CHAPITRE III
Les capitaux industriels et leur rémunération. L'association des capitaux. — Les trusts.
Avant d'aborder l'examen des diverses branches- de l'industrie américaine, il est bon d'en étudier d'une manière générale les trois grands facteurs : le capital, le travail humain et la force motrice (quand celle-ci est distincte de la main-d'œuvre fournie par l'homme, ce qui est toujours le cas dans les grands et moyens établissements et constitue la caractéristique essentielle de l'industrie moderne). Nous venons de voir que le capital employé dans l'industrie américaine, s'élevait à plus de 9 milliards 800 millions de dollars, soit plus de 50 milliards de francs. Dans cette somme ne se trouvent compris, ni le capital des entreprises minières, ni celui des entreprises de transports, chemins de fer et autres, il importe de s'en souvenir. Gela explique que les capitaux industriels ne forment guère que 10 p. 100 de la richesse totale des Etats-Unis, laquelle était évaluée, en 1900, à 94 milliards de dollars, soit environ 487 milliards de francs, un tant soit peu plus du double de la richesse estimée de la France ; la population des États- Unis étant, du reste, presque exactement double de celle de notre pays.
Que représentent ces 9 milliards 800 millions de dollars de capitaux industriels, et, tout d'abord, quelle est
la définition exacte du terme capital, tel que Tentend ici le Census américain, car il y a plus d'une manière d'établir le compte d'un capital de ce genre ? Les questions inscrites sur les bulletins de recensement de 1900, distinguaient, pour un établissement industriel, quatre catégories de capitaux, dont elles demandaient séparément la valeur : 1*> le terrain, 2** les bâtiments, 3"* les machines, outils et instruments, 4° enfin, le live capital, le « capital vif » comprenant les espèces en caisse, les créances, les comptes non réglés, les matières premières, les matières en voie de transformation, les stocks de produits finis, et autres articles divers. « La réponse, disait l'instruction accompagnant le questionnaire, doit indiquer le montant total du capital, propre et emprunté. Les divers postes du capital, tant fixe que de roulement, peuvent être portés pour le montant indiqué dans les livres. Lorsque des terrains ou des bâtiments sont loués, le fait doit être indiqué, mais aucune valeur ne doit leur être attribuée. »
Les questions relatives aux capitaux employés dans l'industrie ont été formulées de même aux deux derniers Census, celui de 1890 et celui de 1900. Aussi les chiffres recueillis en ces deux années, 6.525 millions de dollars pour 1890 et 9.818 millions^ de dollars pour 1900, sont-ils comparables, et l'on peut admettre que le capital de l'industrie américaine a augmenté d'environ moitié au cours de cette décade. Par contre, en 1880 et aux Census antérieurs, on s'était borné à poser la question sous sa forme la plus générale et h demander quel était le capital employé dans l'affaire,
1 . Dans toutes ces considérations générales sur l'industrie américaine, nous négligeons, avec le Census^ les infimes établissements qui fabriquent pour moins de 500 dollars de produits annuellement.
capital (real and personal) invested in the business.
Le général Walker, le distingué statisticien qui dirigeait le chapitre de l'industrie dans les Census de 1870 et de 1880 n'hésitait pas à dire que, réduite à cette forme grossière, l'enquête concernant les capitaux ne pouvait donner de résultat utile, car la question posée était trop peu définie et donnait lieu à des interprétations trop diverses. Dans beaucoup de cas, les fonds de roulement semblept avoir été omis^ au moins en partie ; même des éléments du capital fixe, tels que la valeur des chutes d'eau fournissant de la force motrice étaient également passés sous silence ; les fonds provenant de l'escompte du papier de commerce n'étaient généralement pas comptés et ne pouvaient guère l'être, vu la manière dont la question était posée. Il en résulte qu'il serait assez aventuré d'affirmer que le capital de l'industrie des États-Unis a réellement plus que doublé entre 1880 et 1890 ; le chiffre de 2,790 millions auquel l'estimait le Census de 1880 semble devoir être relevé pour être rendu comparable à ceux de 1890 et de 1900 et la progression véritable paraît moins forte que ne l'indiquent à première vue les statistiques.
Un certain nombre de statisticiens et d'économistes américains, parmi lesquels le général Walker lui-môme,* semblaient croire qu'il était préférable de renoncer à toutes recherches concernant les capitaux industriels, en présence de la difficulté d'obtenir des données sérieuses, même approximativement exactes, et des objections que soulevaient ces recherches de la part des intéressés. Grossiers et incertains comme ils Tétaient, les résultats obtenus risquaient d'ailleurs, ainsi que l'observait le professeur Mayo-Smith, de donner naissance à des déductions tout à fait erronées concernant l'importance relative et la part de rémunération respective
du capital et du travail. On a cependant continué de poser la question relative au capital, en s'occupant seulement de la mieux définir, de façon à éviter les malentendus, et en cherchant à y englober tout ce qui est réellement du capital industriel. Nous croyons qu'on a sagement agi, car les statistiques ainsi dressées sont intéressantes, bien qu'on ne puisse les considérer que comme approximatives, vu le nombre et l'importance des causes d'erreur qui, par la force des choses, subsistent encore.
Ces imperfections, le rapport sur le Census de 1900 ne cherche pas à les dissimuler. 11 les signale au contraire. Les statistiques américaines sont présentées avec beaucoup de franchise, et ne prétendent pas à l'exactitude absolue lorsqu'il est impossible d'y atteindre. Elles indiquent elles-mêmes, s'il y a lieu, qu'il ne faut pas leur accorder un degré de confiance exagérée. Il n'est presque pas un chapitre du Census qui ne soit accompagné d'observations concernant les « limites à l'usage des statistiques », limitations upon the use of Census Statistics ; on y met le lecteur en garde contre la tentation de trop raffiner dans l'analyse des chiffres et d'y chercher des indications économiques qu'ils ne peuvent • pas toujours donner. Grâce au soin avec lequel on note ainsi, à côté des données numériques, les causes qui ont pu les entacher d'erreur, il est toujours possible de voir iusqu'à quel point on peut légitimement raisonner sur elles, et où il convient de s'arrêter dans les conclusions qu'on en tire. Nous souhaiterions, soit dit en passant, qu'on agît de même dans nos statistiques françaises, qui sont souvent beaucoup plus légèrement faites que les américaines, et où l'on ne cherche nullement à discerner le bon grain de l'ivraie.
Sur le point spécial qui nous occupe, il est clair.
2i8 LES ÉTATS-UNIS AU XX^ SIÈGLB
comme le dit le rapport sur le Census, que, « malgré que le terrain, les bâtiments, l'outillage d'une usine soient en eux-mêmes des choses suffisamment tangibles et définies, leur valeur est, dans une large mesure, intangible et mal définie... La valeur du terrain où se trouve une manufacture peut dépendre entièrement du fait de l'existence de cette manufacture... » Il en peut être de môme de la valeur des bâtiments, voire de celle des machines, à un moindre degré pourtant. En règle générale, dit le rapport, les chiffres donnés par le Census représentent la valeur marchande du matériel ; or, dans la plupart des établissements anciens et prospères, le capital réel absorbé par l'outillage est beaucoup plus considérable que sa valeur marchande actuelle ^ D'autre part, en ce qui concerne le live capital, si les éléments qui le composent peuvent être évalués avec plus de certitude (réserve faite pour les créances douteuses), on se heurte à l'inconvénient des doubles emplois. Voici par exemple les capitaux d'emprunt. « Un établissement ne se sert généralement pas de son crédit dans la même mesure pendant toute la durée de l'année. Au moment où le Census a été pris, certains établissements avaient largement recours au crédit pour se procurer des matières premières ou mettre en stock leurs produits finis. D'autres voyaient, au contraire, leurs besoins de fonds d'emprunts réduits au minimum ou à rien, ou faisaient môme beaucoup plus de crédit à autrui qu'ils n'en demandaient... Les prêts faits à une maison peuvent d'ailleurs avoir été reprêtés par elle à une seconde.
1. Il convient de bien remarquer que dans les statistiques du Census relatives au capital industriel, on ne s'occupe nullement du capital-actions ou obligations des établissements appartenant ài des Sociétés ; on recherche la valeur véritable, en capital, de rétablissement, ce qui est souvent très différent.
et par celle-ci à une troisième. » D'où divers doubles ou triples emplois. En outre, remarque encore le Census, un établissement donné a constamment des comptes ouverts avec nombre d'autres établissements pour Tachât de matériaux et la vente de produits. L'ensemble de ces comptes monte à un chiffre énorme, et il en résulte encore des doubles emplois. « Ainsi une filature portera comme faisant partie de son capital les sommes qui lui sont dues pour la vente de filés à un autre établissement (tel qu'un tissage) qui portera ces mêmes filés comme matières premières ou matières en cours de fabrication. » Il est donc très difficile d'arriver à un décompte exact du capital de l'industrie américaine, si tant est même qu'il soit possible de donner de ce capital une définition suffisamment nette et satisfaisante pour l'usage d'un recensements
Le fait qu'aucune valeur n'est attribuée aux immeubles loués vient encore rendre les statistiques plus imparfaites. Deux établissements exactement semblables, dont l'un occupe des locaux lui appartenant, l'autre des locaux loués, paraîtront dans les statistiques avoir un capital absolument différent. Il est pourtant évident qu'un immeuble où s'exerce une industrie, qu'il appartienne ou non à l'industriel, constitue un capital affecté à l'industrie. Enfin, beaucoup d'établissements ont une
1. Dans son rapport sur le Census de 4870, le général Walkor se déclarait incapable de donner une telle définition. Il allait jusqu'à dire que, même en ayant à sa disposition tous les livres d'un établissement industriel appartenant à deux ou plusieurs associés, en se trouvant en mesure de vérifier tous les éléments de l'actif aussi bien de l'établissement que des associés individuels, il se sentirait fort embarrassé pour faire avec quoique assurance l'évaluation du capital. Qu'est-ce donc, concluaitril, lorsqu'on se heurte aux réticences des industriels en présence d'une enquôte de ce genre ?
partie de leurs capitaux employas à d'autres usages qu'à l'industrie proprement dite, mais cependant dans un but utile à cette industrie. Telles les usines métallurgiques, qui possèdent souvent, en Amérique, des mines de fer, voire de charbon, des chemins de fer, des bateaux à vapeur pour le transport des minerais et du combustible. On s'est efforcé, non sans peine dans certains cas, d'évaluer la part du capital ainsi distraite de l'industrie proprement dite et on ne l'a pas considérée comme capital industriel. Mais, outre l'incertitude que comporte pareille évaluation, on peut se demander jusqu'à quel point il est toujours légitime de défalquer le capital employé dans des entreprises auxiliaires qui sont souvent plus ou moins directement nécessaires à l'exercice de l'industrie principale.
Ces réserves faites, et elles étaient nécessaires, voici comment se décomposait le capital de l'industrie américaine en 1890 et en 1900 :
RÉPARTITION DU CAPITAL DE l'iNDUSTRIE AMÉRICAINE
Millions Millions Proportion
de <1g p kjo
dollars. dollars. *" ^ ",
Terrains 775,6 1.027,5 11. 0 10.5
Bâtiments 878,6 1.450,5 13.4 i4.8
Outillage 1.584,3 2.543,1 24.3 :'5.0
Fondsderoulement et divers. 3.286.7 4.796,4 50.4 48.8
Total 6.525,2 9.817,4
Il y a peu de différence dans la proportion des divor.s éléments du capital aux deux Census successifs et, vn présence des nombreuses causes d'erreur qui affectent ces statistiques, il serait hasardé de chercher à tirer des conséquences de variations aussi faibles. Tout ce qu'on
peut dire, c'est que la moitié environ du capital de l'industrie américaine est du live capital : espèces en caisse, papier de commerce, comptes courants, matières premières ou en cours de fabrication, stocks de produits finis, etc. ; l'autre moitié est du capital fixe, dont l'outillage mécanique forme lui-même 50 p. 100. Les bâtiments et les terrains se partagent le reste, avec une prédominance assez marquée pour les premiers.
Il conviendrait d'ajouter la valeur des immeubles loués qu'occupent beaucoup d'industries. La somme totale payée pour ces locations s'est élevée, pendant l'année du Census (1900), à 95.708.226 dollars, 496 millions de francs, ce qui représente un capital énorme. Le Census de 1890 avait essayé de calculer ce capital, ce qu'on pouvait faire avec quelque exactitude pour les villes; pour les campagnes, on se bornait à évaluer. On avait trouvé ainsi 1.156 millions de dollars. Le rapport sur le Census de 1900 considère que pareil calcul est illusoire et, pour arriver à donner, tout au moins, une idée de l'ordre de grandeur de ce capital représenté par les immeubles loués, il l'évalue, d'après le prix de location, sur le pied d'un intérêt de 8 p. 100. Il trouve ainsi 1.196 millions de dollars, ce qui est à peu près égal à la moitié de la valeur des immeubles (terrains et b(ltimcnts) appartenant en propre aux industriels. Un très grand nombre de petites et moyennes industries occupent ainsi des locaux loués dans les grandes villes; à New-York et Chicago, notamment, il s'en trouve souvent dans les étages supérieurs de maisons dont les étages inférieurs sont occupés par des locaux commerciaux. Si l'on tient compte de ce complément, le capital de l'industrie américaine se trouverait porté à un peu plus de 11 milliards de dollars, 57 milliards de francs.
Connaissant le capital, il serait très intéressant de pouvoir calculer les profits de l'industrie des États- Unis, et de comparer la part de rémunération du capital et celle de la main-d'œuvre. Malheureusement, on ne peut arriver qu'à des approximations assez gros- Bières. Nous croyons néanmoins devoir les donner parce qu'en dépit des réserves qu'elles appellent, et que le rapport sur le Census ne manque pas de signaler, il s'en dégage certains enseignements :
TBOFITS DE l'industrie DES ÉTATS-UNIS EN 1890 ET 1900
(Tous chiiïres en millions de dollars.)
Valeur brute des produits .... 9.372,4 13.004,4
Prix de revient :
Matières premières 5.162,0 7.345,4
Salaires et traitements 2.283,2 2.726,0
Dépenses diverses 631,2 1.027,8
Excédent 1.295,9 1.905.2
La part de rémunération du capital serait donc, en 1900, plus des deux tiers de celle de la main-d'œuvre, proportion plus élevée qu'en 1890. Ceci peut s'expliquer parce qu'en 1900 on se trouvait dans une période très prospère, d'une prospérité ascendante, et encore assez près du début de cette période. Or, en pareil cas, les salaires sont plus lents à s'élever que les bénéfices, de même qu'en cas de dépression ils sont plus lents à baisser. Il faut noter, d'ailleurs, que le capital avait augmenté, dans ces dix années, plus rapidement que l'excédent du produit brut sur les dépenses, tel qu'il résulte du tableau ci-dessus. En considérant cet excé-
dent comme un produit net, celui-ci atteindrait 19.4 p. 100 du capital de l'industrie en 1900, au lieu de 19.9 p. 100 en 1890 ^
En re'alité, il ne saurait être question ici de produit net. Les dépenses portées dans les tableaux du Census ne comprennent, en effet, aucune provision pour Tamortissement du matériel, non plus que pour les risques commerciaux, mauvaises créances et autres. Et Ton sait si l'amortissement doit être rapide, surtout dans un pays tel que les Etats-Unis. « Dans l'industrie cotonnière, dit le rapport sur le Census, les progrès faits pour la construction des machines ont été si rapides, que l'on calcule qu'une usine doit pratiquement renouveler son outillage tous les dix ans si elle veut se maintenir en état de travailler avec profit. . . »
A l'appui de son dire, il cite ce fait que, dans le seul État de Massachusetts, vingt et une filatures avec 154.000 broches et un tissage avec 180 métiers avaient dû fermer leurs portes entre 1890 et 1900 : sept de ces filatures comptant ensemble 48.000 broches ont été démolies et leur matériel vendu, treize comptant 101.000 broches ne travaillaient pas en 1900 ou voyaient même leurs bâtiments employés à d'autres industries, une usine avait été brûlée et non reconstruite, une dernière avait fusionné avec une fabrique voisine. Le nombre des établissements industriels n'ayant travaillé h aucun naoment de l'année 1900 s'élève, d'ailleurs, d'après le Census, à 3.864, représentant un capital
1. Dans les dépenses diverses du tableau ci-dessus sont compris les prix de location des immeubles pris à bail, (95 millions de dollars), les impôts (47 millions de dollars), et le paiement de certains travaux confiés à des entrepreneurs et sous-traitants, contract works (170 millions de dollars), enfin l'intérêt des capitaux empruntés, les assurances, les réparations courantes, la publicité.
total de 99 millions et demi de dollars K Par contre, 44.705 établissements, soit près de 9 p. 100 de l'ensemble des 512.254 établissements privés ayant un chiffre d'affaires supérieur à 500 dollars, avaient été fondés en 1900^. Ces chiffres donnent une idée de l'activité de la vie industrielle dans l'Amérique du Nord ; mais ils montrent en même temps combien la concurrence y est rude, et quels prélèvements il est. nécessaire de faire sur les bénéfices pour se maintenir sans cesse au niveau des nouveaux compétiteurs qui surgissent tous les jours, armés des machines du dernier modèle et des procédés les plus propres à économiser la main-d'œuvre. Qu'on tienne compte de ces prélèvements et de ceux qu'il convient d'effectuer aussi pour se couvrir des risques divers et l'on verra fondre singulièrement les profits des capitaux engagés dans l'industrie. Les hommes énergiques et entreprenants peuvent faire, en Amérique, des bénéfices plus élevés qu'ailleurs ; les autres végètent comme partout, et sont peut-être plus rapidement perdus. Les pays neufs sont de grands instruments de sélection.
Parmi les causes du succès de l'industrie américaine, le rapport sur le Census cite les facilités que donnent à l'association des capitaux les lois de la plupart des États. Concentrée pour une large part dans de grands établissements, — bien qu'il en subsiste, nous l'avons vu.
1. U ne s'agit que des établissements encore munis de leur outillage complet et susceptibles de rentrer en production; ceux dont on avait retiré routillage ou (ju'on avait commencé de démolir no figurent pas dans ce cbilfro.
2. Cette proportion paraît quebiue peu exagérée, d'apros le rapport sur le Census lui-même : un certain nombre de ces entreprises, (ju on présente comme fondées en 1900, ont simplement été réorganisées ou ont subi des transformations importantes di verses ; la proportion n'en reste pas moins significative.
LBS CAPITAUX INDUSTRIELS ET LEUR REMUNERATION 225
bon nombre de petits — l'industrie en Amérique, plus que partout ailleurs, recours à l'association pour se procurer les vastes capitaux qui lui sont nécessaires. Le rôle prépondérant de l'association des capitaux ressort d'une manière saisissante du chapitre que le rapport sur le Census de 1900 intitule « Caractère de l'organisation des établissements industriels ». Ces établissements s'y trouvent divisés en trois catégories : ceux qui sont la propriété d'un seul individu ; ceux qui appartiennent à des Sociétés en nom collectif, en commandite, ou toutes autres Sociétés à responsabilité illimitée ; enfin ceux qui appartiennent à des Sociétés anonymes à responsabilité limitée. Cette dernière forme est la forme la plus moderne de l'association des capitaux; grâce k la grande division et à la facilité de transfert des titres, elle permet à tous les capitalistes, même aux plus petits, de prendre part aux plus vastes entreprises, en. ne consacrant, à chacune, s'ils le désirent, qu'une portion restreinte de leur avoir, en étant assurés de pouvoir se retirer assez facilement, et en connaissant d'avance l'étendue exacte du risque qu'ils assument. Rien ne se prête donc mieux à la concentration pour un même but d'une masse considérable de capitaux, que la Société anonyme à responsabilité limitée. Aussi tient-elle la première place dans l'organisation de l'industrie américaine.
Sur les 512.2S4 établissements industriels privés, fournissant un produit total d'une valeur de 13 milliards 4 millions de dollars, qui existaient aux États- Unis en 1900, il y en avait, sans doute, près des trois quarts, exactement 372.703 qui appartenaient en propre à une seule personne; mais ceux-ci ne fabriquaient que 2 milliards 675 millions de dollars de produits bruts, soit un peu plus de 20 p. 100 de l'ensemble; 96.715 éta-
blissemeats appartenaient à des associations sans limitation de responsabilité, et obtenaient des produits bruts d'une valeur presque exactement égale aux précédents : 3 milliards 565 millions de dollars ; 40.743 établissements seulement, moins d'un neuvième du total, étaient la propriété de Sociétés par actions à responsabilité limitée et donnaient 7 milliards 734 millions de produits bruts, à peu près exactement les trois cinquièmes de l'ensemble. Il existait, en outre, 2.093 établissements de Sociétés coopératives ou diverses, avec un peu moins de 31 millions de dollars de produits bruts.
Ainsi, les trois cinquièmes de la production industrielle américaine sortaient des ateliers de Sociétés anonymes. Il n'existe aucune statistique de ce genre en France, mais on ne peut douter que le rôle de la Société anonyme soit beaucoup moins considérable chez nous. En dehors de la métallurgie, de Téclairage et d'un petit nombre d'autres branches moins importantes, l'association simple, sans limitation de responsabilité, est la forme sous laquelle sont constituées la plupart des entreprises industrielles, quand elles ne sont pas propriété individuelle. Il faut, d'ailleurs, se garder d'oublier que les entreprises de transport, chemins de fer, tramways. Compagnies de navigation, qui revêtent presque toutes la forme de Sociétés anonymes, ne sont pas comprises dans les statistiques industrielles américaines dont nous nous occupons en ce moment.
Elles comprennent, par contre, les hand trades, les arts et métiers, qui sont, naturellement, presque toujours entre les mains de petits artisans travaillant individuellement, ou quelquefois associés k deux ou trois. Sur les 215.814 établissements de cette catégorie, 183.523 sont exploités par un seul individu :
LES CAPITAUX iNDUSTRIfiLS ET LEUR RÉMUNÉRATION 227
c'est à peu près exactement la moitié de tous les établissements appartenant à un propriétaire unique; 29.590 se trouvent constitués en association ordinaire à responsabilité illimitée, 2.691 seulement forment des Sociétés anonymes. Si Ton écarte les arts et métiers et que Ton considère l'ensemble des autres industries, on peut dresser le tableau suivant, qui est très significatif:
MODES d'organisation DE l'iNDUSTRIE AMÉRICAINE
(Non compris les arts et métiers).
Nombre Valeur
des brute des
établissements. P. 100. produits. P. 100.
(en miU.de (loi,)
Industriels individuels. .. 189,180 63.2 1,897 16.0
Sociétés diverses à responsabilité limitée 67,125 23.4 2,260 19.1
Sociétés anonymes à responsabilité iUimitée 38,052 12.7 7,633 64.6
Sociétés coopératives, etc. . 2,083 0.7 31 0.3
Total 296,440 11.821
En dehors des arts et métiers auxquels s'occupent les petits artisans individuels, près des deux tiers des produits proviennent donc des industries exercées par les Sociétés anonymes; les autres formes de Sociétés en fournissent un peu moins du cinquième, les industriels individuels en fabriquent moins d'un sixième. Quant à la coopération, elle ne joue qu'un rôle infinitésimal dans l'ensemble de la production ^.
1. Mentionnons cependant, d'après le rapport sur le Census, qu'il est une industrie où la coopération a su se faire une place considérable : celle de la fabrication des produits de laiterie, beurre, fromage, lait condensé. Sur les iJ.09S établissements appartenant à des Sociétés « coopératives ou diverses », 1.765, c'est-à-dire près des quatre cinquièmes, étaient dos laiteries coopératives, dont les produits avaient une valeur brute d:e plus de
Les industries où les Sociétés anonymes prédominent de la manière la plus marquée sont naturellement celles qui, étant le plus concentrées, ont le plus besoin d'une grande accumulation de capitaux : telles les industries du fer et de l'acier, de la « fabrication des véhicules pour transports par terre » *, des produits chimiques, des métaux divers. Pour le fer et Tacier, la part des Sociétés anonymes est de 1.508 millions de dollars de produits bruts, sur 1.793 millions, soit 84 p. 100 ; pour les produits chimiques de 450 millions sur 533 millions, 81 p. 100; pour les véhicules, 430 millions sur 508 millions, près de 85 p. 100; pour les métaux autres que le fer et l'acier, 578 millions sur 749 millions ou 77 p. 100. Pour les constructions navales, cette part est de 55 millions de dollars sur 74 millions, ou 74 p. 100, pour les liqueurs et boissons de 305 millions sur 425 millions, 72 p. 100. Quelle différence entre l'organisation de cette dernière industrie dans un pays tel que les États-Unis, avec leurs grandes brasseries et distilleries industrielles ^
24 millions de dollars. On sait, d'ailleurs, que c'est là. une industrie qui se prête admirablement à. la coopération. Les Danois ont fait merveille, entre tous, en ce genre. Les Suédois, Allemands, Hollandais y ont obtenu aussi des succès et il est malheureux que nos producteurs ne les imitent pas davantage. En dehors des laiteries coopératives, la plupart des autres établissements constitués sous forme de sociétés diverses étaient la propriété de « communautés », communities, associations, églises, universités ou collèges qui possédaient une imprimerie servant à leurs publications; c'est celte imprimerie qui constituait l'établissement. Au sujet des coopératives, on remarquera que les coopératives de consommation, les plus importantes, ne figurent pas dans ces statistiques industrielles.
1. Cette catégorie de Tindustrie américaine comprend surtout la fabrication des wagons de chemins de fer et des voitures de tramways, accessoirement seulement la carrosserie et le charronnage.
2. Sur les 7.861 établissements où sont produits les boissons et spiritueux Beverages and liquors, 1.333 seulement appartiennent
et dans notre pays de France où nous avons une foule innombrable de petits producteurs individuels, où la fabrication des boissons et môme des spiritueux est pour une si large part entre les mains des agriculteurs ! Et, soit dit en passant, n'est-il pas évident que cette différence radicale dans l'organisation de la production engendre nécessairement une différence non moins grande dans la manière dont se pose le problème de la taxation de l'alcool ? Nous ne saurions nous étendre ici sur ce point ; mais il nous paraît utile de le signaler, pour montrer qu'en cette question, si discutée au point de vue fiscal, il ne faudrait pas se hâter de croire que tel système, qui fonctionne à la satisfaction de tous en certains pays, pourra donner d'aussi bons résultats en d'autres où les conditions sont totalement différentes. Dans l'industrie des produits alimentaires, dans celle du papier et de l'imprimerie, les établissements constitués en Sociétés anonymes fournissent environ les deux tiers des produits bruts : 1.414 millions de dollars sur 2.278 millions pour la première; 369 millions sur 606 millions pour la seconde. Dans l'industrie du verre, leur part est encore sensiblement supérieure h la moitié (157 millions de dollars sur 293 millions). Elle dépasse très légèrement la moitié dans la très importante industrie textile : 827 millions de dollars sur 1.637 millions. Parmi les treize groupes généraux entre lesquels le Census divise l'industrie américaine, il n'en est guère
à des Sociétés anonymes ; mais ce sont de beaucoup les plus importants, bn outre, un certain nombre de viticulteurs font le vin sur leurs exploitations qui ne sont pas comprises dans les 7.861 établissements ci-dessus indiqués; mais la majorité vend ses raisins à des industriels qui en tirent le vin et cela n'altère pas le caractère de concentration de l'industrie des boissons et spiritueux aux Etats-Unis, caractère plus marqué encore en Angleterre et dans tous les pays du Nord.
2f30 LES ÉTATS-UNIS AU XX® SIÈCLE
que trois qoi échappent h cette prépondërance de la Société anonyme : Tindustrie du cuir (258 millions de dollars de produits pour les Sociétés anonymes, 209 pour les autres Sociétés et 117 pour les industriels individuels sur 584 millions en tout) ; celle du bois (508- millions, 256 millions et 266 millions respectivement sur 1.030 millions en tout) et celle du tabac (128, 74 et 80 millions respectivement, sur un total de 284 millions de dollars). Pour les industries diverses, on retrouve de nouveau les Sociétés anonymes avec une part prépondérante : 642 millions de dollars sur 1.004 millions.
Toutefois, même dans les branches de la production oii les Sociétés à responsabilité limitée prédominen-t le plus exclusivement, elles sont loin de détenir la majorité des établissements : pour le feretTacier, elles n'en ont que le tiers : 4.843 sur 13.896 ; pour les véhicules, voitures et wagons, moins du quart ; pour les produits chimiques, où leur proportion numérique est la plus forte, presque exactement les deux cinquièmes : 2.20G sur 5.444. Par contre, dans chacun des quatorze groupes d'industries (y compris les industries diverses), sauf ceux de Tindusirie chimique, du fer et de l'acier, on voit que plus de la moitié des établissements appartiennent à des fabricants individuels. C'est une preuve nouvelle que la grande industrie laisse croître à côté d'elle — et suscite même souvent — une moyenne et une petite industrie dont l'effectif demeure très nombreux.
Si l'on ne se tenait pas aux groupements généraux et que l'on voulût entrer dans le détail des industries particulières, on en trouverait qui sont, en Amérique, presque entièrement entre les mains de grandes Sociétés alors qu'en Europe elles restent au contraire à l'élat d'industries petites ou moyennes. Parmi celles qui ont
LÉS CAPITAUX INDUSTRIKLS ET LEUU RÉMUNÉRATION 231
ainsi atteint le plus haut degré de concentration capitaliste se trouve celle de Ja préparation des viandes et conserves. « Ce fait, dit le rapport sur le Census, a été dû, d'une part, h la nécessité commerciale de centraliser l'abatage des animaux en un petit nombre de points offrant à la fois de grandes facilités d'approvisionnement et de grandes facilités de livraison rapide sur les principaux marchés des États-Unis et de l'étranger, d'autre part aux avantages que présente l'établissement d'agences sur ces marchés intérieurs ou extérieurs. » II y a dans ces quelques lignes toute une philosophie de l'évolution qui a donné naissance à la grande industrie. Parmi les autres industries où l'on observe une grande prépondérance des Sociétés anonymes, nous nous bornerons à citer la filature et le tissage de coton, où ces Sociétés fabriquent 90 p. 100 de la valeur brute des produits et possèdent 73 p. 100 des établissements. Pour les lainages, la proportion des Sociétés anonymes est sensiblement moindre, de même que pour les soieries où la part de ces Sociétés tombe à 62 p. 100 de la valeur des produits et à 40 p. 100 du nombre des établissements; pour la bonneterie, cette même part est de 55 p. 100 des produits et de 34 p. 100 des établissements, moins encore pour les branches secondaires de l'industrie textile. Dans un même groupe, l'organisation varie donc beaucoup et, en règle générale, les Sociétés anonymes tiennent d'autant moins de place qu'il s'agit de produits plus diversifiés, plus fins et nécessitant une intervention personnelle plus constante du chef d'établissement, c'est-à-dire, en somme, se prêtant moins h la production en grand. Il paraît certain qu'il y aura toujours bon nombre d'industries qui auront ainsi avantage à rester plus individuelles ; mais il est incontestable aussi que la concentration du capital, comme du travail,
est loin d'avoir dit son dernier mot, qu'elle tend à envahir bien des industries qui Tignoraient jusqu'à présent et que cette évolution, comme le prouve l'exemple des industries de l'alimentation, du cuir et de bien d'autres, est beaucoup plus avancée en Amérique qu'en Europe.
La Société anonyme ordinaire représente-t-elle le plus haut degré de concentration des capitaux dans l'industrie moderne ? N'est-elle pas dépassée par une forme nouvelle, qui s'est développée particulièrement aux États-Unis et qui est ce que le public appelle généralement le trust, ce qu'on nomme aussi en Amérique, d'un terme plus compréhensif et peut-être plus juste, la « combinaison industrielle », Industrial combination? Ces énormes accumulations de capitaux qui attirent tant l'attention, représentent, aux yeux des uns, la forme industrielle de l'avenir, tandis que les autres n'y voient que des sortes d'accidents maladifs ou même monstrueux. Avant de les étudier, il faudrait les définir, et d'abord qu'est-ce donc qu'un ti^st f
La réponse n'est point aisée, et l'on en a donné beaucoup. Le rapport sur le Census, dans le chapitre qu'il consacre aux combinaisons industrielles s'exprime ainsi : « Pour les besoins du Censtcs, on a adopté la règle de ne considérer un groupement d'établissements comme une combinaison industrielle que si ce groupement se compose de plusieurs établissements, antérieurement indépendants, qui ont été fondus en une seule Compagnie,[en vertu d'une charte obtenue dans ce but. » Beaucoup de très vastes Compagnies ne provenant pas de la fusion de plusieurs établissements anciens, mais comprenant un grand nombre d'usines neuves, se trouvent exclues de cette définition. Le Census ne se le dissimule pas ; mais il croit que, si Ton adopte une autre
définition que la sienne, il devient très difficile de trouver un critérium un peu précis.
On a proposé, d*autre part, de donner le nom de t9^st à tout groupement d'établissements qui parvient à s'assurer le monopole d'une industrie donnée, ou, sinon le monopole absolu, ce qui est à peu près impossible et n'est réalisé nulle part, (même pour la raffinerie de pétrole, où s'est fondé cependant le plus ancien et le plus puissant des trusts), du moins une part suffisamment prépondérante dans la production pour se rendre maître des prix, et soustraire ceux-ci à l'action de la concurrence. Cette définition laisse encore une bien large part à l'appréciation et, d'ailleurs, si l'on analyse les choses d'un peu près, on verra qu'il est bien peu de Compagnies qui puissent y rentrer.
Peut-être est-il exagérî) de croire que toutes les grandes « combinaisons industrielles » américaines, ou pour employer le terme le plus populaire, le plus bref et le plus commode, quoique impropre, tout ce qu'on appelle les ti*usts visent l'accaparement du marché d'un produit et le contrôle absolu des prix. Il serait, en tout cas, beaucoup plus exagéré encore de croire qu'ils y réussissent. Le ti*ust, qui fusionne ensemble un grand nombre d'usines travaillant un même produit, a, en réalité, deux faces : l'une industrielle, l'autre financière. Au point de vue industriel, il a bien souvent pour but d'exercer une action efficace sur les prix en tant qu'il groupe une grande partie des ateliers se livrant exactement à la même fabrication. Mais on doit observer que, fréquemment, il ne s'en tient pas là : il groupe aussi les diverses usines faisant subir à un même produit les transformations successives qui l'amènent de l'état brut à l'état où il est propre à être consommé : par exemple des filatures, des tissages et des ateliers de confection,
toutes les branches de l'industrie textile; ou encore des hauts fourneaux, des laminoirs, des ateliers de moulage et de construction de machines, toutes les branches de rindustrie du fer et de Tacier. Il constitue ainsi une réaction contre ce que pouvait avoir d'excessif la division du travail et la spécialisation des ateliers dans la grande industrie moderne. Cette division du travail et cette spécialisation ont de considérables avantages en ce sens qu'elles permettent de produire sur une très vaste échelle et avec une grande perfection les divers articles. Mais on peut arguer que, tout en laissant chaque usine complètement spécialisée, il y a aussi des avantages h ce que les diverses transformations successives d'un produit soient soumises à une direction commune, de façon, par exemple, que l'usine qui doit utiliser l'acier ou la fonte pour les transformer en organes de machines soit toujours sûi^e d'obtenir, au moment voulu et en quantité voulue, les diverses qualités de fonte ou d'acier qu'elle désire, ce qu'il sera difficile de réaliser toujours si l'usine qui produit l'acier et celle qui le transforme en produit ouvré sont complètement indépendantes l'une de l'autre.
Quant au côté iinancier du l7*uslj il consiste surtout à procurer des bénéfices aux metteurs en œuvre de la combinaison. Presque toujours, lorsque plusieurs Compagnies se fondent ainsi ensemble, le capital total de la Société résultant de la fusion est sensiblement plus important que la somme des capitaux des Sociétés composantes. Cet excédent de capital ne représente, le plus souvent, aucun actif réel, aucune somme effectivement versée : c'est « de l'eau », waler, comme disent les Américains. On crée ainsi du papier que les fondateurs du ^n^s^ se distribuent, puis qu'ils cherchent à écouler au public le plus cher possible. Beaucoup de
tintsts n'oHt d'autre but que cette infusion d'eau dans le capital des Sociétés composantes.
Le boom, la phase d'extraordinaire prospérité économique, qui a conftmencé aux États-Unis en 1897 ou 1898, a été caractérisé non seulement par le développement de l'industrie et sa concentration dans des ateliers de plus en plus vastes, mais encore par la concentration des capitaux poussée à un degré extraordinaire. Les grandes entreprises, soit similaires, soit se complétant les unes les autres, fusionnaient de tous côtés, ou bien étaient acquises par des Compagnies gigantesques formées dans ce but et prétendant monopoliser des industries entières ou, tout au moins, être maîtresses d'une proportion suffisante de la production, pour pouvoir, à leur gré, régler les prix. C'était la trustomanie, comme on l'a fort justement appelée ; il nous semble qu'on s'en est trop effrayé en Europe.
Il esty en effet, un certain point, variable suivant les industries, au delà duquel la concentration cesse d'être avantageuse pour devenir nuisible. La direction effective de l'immense machine qu'est un grand h'ust américain est trop lourde pour les forces intellectuelles d'un homme, si bien doué, si énergique, si laborieux soit-il ; les sous-ordres rie sont plus surveillés, il se produit des coulages, des gaspillages, des erreurs diverses, qui viennent compenser, et au delà, les avantages résultant de la suppression de certains intermédiaires et d'une plus parfaite division du travail, si tant est que la formation du trust ait souvent beaucoup augmenté celle-ci. D'ailleurs, l'action du t7nist sur les prix est, en général, moindre qu'on ne se l'était figuré, au moins d'une façon durable, car s'il les maintient trop haut, il réduit la consommation et il s'en ressent d'autant plus que son capital est, presque toujours.
très « arrosé », watered, autrement dit très majoré.
D'après le Census de 1900, il existait, en ladite année, aux États-Unis, 185 « combinaisons industrielles » résultant de la fusion de 2.160 établissements antérieurement distincts, dont 2.040 travaillant. La somme des capitaux de ces 2.160 établissements, calculée comme le Census calcule tous les capitaux industriels, en additionnant la valeur du fonds, des bâtiments, de l'outillage, les espèces en caisse, effets à encaisser, matières premières et en cours de fabrication, etc., s'élevait à 1 .461 millions de dollars, un peu plus du septième de l'ensemble des capitaux industriels des États-Unis, proportion assurément très forte ; mais la valeur totale au pair du capital autorisé par les statuts, n'atteignait pas moins de 3 milliards 619 millions de dollars, dont 3 milliards 93 millions avaient été émis. Y aurait-il donc moitié « d'eau » dans le capital des trusts? Ce serait trop dire, car une notable partie de la différence entre ces 3 milliards et les 1.461 millions de capital industriel réel représente un capital affecté à des entreprises de caractère commercial auxquels les ti^usts se livrent concurremment avec leurs entreprises industrielles. Toutefois même, en tenant compte de ceci, l'eau reste très abondante.
Le nombre des ouvriers des trusts est, d'après le Census, de 400.046, gagnant 195 millions de dollars de salaires : c'est un treizième des ouvriers et un douzième des salaires de l'industrie américaine ; la valeur brute des produits qu'ils obtiennent est de 1.667 millions de dollars, soit environ un huitième de la valeur totale des produits^ Somme toute, s'ils jouent un rôle important
1. 11 n'est pas surprenant que la part des trusts dans la valeur totale des produits industriels soit plus forte que dans le nombre des ouvriers. EneiTet, les trusts se trouvent surtout dans les indus-
dans la production, ils sont bien loin d'y tenir la place prépondérante qu'on leur attribue quelquefois.
Il est vrai que, depuis le Census de 1900, bien des h'usts se sont fondés, entre autres, le ti^ust de Tacier et celui de l'Océan, les deux plus fameux en Europe. Mais on sait que leurs résultats ne sont pas brillants. Il en est ainsi de la grande majorité des trusts. La preuve en ressort nettement des statistiques relatives à leurs dividendes. Leur capital, énormément arrosé, de 3 milliards 93 millions de dollars se compose de 216 millions d'obligations, 1.066 millions d'actions privilégiées, 1.810 millions d'actions ordinaires. Or, sur 185 ti*usls comptés par le Census, 117 n'ont donné aucun dividende à leurs actions ordinaires, 5 n'ont pas fourni de renseignements, 63 seulement ont distribué quelque chose ; encore 31 de ces 63 n'avaient pas d'actions privilégiées ; ainsi sur 154 trusts ayant à la fois des actions privilégiées et des actions ordinaires, 32 seulement ont payé quelque chose à ces dernières.
D'après une statistique plus récente et s'appliquant à 1902, que nous trouvons dans l'almanach du World de New-York, sur 213 combinaisons industrielles, ayant un capital de 1.116 millions de dollars d'obligations, 2.092 millions d'actions privilégiées et 3.639 millions d'actions ordinaires — on voit quelle est l'augmentation depuis 1900 — 51 seulement paient des dividendes aux actions ordinaires et 13 de ces 51 n'ont pas d'actions privilégiées. Gomment s'étonner, après un pareil résultat, que le public ne prenne pas très volontiers le papier des trusts f
Et pourtant les dernières années ont été une période
tries ou le machinisme est très développé, et où il faut par conséquent moins de main-d'œuvre pour obtenir une quantité donnée de produits.
de prospérité extraordinaire : les trusts, celui de Tacier, notamment, ont pu se faire faire de larges commandes par les Compagnies de chemins de fer et autres, dont l'augmentation des dépenses d'exploitation s'explique peut-être en partie par ce fait, — quittes à souscrire à leur tour les émissions de ces Compagnies. Que sera-ce alors quand viendront les vaches maigres ?
Ce sera, il n'y a guère lieu d'en douter, l'écroulement retentissant de la plupart des trusts, excroissances d'un corps trop plein de santé et dont on se préoccupe peut-être en Europe d'une manière excessive. Ils ne jouent pas en réalité dans le développement de l'industrie américaine le rôle qu'on leur attribue, ils ne l'ont jamais joué et nous ne croyons pas qu'ils doivent le jouer dans un avenir prochain. Sauf quelques-uns, comme le Standard OU qui disposent d'un monopole quasi naturel, ce sont des organismes éphémères, reposant sur un énorme abus de papier, dont la force de résistance à l'adversité est faible et dont l'action est bien plus apparente que réelle.
Dès maintenant, les affaires ayant commencé depuis le milieu de 1903 à devenir moins actives, les t7'usts chancellent et tombent de toutes parts. L'opération qui consistait h repasser au public des masses de papier excessivement majoré ne pouvait avoir qu'un temps et, même pour les trusts les plus solides en apparence, elle ne paraît pas s'être effectuée aussi facilement que leurs fondateurs l'avaient rêvé. Aussi voit-on le t7*ust de l'Océan dans un état pitoyable ; le trust de l'acier, luimême, est fort rudement secoué. Rappelons comment cette fantastique combinaison avait été constituée. Elle comprenait dix Compagnies constituantes, dont voici les noms et le capital émis :
COMPAGNIES CONSTITUANT LE TRUST DE l'aGIEII
Capital (en millions de dollars).
Noms des compagnies. Actions ordinaires. Actions privilégiées
American Bridge C^ 30.5 30.5
American Steel Sfieet C°. . . . 24.5 24.5
American Steel Hoop Ç<*. . . . 49 44 American Steel and Wire C^ of
New-Jersey 50 40
American Tin Plate C^ 28 48
Carnegie C" 456.8 460(o4)lig.)
Fédéral Sleel O' 46.5 53.3
Iron Mines 28.7 »
National ^teel (?> ...... . 32" 27
National Tube C" 40 40
Chacune de ces CompagnieB, il convient de le remarquer, était déjà un trust de la branche particulière d'industrie qu'elle représentait. V American Bridge Corn-pany résultait de la fusion de 26 Sociétés distinctes et faisait 90 p. 400 des constructions de ponts aux États- Unis; V American Steel Sheet Company avait absorbé en elle 26 sociétés ; V American Steel Hoop Company, 11 ; V American Steel and Wire Company, 27 ; VAmerican Tin Plate Company produisait 95 p. 100 du ferblanc des États-Unis; la Carnegie Company et la Fédéral Steel Company avaient absorbé chacune un grand nombre de Compagnies de chemin de fer, de mines et d'aciéries ; la National Steel Company représentait l'union de 6 ou 8 Compagnies produisant de l'acier doux; la National Tube Company réunissait en elle 17 Sociétés et fabriquait 90 p. 100 des corps creux des États-Unis. Tous ces trusts avaient déjîi des capitaux très exagérés. Et cependant, celui de Y United States Steel Corporation, du trust de l'acier, qui les avait toutes
acquises, était bien plus considérable que Tensemble des leurs avec ses 508.495.000 dollars d'actions ordinaires, ses 510.314.000 dollars d'actions privilégiées et ses 303.450.000 dollars d'obligations. Qu'on juge de la quantité d' « eau », pour employer l'expression américaine, qu'on avait versée dans ces sommes formidables !
La preuve que le capital du trust de l'acier était outrageusement majoré ne devait pas tarder à être faite. Dès la première année de son fonctionnement, année d'une prospérité phénoménale pour l'industrie métallurgique, où les usiniers ne parvenaient pas à suffire aux demandes et pouvaient imposer leurs prix, il ne servit que 4 p. 100 de dividende à ses actions ordinaires, les privilégiées recevant strictement les 7 p. 100 auxquels elles ont droit en vertu des statuts. Encore ce dividende de 4 p. 100, bien modique pour des temps d'une si exceptionnelle activité, ne paraît-il avoir été distribué qu'aux dépens des amortissements et des réserves qui furent très maigrement dotés. D'ailleurs, à peine le trust était-il constitué que les difficultés inhérentes à toute combinaison de ce genre se faisaient sentir. Il voulait maintenir les prix : c'était son but essentiel, sa raison d'être avouée ; mais il avait beau être maître des trois quarts de la production américaine d'acier, il lui fallait compter avec ses concurrents, dont certains le gênaient fort, dont d'autres gâchaient les prix dans le simple espoir de se faire acheter au plus cher. Ces embarras s'accentuant et venant à la connaissance du public, il n'est pas surprenant que les actions aient baissé de plus en plus, surtout du jour oii l'on a commencé à avoir moins de confiance dans la durée illimitée des temps prospères.
Les quelques chiffres qui suivent permettront d'apprécier la perte subie par les enthousiastes qui se sont
laissé aller h acheter des titres de ce trust si vanté et si redouté :
FLUCTUATIONS DES ACTIONS DU TRUST DE l'aGIBR DEPUIS SA FONDATION
Actions ordinaires.
Actions privilégiées.
Plus haut.
Plus bas.
Plus haut.
Plus bas.
Au 10 mai 1904, le cours des actions ordinaires était tombé à 10 et celui des actions privilégiées à 55; les obligations 5 p. 100, au pair de 100, ne sont cotées que 72.
La chute a été d'autant plus rapide depuis le milieu de 1903 que les premiers signes avant-coureurs d'une dépression économique se font sentir en Amérique. Les bénéfices du trust de Tacier avaient déjà été assez sensiblement inférieurs, pendant le premier trimestre de 1903, h ceux de la période correspondante de 1902 ; mais pendant le deuxième trimestre ils étaient remontés à peu près au même niveau ; le troisième trimestre les a vu fléchir de nouveau, d'une manière très marquée et le quatrième a encore accentué la chute. Aussi n'a-t-on guère été étonné de voir le troisième et le quatrième dividende trimestriel de 1903, se trouver réduits chacun à un demi p. 100, ce qui fait 2 p. 100 l'an. Aux cours actuels, le rendement des, actions ordinaires serait de 20 p. 100 ; celui des actions privilégiées s'élèverait à 121/2 p. 100 et, si l'on songe qu'il s'agit là de titres 7 p. 100 cumulatifs, ce taux de capitalisation, de même que celui des obligations, qui représente 7 p. 100 met bien en évidence la défiance du public.
2i2 LES ÉTATS-UNIS AU XX*' SIÈCLE
Elle n'est que trop motivée, semble-t-il. L'idée de soutenir contre vents et marées les cours des produits, métallurgiques apparaît de plus en plus aux yeux de tous ce qu'elle a toujours été aux yeux des hommes réfléchis, c'est-à-dire chimérique. Depuis juillet 1903 le prix de la fonte de fer {pig iron) a baissé de 40 p. 100 et nombre de hauts fourneaux ont été éteints ; le trust luimême a décidé de fermer temporairement plusieurs des usines de la Compagnie Carnegie, les commandes faisant défaut. — alors qu'elles étaientencore surabondantes au printemps de 1903. La production mensuelle de fonte dans l'ensemble des États-Unis est tombée de plus de 1.600.000 tonnes en août 1903 à moins d'un million en décembre; elle s'est un peu relevée depuis, et l'on fait de grands efforts pour la maintenir en recommençant, d'exporter des articles de fer et d'acier, pour lesquels on a obtenu des compagnies de chemins de fer, en décembre 1903, une réduction de 33 p. 100 sur les tarifs de transports de Pittsburg à New-York; mais ces ventes au dehors sont moins lucratives que celles à rintérieur. De toutes parts, les affaires paraissent se ralentir : de nombreuses et grandes grèves, qui se sont succédé depuis celle des mineurs d'anthracite, avaient déjà provoqué du malaise. L'arrôt d'une notable proportion des filatures de coton — un douzième des broches, dit-on, à la suite de l'exage'ration des prix de la matière première, vient l'augmenter. Les Compagnies minières réduisent l'extraction de l'anthracite. Les chemins de fer commandent moins de wagons et de matériaux pour la construction des ponts. Bref, il semble certain que la consommation, qui, jusqu'ici, avait marché aux Etats- Unis du même pas, voire d'un pas plus rapide que la production, malgré l'énorme progrès de celle-ci, reste, en arrière aujourd'hui.
Une fois un pareil mouvement commencé, il est difficile de Tenrayer,' il y a lieu de craindre, au contraire, qu'il n'aille s'aceélérant; cette accélération serait môme fatale s'il surrenait de mauvaises récoltes, ce qui arrivera bi«n un jour. Majorés comme le sont leurs capitaux, les trusts ne peuvent guère résister à un ralentissement sensible des affaires, et quoi d'étonnant à ce que celui-^îi se produise, après un boom qui a porté la production de la fonte de fer, par exemple, de 9.800.000 tonnes en 1897 à 17.800.000 en 1902? N'est-il pas évident que la consommation d'un pays, ce pays fût-il les États-Unis, ne peut augmenter, d'une façon suivie, dans une telle proportion? Sans doute, quelques faiseurs d'affaires rêvaient qu'elle allait s'accroître encore, indéfiniment et sans interruption. Tel ce financier, d'origine française ou franco-canadienne, M. F. H». Clergue, fondateur de la Consolidated Lake Superior Company, qui s'est écroulée bruyamment en 1903, et qui était vraiment» le type du trust. Constituée avec l'aide de capitaux et de capitalistes américains considérables, elle se proposait d'acquérir ou de créer une douzaine au moins d'usines ou d'entreprises industrielles de divers genres, sur les deux rives de la rivière Sainte-Marie, qui déverse les eaux du Lac Supérieur dans «le Lac Huron. La Société, disait le correspondant à New- York deVEcono^ mist^. deLondres, prit en mains plusieurs lignes de tramways électriques, des installations d'éclairage et de force motrice, une fabrique de papier et de pulpe de bois, 200 milles de cheminsi de fer desservant des mines, deux hauts fourneaux, une aciérie ; elle creusa une dérivation susceptible de lui procurer une force- de 60.000 chevaux, obtint des concessions forestières du Grouvernement canadien.
On voyait déjà naître, dans l'Extréme-Nord, un empire
industriel rival de celui du Pittsburg en Pennsylvanie. Mais, un jour, ce ti^ust eut besoin d'emprunter 8 millions de dollars; il avait déjà une dette flottante de 1.500.000 dollars; et ses filiales devaient h des tiers 5 ou 6 autres millions de dollars. Un syndicat de banquiers de New-York lui prêta et prit en gage les actions et obligations de ses filiales. Mais, l'échéance arrivée, malgré la garantie de tous ces titres de filiales, où il a été dépensé 30 millions de dollars, et qui représentent VsiCtif du trust (dontle capital est de 100 millions de dollars), les banquiers ont refusé de renouveler le prêt de 8 millions de dollars ! La Consolidated Lake Superior Company est donc entrée en liquidation. Voilà qui met bien en relief la majoration des capitaux des trusts et leur mégalomanie. Ab uno dïsce omnes, pourrionsnous ajouter. S'ils ne sont tous pareils, c'est du moins le plus grand nombre. Aussi peut-on s'attendre à les voir, pour la plupart, tomber les uns sur les autres, comme capucins de cartes.
Les fondements solides des industries américaines n'en seront pas atteints, sans doute. L'industrie du fer et de l'acier, en particulier, restera, quoiqu'il arrive, la première, la plus puissante et la plus progressive entre toutes les industries similaires du monde ; mais les exagérations des trustomanes auront causé de rudes secousses. Nous en ressentirons le contre-coup en Europe de diverses manières, et, notamment, selon toutesles vraisemblances, sous la forme d'une invasion des produits américains. La consommation indigène ne suffisant pas à alimenter leur outillage démesurément accru, les États-Unis s'efforceront de déverser au dehorsune quantité considérable de fer, d'acier et, probablement, de bien d'autres articles. L'Europe aura grand'peine à se défendre chez elle et, a fortiori, sur les mar-
chés OÙ elle exporte, et dont plusieurs risquent de lui être définitivement enlevés. Il faut prévoir l'ouverture d*une période où la concurrence industrielle des Etals- Unis sera aussi redoutable que Ta été jusqu'ici leur concurrence agricole,