AVANT-PROPOS
L’histoire de l’enseignement public dans nos anciennes universités provinciales est encore presque tout entière à écrire. Sauf un petit nombre de monographies, comme les savantes études du continuateur de Du Boulay, M. Jourdain, et quelques documents exhumés de la poussière des archives, elle n’a de nos jours tenté aucune plume, ni inspiré aucun historien.
Nous n’avons pas l’ambition de suppléer à cette regrettable lacune pour la Franche-Comté. Plus heureuse que la plupart de ses émules, l'université de Dole, transférée par Louis XIV à Besançon, possède depuis plusieurs années déjà ses annales, dont Labbey de Billy s’est fait en 1815 le patient éditeur. Malheureusement, plus préoccupé sans doute du soin pieux d’honorer la mémoire des hommes qui l’avaient illustrée, que de conserver la trace de son régime, de son enseignement, de sa discipline, Labbey de Billy a sacrifié l’institution à ses membres ; il nous a laissé une liste de noms, un recueil de généalogies, non le ta-
bleau et l’histoire de l’université. Empruntée presque servilement dans sa partie narrative à un manuscrit de Dunod, qui se trouve aujourd'hui à la bibliothèque publique de Besançon et au registre des distributeurs de 1735, dont M. Seguin de Jallerange est propriétaire, son œuvre est d’ailleurs restée inachevée : le troisième volume destiné aux pièces justificatives n’a point paru et les documents laborieusement recueillis dans ce but se sont sans doute dispersés à sa mort.
Les pages qui suivent n’ont d’autre objet que de compléter ce travail et de rectifier, çà et là, les erreurs qu’il renferme. Nous avons eu la bonne fortune de découvrir dans la riche collection de M. le comte d’Harcourt, au château de Grosbois-en-Montagne, un grand nombre de pièces originales échappées à Labbey de Billy ou dont il n’avait point fait usage ; nous y avons joint le fruit de nos propres recherches dans les archives de la province ; nous les avons réduites à la seule période qui mérite sérieusement l’examen de l’histoire, puisqu’à dater de la conquête française, l’école comtoise cesse d’avoir une existence à part et se perd pour ainsi dire dans le sein des grandes universités de la France réglementées par Louis XIV, et en livrant ces textes inédits au lecteur, nous souhaitons, sans oser l’espérer, qu'il trouve à les parcourir l’intérêt' que nous avons mis à les rassembler.
Puissent-ils du moins solliciter le zèle des érudits et les attirer vers l’étude, trop longtemps dédaignée, de l'enseignement supérieur au moyen âge ! Puissent-ils leur prouver que le régime de cet enseignement n’était pas, à l’origine, aussi ennemi de la logique et de la liberté qu’on veut bien le croire, et que notre civilisation moderne, si fière et si sûre d'elle-même, pourrait, malgré tous ses progrès, faire au passé plus d’un utile emprunt !
Frappé du spectacle des universités hollandaises qu'il venait de visiter, M. Cousin s’écriait un jour : « Oh! quand nos cinq facultés formeront -elles un corps? Quand auront-elles des délibérations en commun? Quand chaque faculté élira-t-elle son doyen? Quand les facultés réunies éliront-ellesleur recteur ? . . . . Je fais des vœux pour que sur certains points de la France, à Rennes pour la presqu’île bretonne, à Caen pour la Normandie, à Dijon pour la Bourgogne, à Lyon et à Toulouse pour le Midi, à Douai pour le Nord, à Strasbourg pour la Lorraine et l’Alsace, on établisse successivement et peu à peu nos cinq facultés, liées les unes aux autres, nommant leurs doyens et leurs recteurs, ayant des assemblées en commun, et formant de grands centres scientifiques, rattachées d'ailleurs, comme le sont nos facultés spéciales, au
gouvernement central de l’instruction publique, au Conseil royal et au ministre. »
L’illustre philosophe n'avait pas besoin d’aller en Hollande pour jeter ce cri d’envie. Il lui eût suffi d’ouvrir les statuts primitifs de l’une de nos anciennes universités, de Montpellier, de Bourges ou de Dole, pour y retrouver l’union des facultés, l’indépendance de leur constitution, la liberté de leurs membres. Il y eût même rencontré bien d’autres choses, qui l'auraient plus surpris encore, et qui sans doute n’auraient pas au même degré provoqué son admiration.
C’est une partie de ces choses que nous avons voulu faire connaître: nos pères les ont pratiquées et les ont aimées, elles ont préparé la science moderne, et si nous en avons dédaigneusement perdu jusqu’au souvenir, il ne serait pas impossible qu’un jour, sous une autre forme, nos enfants vinssent à les ressusciter.
Octobre 1869.