher son adversaire. Il fallait donc qu'il appliquât, lui, tout son soin à dérober h plus léger soupçon de sa marche, et, grâce à ses chaussons, il put encore avancer de trois pas sans faire plus de bruit qu'un fantôme.
Il prenait des précautions inflnies, il ne se présentait pas de face, mais de biais, se collant contre le mur, s'effaçant, se couvrant le plus possible. Mais sa redingote le trahit. Le frôlement du drap sur le plâtre grenu fut un indice.
Michel était resté jusque-là fixe, droit, de bronze comme une statue ; Jacques et Beaulrubin le virent alors, d*un mouvement lent et muet, plier et poser en terre le genou droit.
Ce simple et calme changement d'attitude, qui retournait et dénouait si aisément tout le drame, fil reculer Beautrubin de terreur.
— Ah î mais !... ah ! mais !... commenca-t-il.
Jacques posa la main sur l'épaule de Beaulrubin, et de son index allongé, lui montra la ligne : Tout ce qui nest pas défendu est permis. Beautrubin n'en fil pas moins de nouveau un mouvement en avant, comme pour prévenir du danger son ami. Mais Jacques, les mains hautes, les doigts écartés, lui dit
simplement à demi -voix cette forte et laconique parole :
— Je vous pile I
Beautrubin leva son regard vers l'athlétique garçon qui surplombait sur lui. Il pâlit, soupira... et laissa faire la fatalité.
Louspillac, cependant, n'était plus qu'à un pas de son adversaire. Un dernier mouvement, — il touche du genou le genou de Michel ; à l'instant, , il presse d'un geste convulsif la détente ; le coup part, les deux balles effleurent les cheveux de Michel et vont briser à vingt pas de là les jeunes branches d'un acacia nain. Louspillac, plus prompt que l'éclair, arrache son bandeau, et voit, spectacle foudroyant ! son adversaire à genoux, le buste renversé en arrière, le menaçant de son arme dirigée vers son front en droite et ferme ligne. Louspillac jette un cri, et, d'un geste instinctif et rapide, enlève le bandeau de Michel, peut-être pour qu'il voie bien du moins la mort qu'il va donner.
— Ce n'était pas permis I dit-il en même temps d'une voix étranglée, désignant vaguement la posture de Michel.
— Si fait I car ce n'était pas défendu ! Ne bougez
pas, monsieur ! ne bougez pas î Votre vie m'appartient à cette heure !
Michel, calme et courroucé, était beau, en ce moment, comme le fier et sévère archange dont il jiortait le nom. A genoux, c'était lui qui semblait debout ! Louspillac était lâche, mais non pas poltron ; pourtant une sueur froide lui coulait du front, ses dents claquaient, ses membres tremblaient.
— Ne le tuez pas ! gémit piteusement Beautrubin.
— Ne pas le tuer! Ah ! l'âme de Jules Firmin est en moi ! Si je n'use pas de mon droit, accomplira-t-il loyalement la condition que je lui imposerai ?
— Laquelle ? demanda Louspillac anéanti.
— Quitter demain le pays pour n'y jamais revenir.
— Ce s... pays? pas demain ! ce soir! s'écria impétueusement Louspillac.
— Et, de loin comme de près, vous cesserez de persécuter Jacqueline ?
— Oui ! que le diable l'emporte !
— Sur quoi me jurez-vous?
— Sur l'honneur.
— Soit, dit Michel avec un peu d'ironie. Si vous manquez à votre parole, vous aurez à revenir là, à
cette place où nous sommes, sous le feu de ce pistolet. Ces deux messieurs en sont témoins. En attendant, allez, — j'ai horreur de tuer, moi! vous êtes libre et quitte, — si ce n*est de Dieu.
Michel se leva, retira la capsule de son pistolet et le rendit à Beautrubin.
Ainsi David vainquit Goliath encore une fois, mais, fort jusqu'à la fin, lui fit grâce.
Pour Louspillac, son grand corps gauche et roide était plus roide et plus gauche que jamais. Il fourra son pistolet dans sa poche, respira fortement, s'essuya le front, alla prendre son chapeau. Il avait le paS comme ivre, et il riait d'un rire à la fois niais, insolent, furieux et joyeux.
— Adieu, monsieur mon vainqueur ! dit-il à Michel. C'est égal, vous n'avez pas eu grand'peine à me viser comme ça, géométriquement.
— Vous m/aviez défié de me battre au compas î répondit froidement Michel.
— Venez, Beautrubin ! dit Louspillac.
Ils s'éloignèrent à grands pas par la campagne, car du côté de la route les curieux s'étaient insensiblement rapprochés.
Le soir même, à onze heures, un cabriolet vint
prendre Lonspillac et Beautrubin et les conduisit à Angers. Le lendemain, M. Molineau, le notaire, reçut de Beautrubin une lettre qui le priait de mettre en vente sa maison et son jardin.
Au fil de Teau.
Quelques semaines après, dans les derniers jours d'octobre, par une pure et fraîche matinée, une affluence relativement considérable accompagnait sur le quai de l'Oudon, Michel quittant Bellevue pour retourner à Paris. Louis et Jacques avaient voulu épargner à leur ami les cahots de la dihgence, et allaient le conduire par eau à Angers, dans le canot du moulin. Madame Firmin et Jacqueline étaient de la par-
tie, et, assises déjà au fond du canot, attendaient la fin des adieux.
Mais les adieux ne finissaient pas ; les serrements de mains, les souhaits, les recommandations se renouvelaient et se succédaient sans cesse. Les grosses constructions de la nouveUe mairie étaient achevées, le drapeau des couvreurs flottait sur le toit, un jeune architecte d'Angers devait, sur les indications de Michel, surveiller les derniers détails; mais tous conjuraient IMichel de revenir au printemps revoir son œuvre complète.
D y avait là, sur la berge, toute la trop nombreuse population de cette histoire : — M. et madame Fabert et Céleste ; M. Molineau et sa vaillante femme, qui ne jurait plus maintenant que par le nouveau vainqueur'; M. et madame Bigle; Jacquot et Jacquinet; le bonhomme Sanas , le prudent Rusant, le pétulant Quoniam , le pauvre petit vieux Genouillot , le célèbre Fortin lui-même, nommé enfin membre et président de la Société des Amis des Arts, sur la généreuse démission de Michel. Ajoutez les ouvriers de la mairie, les curieux, les ennemis et les victimes de Louspillac et de Beautrubin : c'était presque une foule, une foule enthousiaste, une foule attristée.
Di: VILLA or: 181
La bourgade que Michel avait dotée de son Hôtel de Ville et délivrée de son lyran ne pouvait laisser partir froidement son architecte et son héros, et lui apportait naturellement ces témoignages et ces vœux dont les peuplades primitives devaient fêter Amphion bâtisseur de villes ou Hercule dompteur de monstres. Que l'on compare ce départ triomphal à la fuite nocturne de Louspillac et de Beaulrubin, et que l'on nie la justice !
Michel enfin s'arracha aux vivats et aux embrassements et s'élança sur la barque, d'où il adressa de la main un dernier salut à tous ses vieux amis de deux mois. Louis et Jacques avaient déjà détaché l'amarre, et quelques coups de rames et un détour de la rivière dérobèrent bientôt à Michel la petite ville où il laissait le calme, la paix et la gaieté, pour aller se replonger dans le bruit, la lutte et la mélancolie de Paris.
Néanmoins, la meilleure et la plus chère part de Bellevue restait encore pour un peu de temps à ses côtés avec Jacqueline et Louis.
Jacqueline et Louis n'étaient pas mariés encore. Leurs noces devaient se faire sous huit jours. Michel, ardemment supplié d'y servir de témoin, avait allégué
482 LES TYRAXS
de graves affaires nécessitant impérieusement sa présence à Paris. Louis avait beaucoup insisté, Jacqueline... un peu moins. Mais la raison avait fini par l'emporter.
« La raison » est le mot; car pour un jeune homme passionné comme Michel, il y avait peut-être de la folie à s'oublier dans une trop longue intimité avec une fille charmante comme Jacqueline. La loyauté de Michel était par bonheur son tahsman. Il ne pouvait vouloir perdre ceux qu'il avait sauvés, et jouer le rôle du serpent dans le paradis qu'il leur avait fait. Après avoir vaincu Louspillac, il devait se vaincre lui-même, c'est évident. N'importe ! le plus courageux était encore de fuir.
Et il fuyait. Doucement emporté par la barque comme par un songe, il regardait, pensif, passer et s'effacer les paysages. Rien de plus ravissant et de plus varié que ces bords de l'Oudon. Parfois un bois tout chantant d'oiseaux croisait par-dessus la petite rivière ses branches et ses feuilles et enfermait la barque et les voyageurs dans une chambre de verdure d'où ils ne voyaient pas même le ciel. Puis, au sortir de là, quelques roches faisant gros dos, resserraient, contournaient et précipitaient le cours de l'eau, et le
DR VILLAGE iS'3
capitaine Jacques et son matelot Louis devaient, pendant cinq minutes, donner toute leur attention à la manœuvre. Mais bientôt les rives s'abaissaient, la plaine s'étendait au loin brillante et dorée, la rivière coulait droite et calme, et les rameurs laissaient la barque aller toute seule au gré de la vague lente.
Michel, par instants, se croyait vraiment dans un rêve, dans un rêve à la fois heureux et douloureux. La vie a de ces hallucinations. Ce tableau mouvant de la campagne, le souvenir de ces deux mois si pleins et si rapides, la présence, tout à l'heure dissipée, des derniers amis, de ceux qui avaient occupé surtout ce coin frais et reposé de son existence, tout cela dans le cœur et la pensée de Michel semblait apparaître et disparaître à travers un prisme.
Il n'était guère, on le conçoit, en train de parler. Jacques, qui n'était pas en général fort causeur, entonnait seulement par intervalles, d'une voix pleine et forte, quelque chanson rustique. Louis et sa mère relevaient seuls la conversation, remerciaient Michel avec effusion de leur délivrance, et lui faisaient promettre, pour la vingtième fois, de revenir, la saison prochaine, à Bellevue.
184 LES T YUANS
Pour Jacqueline, si vivante et si enjoués d'ordinaire, elle se taisait et songeait, répondant seulement aux questions directes par un sourire vague et des monosyllabes distraits. La petite langue rose ne passait que lentement sur ses lèvres, comme si, pour l'instant, elle trouvait amère la coupe de la vie î Évidemment Jacqueline était triste. La nuance moins flatteuse pour Michel, c'est qu'elle ne cherchait pas du tout à dissimuler sa tristesse.
Mais ce n'était pas ce qu'il avait de vaniteux qui était touché en lui, c'était ce qu'il avait de tendre, et il se disait :
— Allons ! pauvre chercheur d'idéal 1 quand tu douteras, quand tu souffriras parce que tu verras t'échapper ton rêve, tu pourras du moins le consoler en pensant qu'il y a quelque part au monde une plme, douce et simple, pour laquelle, au fond et de loin, tu as été un instant, toi-même, ce rêve que lu n'atteindras jamais.
Le moment de la séparation approchait. Ce n'était déjà plus l'Oudon, c'était la Mayenne. Puis ce fut la Sarthe, puis Angers. Pendant la dernière demi-heure, tous furent silencieux, et l'on n'entendit dans la barque que la cadence des rames régulières.
On n'eut pas plutôt louché le quai qu'il fallut se dire tout de suite le dernier adieu. Le patron d'un bateau qui devait remorquer la barque au retour attendait avec impatience, et, quant au chemin de fer, il n'attendait pas. Michel échangea donc vite de bonnes et chaudes poignées de main avec Louis et avec Jacques. Madame Firmin l'embrassa comme un fils. Puis, elle poussa vers lui Jacqueline, qui se tenait là interdite et pâlissante.
— Embrassez -la donc aussi ! dit-elle.
Michel alors l'embrassa sur les deux joues. Sur une de ces joues roulait une petite larme, tiède, furtive, venue du cœur. La lèvre de Michel but cette larme amère et suave, cent fois plus précieuse qu'une perle dans la coupe d'un roi d'Orient. Ce second baiser, pris avec l'autorisation maternelle, ne pardonnait-il pas et ne purifiait -il pas le premier?... il fallait que, dans cette aventure chevaleresque et azurée, la justice effaçât jusqu'à la dernière trace de la violence.
Michel était déjà loin sur le quai, qu'on lui criait encore de la barque :
— A l'année prochaine !
Il répondait :
— A l'année prochaine I Et dans son cœur :
— A jamais I
Que sont devenus cependant Louspillac et Beautrubin? Nous n'avons pas eu encore de leurs nouvelles, mais nous en aurons quelque jour. Leur histoire à eux n'est pas finie et leur compte est bon; car Michel, pour ne les avoir fait payer qu'à demi, a passé le reste de leur dette à l'ordre de Dieu.