CHAPITRE X L'industrie textile
L'industrie textile est Tune des plus nécessaires à rhomme et l'une des plus anciennement constituées; dans tous les pays qui ont quelque développement industriel, elle tient une place importante. Il n'est donc pas surprenant qu'elle ait pris, dès longtemps, une extension considérable aux États-Unis, qui trouvent d'ailleurs, en abondance, sur leur propre territoire, et la matière première de l'industrie textile et les moyens de la transformer. Leur sol fournit les quatre cinquièmes de la production mondiale du plus employé des textiles, le coton ; leurs troupeaux de bêtes à laine ne le cèdent en importance qu'à ceux de l'Australie et de l'Argentine; leurs abondantes chutes d'eau et leurs vastes mines de houille leur procurent, à bon marché, la force motrice. Enfin, leur population nombreuse, aisée et rapidement croissante, peut consommer en quantités énormes Jes articles les plus variés. Aussi la valeur brute totale des produits de leur industrie textile et des industries de confection qui s'y rattachent n'est-elle pas inférieure à 9 milliards de francs; la valeur nette, défalcation faite des doubles emplois S dépasse o mil-
1. Ces doubles emplois sont très nombreux ; en voici un exemple : une filature vend des filés à un tissage qui les revend à un atelier de confection. La valeur brute des produits de ces
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liards et demi. Enûn^ si l'on ne tient compte que de l'industrie textile proprement dite, laissant de côté la confection, la valeur nette de ses produits atteint encore le chiffre imposant de 3 milliards 900 millions de francs, celle des capitaux est de 5 inilliards et demi et elle distribue annuellement, à 661.000 ouvriers, près de 1.100 millions de francs de salaires.
Si importants que soient ces chiffres, les Etats-Unis n'occupent pas encore, en dépit des circonstances naturelles favorables, le premier rang dans l'industrie textile ; mais d'après le Census de 1900, qui donne à cet égard de curieux renseignements, ils ont, aujourd'hui, conquis le second et ne sont plus dépassés que par la seule Angleterre. Ils ont môme consommé, en 1900, plus de coton que celle-ci : 3.855.000 balles (de 500 livres anglaises ou 227 kilogrammes) contre 3.334.000 pour l'Angleterre et 4.576.000 pour l'ensemble du continent européen ; mais cette consommation plus grande correspond, cependant, aune moindre activité manufacturière, et à une moindre valeur de la production. La filature américaine produit, en effet, beaucoup plus de filés inférieurs et beaucoup moins de numéros fins que l'Angleterre, la France ou l'Allemagne. Aussi, le nombre des broches qu'elle emploie, comme celui des ouvriers de l'industrie cotonnière, est-il sensiblement moindre. Alors que la Grande-Bretagne possède (en 1900) 46 millions de broches et l'ensemble du continent européen, 33 millions, les États-Unis n'en ont que 19 millions ; ils dépassent déjà ainsi, de beaucoup, chacun des pays continentaux pris individuelle-
trois établissements (3st la somme de la valeur des filés produits par le premier, des tissus produits par le deuxième, des confections produites par le troisième : il est clair que la valeur des niés est comptée trois fois, celle des tissus deux fois.
ment, puisque rAUemagne a moins de 8 millions de broches, la Russie, Pologne comprise, moins de 7 millions, et la France moins de 5 millions et demi.
Dans l'industrie lainière, à en juger par la consommation de laine, les États-Unis disputent le troisième rang à l'Allemagne et à TAutriche. Ils laissent le premier à l'Angleterre, qui emploierait, dans ses usines, environ 226 millions de kilogrammes de laine, et le deuxième à la France, avec 206 millions; eux-mêmes consommeraient 177 millions de kilogrammes, tandis que l'Allemagne et l'Autriche arriveraient à 172 et 174 millions. Pour les soieries, enfin, la valeur des articles produits, qui paraît être ici un meilleur critérium que dans les autres industries textiles, place les États-Unis au deuxième rang avec 92 millions de dollars, contre 122 millions de dollars à la France, 73 à l'Allemagne, 38 à la Suisse, 21 à la Russie, 17 à l'Autriche, 15 seulement à la Grande-Bretagne et 13 à l'Italie ^ A prendre l'ensemble des trois principales industries textiles, les États-Unis doivent certainement céder le pas à l'Angleterre, qui les dépasse
1. Ces évaluations ne sauraient prétendre à une exactitude absolue ; mais elles paraissent très suffisantes pour permettre de iixer le rang des diverses nations dans l'industrie textile. C'est pour la laine que règne la plus grande incertitude : les évaluations du Cen5W5 sont déduites de celles faites par la grande maison Helmuth Schwartze et G»« de Londres pour 1894 : « Ce sont, dit le rapport sur le Census, les appréciations digues de foi les plus récentes » ; il leur fait subir quelques légères modilications pour qu'elles s'appliquent mieux à 1900. Pour la soie, on a pris les chitfres donnés par le commissaire des Etats-Unis à l'Exposition universelle de Paris. Pour le coton, le Census donne une double série de chiffres, remarquablement concordants, obtenus tout à fait indépendamment par le New-York Commercial ajid Financial Chronicle, qui fait autorité en la matière, et par M. b'ukuhara, expert japonais éininunt, qui s'est livré à une minutieuse enquête dans tous It^s pays du monde.
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de beaucoup pour les deux plus considérables, le colon et la laine ; ils sont un peu au-dessous de la France pour la laine et la soie, mais nous sont tellement supérieurs pour le coton que, tout compris, ils viennent assurément avant nous ; quant aux autres pays, il les laissent en arrière sur toute la ligne. Les industries secondaires du lin, du chanvre et du jute, médiocrement développées en Amérique, ne sauraient modifier ce classement. Il est incontestable que la deuxième place, dans l'industrie textile du monde, revient aux États- Unis*; la troisième appartient probablement à TAlIemagne, la quatrième à la France.
S'il est naturel que l'industrie textile prospère aux États-Unis, il n'y a pas lieu de s'élonner cependant qu'elle n'y ait pas encore atteint le degré de puissance auquel elle est arrivée en Grande-Bretagne. Dans la plus importante de ses diverses branches, qui est l'industrie cotonnière, une supériorité écrasante est assurée aux ateliers qui emploient les machines les plus perfectionnées, servies par la main-d'œuvre la plus habile ; c'est
1. Il est intéressant de comparer, d'après le Censtis de 1900, le nombre moyen des ouvriers employés par l'industrie textile en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis :
Nombre moyen des ouvriers.
Indastries. Grande-Bretagne. États-Unis.
Coton 526.107 302.861
Laine 256.425 159.108
Soie 35.461 65.416
Bonneterie 35.464 83.387
Lin, chanvre et jule 156.705 20.903
Total 1.010.162 631.675
Il faut ajouter, pour les Etats-Unis, 29.776 ouvriers classés comme « teignant et finissant les textiles » ; en Angleterre, les ouvriers correspondants paraissent être répartis dans les diversoa branches.
pourquoi elle n'acquiert son complet développement que dans les pays où tout l'ensemble de l'industrie est très avancé. Or, cette dernière condition ne peut être considérée comme réalisée aux États-Unis que depuis assez peu de temps, depuis un quart de siècle au plus, sinon même depuis quinze ou vingt ans. Jusque-là, l'Union américaine restait, comme toute contrée très neuve, un pays avant tout agricole ; il en était encore ainsi, jusqu'à ces toutes dernières années, de la partie de son territoire où croît le coton et qui était habitée par des blancs très frustes et par des nègres à peine sortis de l'esclavage. Il y a quinze ans encore, les conditions économiques générales du pays confinaient toute l'industrie dans les États du Nord-Est qui, fort éloignés des régions méridionales productrices de coton , n'avaient guère d'avantage sérieux sur l'Angleterre en ce qui concerne Tachât de la matière première et se trouvaient, au contraire, désavantagés au point de vue de l'acquisition des machines, sinon à celui de la force motrice et de la main-d'œuvre. Ces conditions se trouvent complément modifiées aujourd'hui, et par le développement général de l'industrie américaine, et par l'établissement de l'industrie du coton dans les Etats mêmes qui produisent la matière première. Pour la laine, les États- Unis ont beau en produire plus qu'aucun pays européen, ils ne suffisent pas, cependant, à leur consommation et doivent, eux aussi, en importer de grandes quantités. Ils n'y ont donc point d'avantage spécial. Quand à la fabrique de soie, c'est une industrie de luxe, ou tout au moins de demi-luxe, pour laquelle les États-Unis ne sont mûrs que depuis peu de temps. Elle y existait à peine il y a vingt ans ; mais depuis elle y a marché à pas de géants; les gigantesques progrès qu'elle y a accomplis sont de nature à préoccuper particulièrement la France.
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Sauf en quelques branches, tout à fait spéciales, les États-Unis importaient jusqu'à ces dernières années beaucoup plus d'objets fabriqués qu'ils n'en exportaient, et, quoique leur production industrielle s'accrût très vite, comme le nombre des habitants et par suite la puissance de consommation intérieure augmentaient très rapidement aussi, l'écart entre les importations et les exportations ne diminuait que fort lentement. L'extraordinaire essor économique, et industriel surtout, qui s'est manifesté dans l'Amérique du Nord depuis 1897, a grandement modifié cette situation. Si exceptionnellement active qu'ait été depuis lors, sous l'influence d'une prospérité sans précédent, la consommation intérieure, l'industrie américaine a pu en satisfaire une proportion croissante et les exportations se sont développées beaucoup plus que les importations. Il est probable qu'aussitôt que la consommation nationale diminuera ou cessera de s'accroître très vite, — ce qui arrivera fatalement car une prospérité pareille n'est pas étemelle, et ce qui paraît déjà commencer à se produire, — les ventes au dehors se développeront beaucoup, et parviendront bientôt à excéder les achats dans bien des branches où elles leur sont inférieures aujourd'hui. Tel sera sans doute le cas pour l'industrie textile américaine, qui ne suffit pas encore entièrement aux besoins nationaux, mais qui en est cependant beaucoup plus près qu'il y a trente ans. A considérer ses trois principales branches, coton, laine et soie, on voit qu'elle fabrique pour 743 millions de dollars de produits et que la consommation totale des États-Unis atteint 800 millions, l'excédent des importations sur les exportations étant de 87 millions de dollars, soit un peu plus de 7 p. 100 de la consommation. En 1870, pour une production de 389 mil-
lions et une consommation de 466 millions de dollars, l'excédent des importations était de 77 millions ou 16,5 p. 100. Le progrès est sensible. Le tableau ci-après en fait ressortir le détail, pour chacune des industries du coton, de la laine et de la soie.
PRODUCTION, CONSOMMATION, IMPORTATION ET EXPORTATION DES DIVERS ARTICLES TEXTILES POUR LES ANNÉES 1870 ET 1900
Valeurs en millions de dollars.
Cotonnades. Lainages. Soieries. Totaux.
Production en 1870 . . . 177.5 199.3 12.2 389.0
Exportation 3.8 0.12 0.01 3.9
Importation 2i.9 35.0 24.2 81.2
Consommation 195.6 234.2 36.4 466.2
Production en 1900 . . . 339.2 297.0 107.2 743.4
Exportation 24.0 1.3 0.25 25.6
Importation 39.8 15.6 26.8 82.2
Consommation 35^.0 311.3 133.8 800.1
On voit que, pour l'ensemble des trois textiles, la production et la consommation ont beaucoup augmenté Tune et Tautre, mais la production plus vite que la consommation : pour le coton, l'accroissement de la production est d'environ 90 p. 400, celui de la consommation de 80 p. 100; pour la laine, la production s'est accrue de 49 p. 100 seulement, la consommation de 33 p. 100 ; pour la soie, la production est presque neuf fois plus forte qu'il y a trente ans et la consommation plus de trois fois et demie supérieure. Au point de vue du commerce extérieur, l'excédent des importations sur les exportations s'est réduit pour le coton et la laine, il est resté constant pour la soie ; le mécanisme de cette réduction n'a pas été le même pour les deux industries qu'elle a affectées. Insignifiantes sur toute la ligne en
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1870, les exportations le sont restées en ce qui concerne la laine et la soie, tandis qu'elles ont pris une sérieuse importance pour le coton. Quant aux importations, elles se sont accrues sur la soie, grâce au colossal développement de la consommation ; elles ont fort diminué sur la laine ; elles ont augmenté pour le coton ; mais cet accroissement porte sur des articles spéciaux, de luxe ou de demi-luxe, broderies, dentelles et autres. Si Ton joint aux trois industries précédentes la bonneterie, on voit que la consommation américaine de ces articles textiles est de 895 millions de dollars, dont l'importation — il s'agit ici de l'importation brute sans défalquer les exportations — ne représente que 9,2 p. 100. Somme toute, en dehors de quelques rares branches spéciales et de luxe, l'industrie textile américaine est arrivée à suffire aux besoins indigènes et commence à exporter. Les années prochaines la verront sans doute concurrencer l'Europe sur les marchés extérieurs.
Les diverses branches de l'industrie textile, tout en ayant des caractères communs, présentent entre elles trop de différences pour pouvoir être complètement étudiées ensemble. Nous allons donc maintenant les examiner séparément en commençant par la plus importante d'entre elles, celle du coton. C'est la plus ancienne des grandes industries américaines : la première filature mécanique établie aux États-Unis date de 1790 ; elle n'avait que 72 broches ! Lors du premier essor manufacturier, qui suivit la guerre de 1812 avec la Grande-Bretagne, il se fonda un asse2 grand nombre de manufactures de coton en Nouvelle- Angleterre, autour de Boston et de Providence, dans une région riche en chutes d'eau de moyenne importance, qui fournissaient une force motrice facile a capter. Depuis lors, et jusqu'à nos jours, les États de
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Massachusetts, de Rhode-Island, de Gonnecticut et le sud du New-Hampshire sont demeurés la terre d'élection de cette industrie qui, remarque le Census américain, est essentiellement a grégaire » et a tendu, dès Torigine, à se concentrer dans de très grands établissements ou dans des groupes très denses d'établissements moyens. La raison en est que la préparation, la filature et le tissage du coton à la main exigent tant de travail que même les communautés les plus pauvres ne peuvent s'y livrer avantageusement, dès lors que le moindre procédé mécanique vient les concurrencer. a En conséquence, toute l'industrie du coton est abandonnée au capital. D'ailleurs, le perfectionnement des machines ayant diminué les frais de fabrication à un degré vraiment merveilleux, il est devenu de plus en plus difficile pour des novices de s'engager dans cette industrie avec succès. D'où une tendance de sa part à grandement se concentrer, à se développer dans les régions où elle existe déjà, à rester négligée ou à languir dans celles où Ton cherche à l'introduire nouvellement, sauf lorsqu'elle y est favorisée par des avantages spéciaux. » La situation d'ensemble de l'industrie cotonnière, filature et tissage compris, mais sans y faire entrer la teinture, ni la confection, ni bien entendu les industries préparatoires, telles que l'égrenage du coton était caractérisée, d'après le dernier Census, par les chiffres que voici :
Nombre des établissements . . . 1.005 905 1.055
Capital (millions de dollars) . . . 219.5 354 467.â
Nombre des ouvriers 185.472 218.876 302.861
Salaires (millions de dollars) . . . 45.6 66 86.7 Valeur des matériaux (millions de
dollars) 113.8 154.9 176.6
Valeur des produits (millions de
dollars) 211 2Ô8 330.2
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Le progrès de Tindustrie cotonnière peut se mesurer de deux façons : par celui de la consommation de coton brut et par celui du nombre des broches employées à le filer. Il est intéressant de comparer la rapidité de ce progrès aux États-Unis et dans les autres pays. C'est ce que permettent de faire les deux tableaux suivants, extraits du rapport sur le Census de 1900 et que nous complétons, pour l'année 1903, par les renseignements que fournit le Neio-York Commercial and Financial Chronicle.
GONSOUMATION DE COTON DANS LE MONDE DEPmS 1830
(En milliers de balles, la balle étant ici de 400 livres ou 181 kil.) Grande-Bretagne. Continent européen. Etats-Unis. Autres pays.