CHAPITRE PREMIER
FONDATION DE L'UNIVERSITÉ DE GRAY PAR OTHON, COMTE DE BOUR- GOGNE. RAISONS POUR LESQUELLES CETTE INSTITUTION N'A JAMAIS ÉTÉ RÉALISÉE.
« Noz, Othes, cuens palatin de Bourgoigne, et sire de Salins, faisons savoir à tos ces qui verront et orront les présentes lestres que nos avons estaublis une estude de clers en nostre ville de Gray , par le conseil de bonnes gens et prodomes, clers et laïs. » Ainsi s'exprime Othon IV, dernier du nom, comte de Bourgogne, dans ses lettres patentes données à Paris, le mardi avant la fête de la Madeleine, l'an 1287.
Quelle était cette « estude, » quelles devaient en être, dans la pensée de son fondateur, l'affectation et l'importance, c'est ce qu'il serait assez difficile de deviner aujourd'hui, si le comte Othon n'avait pris soin de le déterminer, le 12 août de la même année, dans une seconde charte, par laquelle il concédait certains droits et privilèges à l'établissement projeté. « Demême, dit-il, que tous les végétaux tirentlasève de leurs racines, de même que les rivières reçoivent leurs
eaux de leurs sources, de même l'inleiiigence se fortifie et se perfectionne par l'exercice des lectures ou des cours publics. » Le brave palatin croit donc ouvrir aux sages et à ceux qui veulent atteindre la perfection, les sources des connaissances humaines, fontes et rimlos dulcerosos, en instituant dans sa bonne ville de Gray une université, studium générale, pour former des élèves dans tout*>s les sciences et les facultés permises, in omni scientia et Ucita [acultate. On voit que le champ était vaste, malgré cette dernière restriction plus apparente que réelle, qui avait pour but de réserver l'approbation du Saint-Siégc. dont le concours était nécessaire pour l'institution des facultés. Les plus larges franchises étaient accdrdées non-seulement aux professeurs et aux étudiants, mais encore au nombreux personnel que l'université devait attirer à Gray de l'étranger. Scribes, libraires, relieurs, parcheminiers, marchands, appariteurs ou bedeaux, serviteurs même, à tous on offrait la liberté, l'exemption de toutes charges personnelles, impôts, tailles, subsides, garde, milice, guet, chevauchée, etc. Olhon enjoignait en outre à ses baillis et prévôts de veillera la sécurité des régents et des écoliers, de leur assurer dans la ville le logement, l'entretien et la nourriture à des prix convenables, de les recevoir honorablement, enfin de les traiter avec courtoisie.
On ne saurait douter que l'influence française, décisive sur ce prince, et surtout les rapides progrès de l'université de Paris, qu'il avait pu étudier de près dans ses fréquents voyages à la cour de Philippe III, ne lui aient suggéré la pensée de cette fondation. Il avait choisi Gray de préférence à toute autre ville, parce que la Saône en ouvrait l'accès à une population plus dense, plus commerçante, moins belliqueuse et moins troublée que celle de la montagne, dont le rude contact eût été fatal à la paix des études, plus propre
en un mot à recevoir, pour continuer le langage imagé du fondateur, la douce rosée des belles-lettres. Il l'avait aussi choisie, parce qu'il y avait installé, trois ou quatre années auparavant, « derrière son chastel, » et « pour le secourementde son âme, » un couvent de frères mineurs qui devait fournir, presque sans frais, à l'université ses premiers maîtres (i). En effet, le cordelier Guy, originaire de Gy, est chargé par les lettres patentes de juillet 1287, de l'organisation de l'école naissante et investi dans ce but des pleins pouvoirs du comte.
Mais il ne suffisait pas de nommer des professeurs ; il fallait en outre obtenir l'institution régulière du Souverain Pontife. Selon Gollut et Labbev de Billy, elle fut accordée par le pape Nicolas IV à Olbon, lorsque celui-ci traversa Rome, à la suite de l'armée française qui allait venger au sud de l'Italie le massacre des Vêpres siciliennes. C'est là une erreur évidente. Olhon IV fit, il est vrai, partie de l'expédition du comte d'Alençon et de Robert d'Artois dans la Pouille, quoiqu'il ne soit nullement certain qu'il les ait accompagnés jusqu'en Sicile (2). Mais cette expédition eut lieu en 1283, c'est-à-dire cinq années avant l'élévation de Nicolas IV à la chaire de Saint-Pierre. Gollut trahit mieux encore, s'il est possible, l'inexactitude des documents sur lesquels il s'appuie, en attribuant à la bulle de ce pontife, relative à l'université de Gray, soit la date de 1261, soit celle de 1291. La seconde est évidemment la plus vraisem-
(1) La fondation des Cordeliers de Gray date de mars 1283. Deux ans après, Othon leur donnait pour une période de dix années, 100 livres estevenantes par «>. (V. Crestin, Histoire <!e Gray, aux pièces justificatives.)
(2} Duchesne, Getta Philippi III, V, 541, fait mention de ce voyage : « Cornes BurgundicOthelinus... et Robertus... in auxiliis régis Sinlia? in Apuliam profecti «uni. transeuntes. igiturabsque impedimento per ltaliam, vexillis duplicatis, festinato Muera pervenerunt nd regem Carolum. » Gollut nous apprend qu'il vit les irmoi.ies de trois seigneurs bourguignons dons l'église Saint-Eloi de Naples ; mais, -part ces affirmations, nul document authentique n'atteste qu'Othon ait dépassé Carcassonne, où il signait des lettres en 1282.
Mable, quoiqu'aucun teite vienne l'appu) er ; mais elle ne saurait concorder avec le passage plus o : moins problématique du comte palatin à Rome. Ce qui n'est pas douteux toutefois, c'est que Nicolas IV autorisa l'érection du studium générale à Gray, car sa bulle est rappelée dans celle de Martin V qui institua plus tard l'université de Dole. < ...Locus de Grayaco dicta? diocesis, in quo olim felieis recordationis Nicolaus, papa quartus, praedecessor noster, per suas lilteras studium générale nondum tamen inibi incœptum vigere et esse concessit. »"
Lne autre preuve, non moins précieuse, nous est fournie par ce document. Bien qu'elle ait été pourvue de professeurs et de privilèges, V élude de clercs fondée par Othon ne vit jamais le jour. La libérale pensée du comte ne put recevoir d'exécution. Les guerres incessantes dans lesquelles il fut engagé jusqu'à sa mort et la pauvreté de son trésor l'empêehèrent-elles de poursuivre son dessein ou bien la cession de la Bourgogne à la France, réalisée par le mariage de Jeanne, fille d'Otbon, avec le second fils de Philippe le Bel, qui devait plus tard monter sur le trône de saint Louis sous le nom de Philippe V, fit-elle obstacle à l'installation d'une université qui aurait pu faire ombrage à celle de Paris? Les désastres que subit la ville de Gray au xiv* siècle, les incendies qui la réduisirent en cendres (2), la peste et les pillages qui la désolèrent à plusieurs reprises chassèrent-ils,comme semble le penser Gollut, les étudiants de ses murs? Il serait assez
(1) I^es Juifs avaient ruiné le comte Olhon. (V. m*s. Chiffle», ex arck. Arbos.)
(2) Une traflition locale rapporte que Gray fut brûlée trois foi*. De là les trois fuulx «lui chargent son écusson et la devise : ex triplici rinere iwvus ignis. 11 parait en effet qu'elle fut ravagée par le feu en 1324, et que son église des Cordeliers fut consumée le 19 janvier 1379, tandis que le duc de Bourgogne t»'y trouvait. Il accorda mémo 10 fr. d'or aux fr.'-res mineurs pour la relever. {Ch. îles comptes de Dijon, areh. de la f'ôte-d'Or). Mais l'incendie de 1360, attribué par M. Crestin aux Anglais, n'est nullement prouvé. Le 27 décembre de cette année, le jeune duc Philippe d RouvreH condomnait, dans non châtel de Gray, Jacques de Granson , s're de Pesme*. 'Mm. du P. Dunand. m, f. 185rt, et archives de la Cote-d'Or.)
difficile de choisir entre ces diverses hypothèses, mais on ne saurait du moins hésiter à croire que les lettres patentes de fondation restèrent une lettre morte. Non-seulement Martin V l'affirme dans sa bulle de 1422, qui érige l'université franc comtoise et ne la restaure pas, mais il ne subsiste aucune trace d'un enseignement supérieur quelconque à Gray de la tin du xnie jusqu'aux premières années du xv* siècle.
Bien mieux, on voit les familles les plus patriotiques du comté, celles qui étaient le plus attachées au sol natal, envoyer, pendant cette longue période, leurs fils chercher les hautes études sous le ciel du midi, à l'étranger. En 1357, un chanoine de la maison de Grammont étudiait à Padoue; plus lard, Henri de Chalon-Arlay, qui périt à Nicopolis, suivait les leçons publiques d'Avignon; plus tard encore, Jean Jouffroy, qui devint cardinal, se faisait inscrire à Pavie (1). Comment expliquer ce délaissement de l'université grayloise, si elle eût existé? Comment expliquer surtout que la fille de son fondateur, la reine Jeanne, qui avait affranchi Gray, et dont cette ville était le séjour favori, n'ait pas réservé au développement de l'œuvre paternelle les sommes qu'elle consacra à la création du collège de Bourgogne, fondé pour entretenir vingt pauvres étudiants franc-comtois à Paris? (2)
Ce n'est pas à dire pourtant que le comté fût alors privé de toute culture intellectuelle, et qu'il ne pût, au besoin, citer, malgré la décadence des lettres, quelques noms d'érudits, théologiens ou jurisconsultes, voire même de docteurs et de professeurs. Sans remonter aux écoles romaines de
\\) Clerc, Essai sur l'histoire de Franche-Comte, t. II, p. 395.
(2) Ce collège, établi en face des Cordeliers, fut fermé pendant les guerres tnûtn du x:v siècle, mais rouvert en 1607, grâce aux libéralités d'un Graylois, ArrUenet.
Besançon, qu'illustrèrent Titbous et Ausone (I), sans rappeler les écoles capitulaires de Saint-Jean et de Saint- Etienne qui florissaient au t mps de saint Louis dans cette ville, et où Ton enseignait encore le trivium et le quadrh ium, selon le vieux programme du rhéteur Martianus Capella (2), sans évoquer même le brillant souvenir des fortes études entretenues, comme un foyer sacré, par les monastères de Luxeuil et de Saint Oyand, il n'est pas permis de passer sous silence des hommes comme Etienne de Besançon (Slcphanus Bisunlinus t el de Gebemds) et Guillaume de Saint- Amour, qui jetèrent un si vif éclat dans les controverses théologiques de la seconde moitié du mii* siècle (3). Tous deux étaient originaires du comté, tous deux y avaient commencé leurs études, et s'ils prirent l'un et l'autre leurs grades à la faculté de Paris, il serait injuste de ne pas associer, dans une petite part, à leur renommée les maîtres inconnus qui les préparèrent, sur le sol natal, à la connaissance approfondie des Ecritures.
Le droit lui-même n'était pas négligé. Chose curieuse! au moment où les écoles conventuelles, troublées par les guerres civiles, s'éteignaient dans l'isolement et l'oubli, à ce
(P Les écoles municipales «le Besançon se tenaient. *nin la domination romaine, au nor<l de Charnu*. (Droz. Recherchât uir U txll-ye £t Besancr-n.)
(2) Au tririum et au quu/iririum >-e joisnait quelquefois l'étude du droit civil et canonique. Trivio rt qwmhiçio ai! dit question?* ,uns « ieilit et ranonici , undr ptrna et prrfecta itvJuitaT doctrina. (Vita LieherU episc. ramer . ' 11 y a lieu de croire qu'il en était de même à Besançou. où la jurisprudence ne cessa jamais d'être cultivée. Pierre Damien cite avec éloge les école* de Saint -Jean et de Saint-Etienne. Il y en avait aussi à la collégiale de la Madeleine, car le savant Ramaldus en était l écolàtre en 1111.
On peut lire sur les méthodes d'enseignement usitées nu \u» si-Vie la lettre BU adressée par Pierre de Blois à un archidiacre de Nantes, et publiée dan» l'Histoire littéraire ,1- la France, t. XV, p. 363.
(3) Etienne de Besançon était dominic un et fut l'un des prédicateurs les plus éloquents de Paris. Reçu maître en théologie vers 1282, il professa cette science au couvent d« Saint-Jacques, rie cette ville, jusqu'en 1291. Guillaume de Saint- Amour enseignait la philosophie à l'école du parvis de Notre-Dame-de- Paris, et fut ensuite recteur de l'université. On connaît ses démêlés avec les Ordre» mendiants.
point qu'à Faverney les moines savaient à peine lire au xi?* siècle, la science des lois rentrait subitement en faveur, et les hauts barons, les princes souverains faisaient à grands frais venir d'Italie des jurisconsultes renommés pour étayer leur pouvoir de l'autorité traditionnelle du droit romain. Ces docteurs, ces prud'hommes, ces conseillers qui apparaissent à la suite des comtes palatins de Bourgogne longtemps avant Othon IV, prenaient souvent le titre de professeurs es- lois, professores legum, d'où certains historiens, comme Chevalier, ont conclu à tort que l'université de Gray avait réellement existé. Dès 1226, on lit dans un traité passé sous l'arbitrage d'Henri de Joux entre les religieux du Lac et Garnier, fils de Fréd 'rie de Chaflby, que le différend fut réglé de l'avis et en présence de plusieurs jurisconsultes, aliis juiisprudeiitibus quam plurimis (1). Othon IV avait pour secrétaire et orateur un piémontais, Ardition ou Àrduciusdes Taillants, natif d'Ivrée, qu'il nomma plus tard bailli d'Aval et son exécuteur testamentaire, et qu'en 1293 il qualifie devir venerabilis, disci-etus dominas et legum professor dans son acte d'hommage à l'empereur Rodolphe (2). Michel de Chevreaul, qui fut bailli d'Arlay en 1316, etGuillaumede Mutigney prennent la même qualité, l'un dans une donation faite à Jean de Chalon en 1293 (3), l'autre, dans une pièce de 1299 (4;. Hugues de Montmorot professa le droit civil en 1305 et 1307 (5). Guy de Baume, dit Baudet, qui fut depuis évêque de Langres et chancelier de France, s'attribue un titre semblable, lorsqu'il n'était que simple officiai de Be-
(Vj Chevalier, Histoire de Vuligny, t. II, aux preuves, n« 32.
(2| Ardition avait reçu en 1312 du roi de Franco rail'e petits tournois pour «heter un héritage en Bourgogne. (Ms*. Chifflet. t. 1, p. 194). Il en acquit la seigneurie de Saint- Ylie prta Dole.
(3) Chevalier, Histoire de l'oligny, t. II, p. 15. — Archives de l'officialité de Besançon, cote 1493.
[4) Perreciot. Etat civil, aux preuves, n« 103, 2°.
(5; Archives de Saint-Vincent de Besançon, cote 605.
sançon (1). C'est également la qualification donnée à N. Droé qui assiste à la tenue du parlement de Beaune en 1326; à Jehan, dit Colombet, de Château-Chalon, en 1328 (2) ; au prêtre Guy de Noseroy, en 1322 ; à Hugues Mévilley, d'Àrbois, licencié en décrets, qui fonda un anniversaire dans l'église de cette ville en décembre 1337 (3); à Robert Ardeçons, docteur ès-lois en 1348 (4) ; à Jehan de Fouvens, chanoine de Besançon, en 1378 (5) ; à Guy Vincent en 1380, et Guillaume de Martigny en 1399. Ces professeurs appliquaient le droit, mais ne l'enseignaient pas à proprement parler, et s'ils formèrent quelques disciples, ils n'eurent du moins aucun cours public. Nous l'avons déjà dit : ils servaient de conseillers aux princes dans les cas embarrassants, et certains fragments de leurs consultations échappés à la dispersion des archives domestiques prouvent que la confiance de ceux-ci n'était point trop mal placée. En 1537, les jurisconsultes, consultés par le comte d'Auxerre au sujet d'Huguette de Saint-Dizier, citent tous le Digeste; ils analysent l'enquête qui leur est soumise comme des avocats de nos jours pourraient lefaire, et discutent la question de droit avec autant de sagacité que la question de fait (6). Ces hommes n'étaient ni des ignorants ni des valets; et si l'on rapproche leur rôle au sein de la féodalité bourguignonne de celui que jouaient à la même époque les légistes dans les cités indépendantes de l'Italie, où tous, par le seul privilège de leur science, prenaient part aux honneurs municipaux et aux affaires publiques, on arrive à se convaincre, non sans une certaine surprise, que leur véritable importance n'était
(1) Archives de l'officialité de Besançon, cote 4022.
(2) Chambre des Comptes de Bourgogne, N. 27.
(3) Cartulaire de 1 église d'Arbois.
(4) Clerc, Histoire de Freuiche-ComW, t. II. p. 8<».
(5) Archives de l'officialité de Besançon, cote 4991.
(6) Clerc, id. 1. 11, p. 63.
guère moindre et que, plus humbles d'allures, revêtus de titres moins pompeux, plus modestes et plus effacés en apparence, ils jouissaient en réalité près des princes de la maison de Bourgogne d une autorité morale qui, malgré l'inexécution du dessein d'Othon IV, ne fut pas étrangère à la renaissance des études juridiques dans l'est de la France.