CCXLVIII
ses citoyens ne se découragent pas, s’ils ne se voilent pas éperdus la face, s’ils ne désertent pas le champ de bataille, s’ils ne s’endorment pas dans un sommeil léthargique, ils ont dix chances contre une de rappeler un jour la fortune sous leurs drapeaux. On l’a déjà dit, la vertu distinctive de la race séquanaise, c'est l’effort, l’effort personnel, prolongé, énergique. La lente, mais incessante activité y semble la loi des corps comme des individus. La mollesse de la vie civile n’y énerve pas plus les institutions que les caractères. C’est cet heureux privilège qui ramenait toujours les magistrats bisontins dans la lice, et qui nous fera peut-être pardonner l’insistance avec laquelle nous poursuivons, malgré sa monotonie, le récit d’une lutte dont l’issue devait être encore si lointaine.
La mort de Grégoire XIII rendait, il est vrai, quelques espérances aux gouverneurs, mais elle n’abrogeait pas les décisions précédentes et ne leur restituait pas toute leur liberté d’action. Pour recommencer le siège, pour débusquer les adversaires des solides positions qu’ils occupaient, pour se présenter derechef à la cour romaine sans crainte d’être aussitôt éconduits, il fallait des prétextes, sinon des moyens nouveaux, il fallait au moins colorer la reprise des hostilités. Une occasion s’offrit encore d’elle-même, si elle ne fut habilement provoquée. Le recteur de l’hôpital du Saint-Esprit à Besançon, nommé François de Chassaigne, exprima presque 6ur ces entrefaites le vœu d’obtenir un coadjuteur. Il y avait alors à la tête de l’hôpital Saint-Antoine, en qualité de commandeur, un « personnaige fort capable, bien glorifié, de bonne vie et très agréable à la cité, » Henry Tresfort, qu; proposa de résigner sa commande™ et les biens qui en dépendaient, en faveur d’un séminaire destiné à l’éducation chrétienne de la jeunesse, si l’on voulait lui donner la place de coadjuteur du Saint-Esprit, avec future succession. Une
offre semblable devait sourire à la ville, qui l’accueillit avec empressement. Elle entra en pourparlers avec messire de Chassaigne, et crut un moment obtenir son consentement. Mais Chassaigne n’aimait pas Tresfort et, lorsqu’il connut le nom de son successeur, il résigna pour l’évincer le bénéfice en faveur d’un tiers, M® Martin Bergeret. Avertie de cette résignation clandestine, la ville prescrivit aux agents qu’elle entretenait à Rome, Claude Grand et Mugnier, de solliciter une petite date pour son protégé ou, dans un langage plus clair, de le faire pourvoir de la maîtrise. Elle leur donnait en même temps l’ordre de poursuivre l’autorisation nécessaire pour ouvrir le séminaire, « chose si pieuse et tant recommandée par le concile de Trente, » qui pourrait jusqu’à un certain point suppléer à l’université, et suppliait l’archevêque « son bon pasteur et prélat, » de joindre dans ce but ses instances aux siennes (1).
Soit qu’il fût plus persuasif que ses devanciers, soit qu'il fût mieux servi par les circonstances, Grand obtint presque sans peine de Sixte V, qui avait remplacé Grégoire XIII sur le trône de saint Pierre, un motu proprio autorisant l’établissement à Besançon non pas seulement d’un séminaire, mais d’un collège où l’on pourrait enseigner le droit canon et le droit civil, la théologie, la médecine et la philosophie, avec la faculté pour les maîtres de conférer tous les grades universitaires (2). Ce n'était, il est vrai, qu'un motu proprio dont il restait à obtenir l’expédition. Mais, dans la joie de sa victoire. Grand ne faisait pas de doute que la chancellerie pontificale n’y mit promptement 1 e plomb ou le sceau. Pure question d’argent qu’il serait facile de résoudre.
(1) Correspondance des gouverneurs avec Grand. Lettres des 22 août, 13 septembre, 3 et 4 octobr- 1588.
C2) V. aux Pièces justifie, le texte de cette concession, p. 439.
Les gouverneurs partagèrent trop aisément la satisfaction et la confiance de leur envoyé. « Nous ne saurions assez vous dire, lui écrivaient-ils le 25 octobre, combien la cité vous est redevable, et voyons que seroit chose superflue user de termes et prolongue ou aultres pour vous exciter à la poursuytte d’un faict tant bien acheminé. » Outre trois cents écus qu’ils lui avaient déjà fait parvenir, ils lui envoyèrent une lettre de banque de 350 écus. Si cette somme ne suffit pas, on y pourvoira par le premier ordinaire. « Nous n’y voulons rien espargner.» Ils le chargeaient aussi de leurs remerciements pour Mgr Gabriel Paleoto, cardinal dataire, « que recognoistrez ainsi que le jugerez convenable, » pour le Saint Père, ils eussent volontiers ajouté, tant leur gratitude était vive, pour tout le sacré collège.
Pourquoi lèvent avait-il si subitement changé et qui avait pu en si peu de jours triompher des répugnances pontificales? Ce qu’on avait déjà vu en 1567 était encore arrivé. Grand s’était présenté à Sixte V dans une audience privée, sans contradicteurs, sans adversaires, et avait enlevé son autorisation par surprise. Un pape n’est pas tenu de tout savoir; il lui est au moins, croyons-nous, permis d’errer sur la géographie, et c’est une erreur de ce genre qui avait, au tort de Dole, par deux fois servi Besançon. Mais quand la faveur fut connue, les oppositions surgirent. Si l’on ne pouvait la faire révoquer incontinent, on pouvait en arrêter l’expédition, ce qui était à peu près la même chose. L'ambassade d’Espagne l’entreprit avec une telle ardeur, que Grand, menacé de perdre le fruit de sa mission au moment même où il se flattait de l’avoir heureusement achevée, et craignant de ne pouvoir à lui seul soutenir le choc, demanda en toute hâte des renforts au sénat. En effet, le 6 novembre, le contrôleur de la cité Hugues Morel partait pour
Rome avec des instructions détaillées et tout l’argent qu’il avait été possible de se procurer (1).
11 lui était recommandé entre autres choses :
« Et premièrement s’acheminera au plus tost et en toute diligence en poste par delà pour devancer ceulx qui vouldroieut traverser l’affaire qui s’ensuyt;
« Où estant subit il aura consigne avec M' Claude Grand qui a charge de Messieurs, taschera d’avoir audiance envers Sa Saiuctelé, luy baisera en toute humilité lespiedz au nom de Messieurs avec les cérémonies requises.
• Ce faiet, fera entendre à Sadicte Sainctetéque ladicte cité a lousjours esté tenue et extimée la plus grande et antique de tous les Séquanois, d’ores qu’elle seroit esté occupée par Jules César, elle auroit persisté en 1a dévotion envers l’empire romain ;
« Et la tint avec telle fidélité que les Sacrés Empereurs pour ce regard l’auroient iusignée de plusieurs beaulx et excellens privilèges, selon que de mesme elle seroit esté respectée par le Sainct Siège Apostolique de toute ancienneté après avoir esté des premières en toutes les Gaules qui auraient receu ceste grâce du Créateur que le Cristianisme.
« En sorte que pour ce regard le siège métropolitain y seroit esté posé et auroit jouy de tout temps des commodités et prérogatives, entr’aullres de la jurisdiction ecclésiastique. *
Le négociateur devait ensuite rappeler au Saint Père toutes les vexations que le parlement de Dole s’était permises à l’égard du révérendissime archevêque, l’édit de 1571 qui anéantissait sa juridiction, les « fraiz insupportables » qu’il imposait à la cité, et les laborieuses démarches auxquelles le chapitre s’était livré.
« Déclairera ledict Morel Messieurs pour le désir qu’ilz ont envers le bien commung de la patrie n’avoir encore perdu cueur, soubz l’espoir qu’ilz ont tousjours eu envers Sadicte Saincteté, vraye propugnalricede l’auctorité de l’Eglise, laquelle ilz supplient vouloir donner le remède qu’elle sçait estre à ce convenable. »
Après cette longue parenthèse, on revenait à la question de l’uni-
(1) » Du 5 novembre 1588. — Messieurs ont reveu les instructions dressées par M’ Pétremand et délivrées à M* Hugues Morel... On luy délivre 20 escuz d'Eapaigne sn 22 doublons et 66 escuz pesant un marc cinq onces et trois deniers dont M* le d’Malarmey le jeune a accommodé la cité sans intérestz ; plus une lettre de banque par M* Jehan de Basle, sindic, pour prendre A Rome selon la nécessité jusqu'à 300 escuz. r
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versité, et l’on chargeait Morel « pour tant plus mouvoir Sa Saine teté, de luy faire entendre les louanges qu’elle en recepvra pour l’augmentation de la cognoissance des lettres et l’utilité qu’en peult revenir à toute la province circumvoisine par la cognoissance des langues. >
On ajoutait « que si le tout se passe sub plumbo, romme l’espèrent Messieurs, et en la meilleure forme et en poinctz les plus favorables que possible, déclaircra le Sr Morel Messieurs estre bien près U recepvoir tel professeur que par delà il plaira à S. S. » Ce collège est une institution d’autant plus nécessaire qu’elle a été prescrite « par le sainct concile de Trente, eu égard aussv aux saisons de présent et que la république est entourée de plusieurs costez de villes estraugères à nostre saincte foy et religion catholicque et romaine. »
Morel devait enfin profiler de son voyage pour vider une autre question qui préoccupait beaucoup la ville et dont un autre agent, Claude Jaquot, poursuivait en ce moment même la solution près de l’empereur à Vienne (1).
Jusqu’à ce jour, Besançon avait été assez mal représentée à Rome. A l’exception de Grand, les hommes qu’elle y avait envoyés avaient presque tous été insuffisants. Hugues Morel était le premier qui fût à la hauteur de sa mission. Esprit vif, alerte, orné, toujours ouvert, prodigue de traits piquants, sachant d’ailleurs discerner l’impossible du possible et louvoyer entre les écueils, n’agissant qu’aulant qu’il apercevait quelque chance de réussir, il était merveilleusement propre à l’œuvre délicate que les gouverneurs confiaient à son patriotisme. Nous ne pouvons mieux le faire connaitre qu’en lui laissant la parole et qu’en empruntant à sa correspondance la relation des principaux épisodes qui signalèrent son ambassade.
La première lettre qu’il écrivit de Rome au conseil est du 28 novembre 1588.
(1) C’était, comme on disait alors, l’affaire de l’alternative des mois pour la collation des bénéfices. Claude Jaquot, qui sollicitait aussi l'appui impérial pour ('université, revint au mois de novembre 1588 avec une bienveillante réponse, niais sans solution effective. .
Après avoir brièvement raconté les épisodes de son voyage, accompli en dix jours, et les stations forcées qu’il avait faites soit à Montmélian, par suite de la rupture d’un pont, soit à la frontière savoyarde, où l’on arrêtait les voyageurs « pour la peur que le duc de Savoye a du François, à l’occasion du marquisat de Saluces, » Morel exprime le désappointement qu’il éprouva en apprenant à Rome que le pape s’était rendu depuis deux ou trois jours à Civita-Vecchia pour y visiter quelques galères.
* Véant doncques que je ne pouvois venir là, je m’addressay hier au cardinal datairc, accompagné de Mr Grand, et, luy ayant baisé les mains de ia part de V. S., luy fis entendre l’occasion de ma venue expresse pour lever les bulles de la grâce qu’il avoit pieu à Sa Saincteté faire à la cité, et que les ayant trouvé, comme elles sont, retenues au plomb, je suppliois S. S. IllraB de commander qu’elles fussent relaschées, puisqu’elles estoient jà plumbées et payées. Sur quoy il me respondit qu’il falloit veoir ce qu’escriproit le gouverneur de Ilourgongne par l’ordinaire qui debvoit arriver... adjoulant qu’il falloit présenter ung mémorial au pape... Le mal fut qu'ainsi que nous achevions de parler au cardinal datairc, Laure do Bliou (solliciteur de l’université de Dole) arriva là... qui se mit à calenger le & Grand, luy disant qu’il n’esloit pas bou vassal du Roy,... qu'il pourrait bien s’en repentir. Nous luy Hsmes la response qu’il convonoit et qui ne. le contenta pas. Mais le pis est qu’aujourd’hui matin est arrivé l'ordinaire de Lyon qui a apporté, à ce que j’ay descouvert, cinq lettres, tant dudict sr gouverneur que de ceulx de Dole... l’une au dataire, une à ung certain cardinal duquel je n’ay peu encoires sçavoir le nom, une au cardinal Maffeo (qu’est celle qui m’a le plus eslonné, pour ce qu'ils escripvent aux trespassex) (1), une, à ce que j'entens, pour Sa Sainctetéet l’aultre pour l’ambassadeur, qui tout souldain... est allé au pape, s’est mis en estrange colère, disant que ceulx de Besançon vouloienl faire les compagnons avec le roy d’Espaigue... Si je n’avance de ce cousté là, je me résoulz tenir d’aultres voyes, mesmes y emploierav-je la signora Camilla, seur du pape, au moins de quelque présent, car je sçay que cela aura plus de crédit que toutes les bravades espagnoles qui servent bien peu au temps de ce pontificat. >
(1) Le cardinal Marc-Antoine Maffei ou Maffeo était mort en 1683.
Puis il passe à l’affaire de la juridiction ecclésiastique et dit qu’il a montré l’édit du parlement à plusieurs personnes :
« Ledict édict est scismatique et sera déclairé tel par Sa Sainctoté qui ne respecte rien oii il vad de l’intcrest de l’Eglise, estant vraysemblableque si pourchose quasi pareille il a excommunié ces jours passez le vice-roy de Naples, que si pour moindre il a chassé ung ambassadeur de France, il ne craindra pas une cour de Dole. »
Sixte-Quint n’est-il pas pris sur le vif? Mais voici qui le peint mieux encore :
• Il a déclairé quelquefois de sa propre bouche qu'il ne se soucieroit d’estre martyrisé pour conserver ce qui est de l’Eglise. »
Morel en conclut que « la saison est à ceste heure plus propre qu’elle ne le sera jamais, » mais à la condition < de prendre le faict de la jurisdiction par le vray bout, » c'està-dire de mettre en avant l’archevêque, le chapitre, de désavouer le chanoine Bachollet qui n’a fait rien qui vaille, et d’envoyer de nouveaux agents à Rome.
« Four moy, ajoute-t-il dans la même lettre, je suis desjà remarqué et ne me soueye de toutes les menaces..., je suis seulement en peine comme je feray, si nous avons nos bulles, pour ung professeur, car ils sont chers mirablemcnt par deçà... Et l’on s’est mocqué de moy quand j’ay mis en terme d’en demander ung au pape..., et l’on m’a dit si je voulois qu’il fut nostre valet et qu’il suffîroit d’en prendre ung là où l’on vouldroit, moyennant qu’il presta le serement et satisfit a ce qui est contenu en la concession de l’université. •
Dans sa seconde lettre, du 12 décembre, le digne contrôleur est plus allègre et plus confiant encore. Il raille les Espagnols « qui se sont donnez toute la peine possible, ...pour estre plus reculez qu’ilz ne pensoient estre avancez. » Le pape l’a renvoyé au cardinal Lancelotto, préfet de
la signature, pour déduire ses raisons, qu’il fera rédiger par les plus fameux avocats de Rome, de manière à étonner les adversaires. Mais il avoue qu’il y a bien des lenteurs dans la chancellerie pontificale, qu’il faut pour les simples envoyés, à l'exception des ambassadeurs, demander une audience du pape quinze jours ou trois semaines avant de l’obtenir, et qu’il serait bon d’avoir un mot de recommandation pour le capitaine des Suisses, afin d'abréger ces délais. L’aflaire de la coadjutorerie est en bonne voie; quant à l’université, il a trouvé un biais admirable qui lèvera toutes les difficultés : il demandera la bulle pro uno gymtiasio seu schola, in qua pauperes civitatis gratis docebuntur, * sans plus dire collegium, car ilz n'en veullent ouyr parler. » Il ajoute :
« La cherté des expéditions est véritablement excessive. Il y a icy uns; prestre qui en pourroit dire quelque chose, pour ce que pour une coadjutorerie d'uns canonieat l’on luy demande, seulement pour la composition, deux centzescuz sans l’expédition des bulles. Mr Grand est à ceste heure si estonné qu’il u'ose escripre à Voz Seigneuries. •
Le secret mécontentement de l’envoyé perce ici déjà sous l’exagération des termes. Cependant il est loin de perdre courage; il se déploie, il se multiplie, il fait face à tous les adversaires, il a une réponse pour toutes les objections, il ne dédaigne aucune influence, il séduit, à force de bonne grâce et de bonne humeur, jusqu’à ses ennemis. Voici comment il rend compte de « la bénigne et humaine audience » qu'après quinze jours de sollicitations, il parvint à obtenir du Souverain Pontife :
« Enfin elle me fut accordée et ayant pesé avec l’advis des s™ Muguier et Grand, combien il empourtoit à l’honneur de la cité que je fusse accompaigné de quelcung, mesme d’ung qui, avec moy, peut et voulut dire à Sa Saineteté ce qu’il conveuoit, en ayant prié ledict s1 Mugnier, il me l’accorda fort librement. Estanlz doneques entrez
au raoïen du Sro* Rm, dataire, qui voulut luy-mesmes nous introduyre après toutes cérémonies accoustumées, ledict sr Mugnier (à la suffisance duquet et à l’aage aussi je céday la parolle) commencea en fort bons termes latins par représenter à Sa Saincteté la grâce qu’elle avoit esté servie faire à la cité sur si justes et sainctcs considérations, qu’icelle cité m’avoit envoyé exprès et par la poste pour lever les bulles de ladicte grâce, lesquelles, bien qu’elles fussent expédiées, plombées et payées, toutesfois je les avois treuvé arrestées à l’instance de ceulx de Dole, S’cstantz pour ladicte rétention avdez des ministres du Roy d’Espaigne, non tant pour conserver leur collège (où ne se treuvent jamais plus de vingt ou trente (1) eseboliers) que pour l’envie qu’ilz portent de longue maiu à la cité de Besançon, ù l’aménité du lieu, amplitude et situation d’icelle, laquelle estoit telle que Jules César l’a voulu nommer oppidum maximum Sequanorum, et depuis a esté et par le Sainct Siège Apostolique et pur les Empereurs honorée de plusieurs beaulx privilèges, mesmes du siège métropolitain; que Sa Saincteté se daignant commander que lesdicles bulles fussent relaschécs, l’expérience démontreroit qu’elle auroit faict ung bien grand bénéfice servant mirablcmcnt ù l’utilité publieque; que lesdietz de Dole estoient logez en lieu estroit, malsain et plus propre ù l’exercice des armes que des lettres; qu’aultres fois et mesmes au temps que ladicte cité impétra du l’Empereur Ferdinand le privilège pour ladicte université, lesdietz de Dole essayèrent le faire révocquer par ledict Empereur qui les renvoya bien loing de leurs prétentions et leur respondit en ung mot ; quod scripsi scripsi... Adjouslanl de plus (par commune délibération prinse entre nous avant la. dicte audience) qu’en recognoissancc de cesle signalée grâce, et afin que la mémoire ne s’en perdit jamais, la cité estoit délibérée dresser une statue à Sa Saincteté et la faire poser devant le collège... Sa Saiucteté ayant ouy fort bénignement son discours avec évidente démonstration decontantement, commença en très-doctes termes latins à reprendre les justes raisons que l’avoient mehu à accorder la grâce dudict collège, mesmes pour bien sçavoir combien il estoit nécessaire que la jeunesse fut partout instruictc et enseignée aux bonues lettres; que si les payons mesmes avoient eu en si principale recommandation l’instruction d’icelle, dressant leurs gymnaslolcs en lieux publics à cesl efTect, qu’ù plus forte raison debvoieut s’estudicr les ehrestiens à la faire soigneusement cultiver et dresser à la vertu ; qu’elle ne désiroit rien plus que pourveoir à ce que les sciences fussent par tout
(1) Les gouverneurs disaient quarante. Ni l'un ni l'autre de ces chiffres n’étad exact.
nourries et augmentées, qu’à eeste occasion elle avoit sceu peser le bon œuvre qu’elle Taisoit, accordant telle grâce que celle-là, laquelle il désirait infiniment fut effectuée; mais que les gens du roy d’Espaigne luv avoient reinonstré que par le moïen du collège... la ville de Dole se trouverait entièrement despouillée... et d’aultant plus que ceste grâce u’avoit esté demandée qu'à mauvaise fin et par certains particuliers séditieux que se relrouvoient audict Besançon ; que s’ilz dcmandoicut ladictc université pour estudier, qu’il n’y avoit pas si loing delà audict Dole qu’ilz n’y poussent aysément aller. ■
Sixte-Ouint ajoutait fièrement : « Je sçais très-bien que le roi d’Espagne ne peut m’empeseher d’agir comme il me plaist; mais il ne suffit pas de faire une bonne chose, il faut encore la bien faire. » En conséquence, il commettait les cardinaux Rusticucci, ancien secrétaire de Pie V, et Jérôme de la Rovère pour examiner les raisons des deux parties et lui faire un rapport à la suite duquel il se prononcerait.
« El erimus, dit-il en congédiant les Bisontins, semper mentis propensissime erga civitatem vestram. Sur quoy je prins la parole, continue Morel, et luy dis en latin, au mieux que je peu, ...que je la suppliois très humblement de ne croire les calumnics de noz haitineux, auxquelles je respondrois tousjours, quand ijz les vouldroient dira ouvertement mesmes devant Sa Saincteté. Nous luy eu eussions bien dict davantage, mais il falloit faire place aux aultres et nous contenter de la raison, puisque nous avions eu plus de demye heure d’audience, et que les ambassadeurs des plus grands princes n’en ont pas davantaige (1). »
Morel ne s'abuse pas sans doute ; il sent bien que la promesse d’une statue à Besançon ne doit pas avoir une grande influence sur l’esprit de cet impérieux pontife qu’il nous représente ailleurs comme « assez coustumier d’user de ses pouvoirs et auctorité absolutz, de quoy il donne suffisant tesmoingnage, et ne crainct ni roy ni prince pour l’exécution de ce qu’il délibère, * mais il redoute, dans l’intérêt
(1| Lettre du 86 décembre 1S88.
de son œuvre, que ses commettants ne se découragent, que la longueur des négociations n’épuise leur patience, que les frais de la mission surtout ne semblent trop lourds aux économes administrateurs d’uu trésor déjà obéré. Moins prudent et plus prompt à s’alarmer que lui, son collègue Grand qui rend à son tour compte aux gouverneurs de la première audience pontificale, avoue que ses deux compagnons « s’en partirent à demy contentz; » il laisse au moins clairement entendre que l’opposition des bourgeois de Dole est formidable et qu’il ne faut pas espérer un succès immédiat. Il n’est pas jusqu’à la coadjutorerie du Saint-Esprit qui ne rencontre mille obstacles : le cardinal de Joyeuse, protecteur de l’ordre hospitalier de Saint-Antoine, a mis un nihil transeat à l’expédition des bulles ; le roi d’Espagne en a mis un autre en vertu de son droit de nomination, et un certain frère Melchior de la Vallée en a fait signifier un troisième, parce qu’il prétend avoir une pension sur l’hôpital. Toutes ces difficultés n’arrêtent point Hugues Morel : il fera son devoir, « y deust-il aller de la vie propre, » ou, ce qui est plus vraisemblable, y doive-t-il sacrifier la vigne paternelle et le mince patrimoine qu’il espérait transmettre à ses enfants. Son rêve à lui, son ambition la plus chère est de fonder, * soubz umbre d’ung séminaire, comme l’entend le concile de Trente, >• un humble collège, si petit soit-il, où seront d’abord admis les seuls enfans de la ville, mais auquel on unira plus tard quelque bénéfice, et que l’on fera « riche et grand » avec les années.
Cependant, malgré sa confiance apparente, les jours s’écoulent en efforts stériles, et le pape qui avait promis de demander de sa main le consentement du roi d’Espagne afin d’éviter les indiscrétions de ses secrétaires, ne fait point connaître la réponse. La ville a ponctuellement suivi tous les conseils de son envoyé; elle a écrit au Saint-Père, aux
— ceux —
cardiuaux Rusticucci et de laRovère.au cardinal de Montalte, neveu de Sixte-Quint, au cardinal Madrucci, à M. de Cherlieu (1), qui a grand crédit dans la cour romaine, à Philippe II lui-méme; elle a secoué l’apathie de l’archevêque et du chapitre de Besançon qui ne goûte pas plus que le sénat les dépenses inutiles; elle a invoqué contre sa rivale le témoignage de Cynus Campanus et de Scipion Giardini qui ont quitté l’université de Dole en d’assez mauvais termes et qui ne refuseront pas sans doute d’en révéler les vices secrets, précurseurs d’une inévitable décadence; elle a dévoilé toutes les impostures de ses adversaires, et s’est complètement justifiée du reproche d’hérésie qu’ils lui adressaient (2); elle a mis toutes ses finances à la disposition de Morel, non-seulement pour payer les droits de chancellerie, mais pour faire les oblations accoutumées (3); toutes ces démarches n’aboutissent point et l’expédition de la bulle ne vient pas.
■ Comme je représentais, (lit Morel, au cardinal de la Rovôre le long temps que je suis icy, l’attendant avec grands frais, il me dict en riant que j'estois en l’une des plus belles villes du monde, et que je ne me debvois pas faseher d’y demeurer encoires quelque peu ; je lui res|iondis que la nostre estoit aussv belle pour ce qu’elle contenoit et que je m’asseurois que, si Sa Seigneurie Illustrissime l’avoit vehue, elle le jugerait ainsi. Voilà où nous sommes du faict de l’université. »
(1) Sans doute il s’agit ici de Nicolas Guérin, prieur de Cherlieu, de l’ordre de Citeaux, qui fut sacré évêque d’Alessio, et qui était suffragant de Claude de la Baume. Grand faisait partie de sa maison.
(2) • Hier me voulut-on faire croire qu’au logis propre de l’ambassadeur d’Es • paigneavoit esté dict que l’on preschoit encoires maintenant & l’héréticqueà Besançon. V. S. ont peu voir par mes précédentes ce que le pape nous en dict luime«me. » (Lettre d’Hugues Morel aux gouverneurs, du 28 janvier 1589.)
(3) • Et pour ceste occasion et que c’est la coustume des poursuyvantz qui se retreuveat icy en temps de Noël, je m’advançay, par l’advis du s* Grand, À faire au dataira présent de quelques pastes do succre et de quatre pièces de lassis que j’achetay icy d’ung bourguignon, qu’il trouva fort belles et les porta, à ce qu’on m'a dict, au mesme instant à la sourdu pape. (Idem.)
Morel plaisante, mais s’il ne se lasse pas lui-même, il est obligé de confesser que ces interminables délais doivent bien fatiguer les gouverneurs. * Il n'y a rien de plus difficile à escorcher que la queuhe, » s’exclament douloureusement ceux-ci, lorsqu’ils répondent à une nouvelle demande d’argent. Ce n’est pas que l’on rencontre nulle part une résistance déclarée : partout les portes s’ouvrent et les visages sourient à Morel ; sauf le comte de Champlitte, gouverneur de la Franche-Comté, qui fait rage et dont les Bisontins cherchent en vain à apaiser le ressentiment, les Dolois affectent de se taire et ne se montrent pas. Laure du Bliou et l’ambassadeur d’Espagne feignent eux-mêmes de s’intéresser à la ville impériale et prient ses députés de leur remettre un mémoire qu’ils feront tenir à leur maître. Le comte d’Olivarès assure personnellement le sénat de sa bienveillance. Mais les uns et les autres poursuivent sous main leurs intrigues et profitent des moindres incidents. C’est un consistoire sur les affaires de France « qui fera oublier à NN. SS. les cardinaux le rapport de celles de la république; * c’est le cardinal Caraffa, président de la congrégation du concile saisie de la question de l’université, qui est malade; c’est le carnaval qui met en liesse les jeunes secrétaires et suspend les travaux do la daterie; c’est le courrier d’Espagne qui est en retard; c’est un componat qui manque faute d’écus; c’est la semaine de Pâques qui absorbe le pape et * fait qu’il ne veult de quinze jours entendre qu’à dévotions; » c’est l’absolution sollicitée par Henri in pour le meurtre du cardinal de Guise qui occupe la pénitencerie ; c’est la querelle de la juridiction archiépiscopale que l’on réchauffe et qui a été mal « enfoncée; » c’est la mort du cardinal Farnèsc, * dont les Romains sont mirablement faschez et en ont plus de regretz que moy, » dit Morel (1) ;
(1) Le cardinal Farnèse était Tonde du duc de Parme, qui soutenait les Dolois.
ce sont en un mot mille délais, mille prétextes, mille chicanes de détail dont les Espagnols se servent habilement pour refroidir l’ardeur de Morel et le contraindre à vider la place. Dans les derniers jours de mars enfin, désespérant de vaincre ainsi la ténacité de leur antagoniste, ils font un suprême effort et arrachent à la congrégation du concile, grâce au cardinal de Joyeuse qui était un de leurs plus chauds défenseurs, un avis défavorable aux prétentions des Bisontins : congregalio concilii censuit rejicienda. Après cela, comme l’avoue Morel, il n’y avait plus de remède : il fallait sonner la retraite.
Il revient en effet à Besançon, mais non sans jeter un regard de convoitise sur cette bulle tant désirée. Quoi qu’il en dit, il n’avait pas encore perdu toute espérance :
t J’ay parlé, écrit-il le 17 avril, au capitaine des Suysscs, qui ne m’oufTrit seulement de m’ayder en tout ce qu’il pourroit, mais medict qu'il vouloit avant que je parlasse au pape (pour prendre congé de luy) faire vers Sa Saincteté l’oflice dont le rcecrelient Messieurs de Soleure, et me dict fort particuliérement ce qu’il cntendoit luy dire, mesrnes qu’il luy vouloit représenter combien seroit utile et commode à toute leur nation ung estude en la cité, principalement és misons présentes, qu’ilz ne souvent où envoyer leurs entrons, se retrcuvant la France en piteux estât où elle se voit présentement et l’Italie trop loingtainc d’eulx, outre l’incommodité de l’air d’icelle, et une infinité d’aultres raisons très-à-propos. •
Mais cette lueur d’espoir ne devait pas elle-même tarder à s'éteindre. Au mois de septembre suivant, malgré les efforts de Claude Grand et de Mugnier qui étaient demeurés à Rome pour poursuivre l’institution du séminaire. Sixte V révoquait solennellement la bulle par laquelle il avait accordé l’université l’année précédente, et une expédition de cet induit était adressée aux échevins île Dole qui la déposaient dans leurs archives (1).
(1) Registres municipaux de Dole. On y voit que la lutte recommença dès le
Il est temps de clore ce trop long récit. Qu’il nous suffise d’ajouter que l’insistance de la république contraignit les successeurs de Sixte V à renouveler les prohibitions de ce pontife. Grégoire XIV en 1591 et Clément VIII, le 9 fé vrier 1592, annulèrent de nouveau le bref de 1588, qui avait été pourtant déchiré par son auteur. Un autre bref du même pape réitéra cette défense le 7 novembre 1598. Quelques années après, le 7 juin 161 1 , Paul V interdisait à son tour non-seulement l'établissement d’une université à Besançon, mais encore tout enseignement public de nature à faire concurrence aux facultés doloises. D’accord avec l’archevêque et le chapitre, les gouverneurs s’étaient en effet efforcés d’éluder les rescrits pontificaux. Les ordres religieux, attirés en grand nombre par Ferdinand de Rye dans son diocèse, leur avaient prêté dans ce but un précieux appui. Des cours réguliers de théologie et de philosophie avaient été ouverts chez les Minimes, fixés à Besançon en 1607, et chez les Jésuites, qui s’étaient déjà, comme on sait, emparés de ce double enseignement à Dole et n’avaient eu garde de le dédaigner dans la ville impériale, où ils possédaient un collège depuis 1597. Que ces cours, soigneusement faits, assidûment fréquentés, aient été fort utiles à la ville, à son nombreux clergé, à tous les ecclésiastiques des environs qui étaient appelés au siège métropolitain pour les synodes ou pour d’autres exercices du culte et qui ne dédaignaient pas de s’asseoir sur les bancs des écoliers pour ouïr une discussion théologique, cela n’était contesté par personne, mais cela était plus que suffisant pour exciter la ja-
pontificat du successeur immédiat de Sixte-Quint, Urbain VII. Les agents que Dole entretenait à Rome, nommés Brouhé et Girard, dénoncent au conseil en 1590 et 1591 les manœuvres de9 Bisontins pour obtenir le privilège universitaire. Ces missions incessantes ne laissaient pas de grever singulièrement les finances des deux cités. Nous voyons sur les registres de Dole que le voyage d'un agent, le S' de Guraey, lui coûta 799 fr. en 1607.
iousie de l’école doloise qui souffrait déjà avec impatience les progressifs empiétements de la compagnie de Jésus sur ses propres domaines. Elle n’eut pas de peine à y voir une atteinte à ses privilèges, une désobéissance aux brefs pontificaux et, quoique les religieux évitassent avec soin de conférer aucun litre ou aucun degré théologique à des étrangers, elle dénonça ces timides contrefaçons au Saint-Siège. La bulle de Paul V n’eut pas un autre but que de les interdire : elle était nominativement dirigée contre les Minimes et les Jésuites. Dès que le recteur de Dole en fut nanti, il s’empressa de la notifier au provincial de l’institut, dans une de ses fréquentes visites au collège de l’Arc. On devine comment cette sommation fut accueillie à Besançon. « Quoi ! s'écria l’un des gouverneurs dont les registres consistoriaux nous ont conservé la fougueuse harangue, quoi ! nos anciens et invétérés ennemis reviennent à la charge! Ils ne se contentent pas d’avoir ruiné notre université naissante, ils veulent nous arracher nos cours de théologie et anéantir le beau collège qui fait notre orgueil!... Jamais la ville n’a traversé des conjonctures plus graves, jamais peut-être ou de mémoire d’homme au moins, elle n’a subi de plus odieuses attaques. Eli bien! qu’ils arrivent, ces Dolois détestés, nous résisterons. Ils ont pour eux des altesses, des cardinaux, le Souverain Pontife lui-même; nous sommes seuls avec notre bon droit, mais Dieu nous assistera. Il ne souffrira point que cette insigne république soit écrasée par une obscure rivale, que son indépendance succombe, que sa vieille gloire périsse ! » De tels accents semblaient présager une déclaration de guerre : le belliqueux orateur se borna pourtant à proposer d’envoyer au pape « un jeune docteur sçavant, bien versé, expérimenté, et, s’il estoit possible, qui ait jà heu cognoissance en cour de Rome, aux moindres fraiz qu’il se-
roit possible, heu égard aux grandes chaînes de la cité(i). » La conclusion était, on en conviendra, bien modeste à côté de l’exorde; mais elle était évidemment fort sage et le conseil l’adopta sans hésiter. On trouva le savant docteur dans la personne de Me de Valimbert qui partit pour l’Italie avec des lettres de l’archevêque Ferdinand de Rye, dont l’intervention avait été déjà requise l’année précédente auprès des Archiducs (2), et qui y demeura deux années. Il y trouva un protecteur inattendu dans le cardinal Borghèse et en revint, sinon avec la permission formelle de poursuivre les lectures de théologie et de philosophie, au moins avec la promesse qu’elles seraient désormais tolérées dans les établissements religieux, à la condition de ne pas y admettre les étudiants du dehors. On entendait par là les écoliers laïques qui n’étaieut pas originaires de la république, car la bulle de Paul V exceptait de ses prohibitions les moines et les novices des deux maisons. Cet armistice, celte accalmie dura quinze ans. Mais en 1630 l'université rentra en campagne et fit renouveler par Urbain VIII les défenses fulminées sous peine d’excommunication ipso facto par Paul V(3). C’était précisément à l’heure ou Eugène de Granvelle, comte de Cantecroix, venait de céder à la congrégation de l’Oratoire le collège fondé par ses aïeux au siècle précédent. La lutte recommença donc avec une vivacité nouvelle : d’un côté, l’école doloise s’affilia, pour se créer des auxiliaires, l’ordre des Frères mineurs ou des Capucins qui ne vivaient pas
(1) Discours du gouverneur Buzon au conseil, le 23 janvier 1612.
(2) V. le» Pitces jtutij., p. 165.
(3) Bref du 10 septembre 1630. — On lit sur les registres de la ville de Besançon, sous la date du 31 mars 1631 : « Messieurs ont commis MM. Nardin et Gaudot pour aller trouver de leur part lo Père Provincial des Jésuites et luy parler do la bulle obtenue de Sa Saincteté par ceulx de l’université de Dole portant inhibition aux Jésuites et Minimes d’enseigner en cette cité la théologie et la philosophie, et luj dire qu’il ait à y mettre ordre et satisfaire au contenu du traicté auquel y sont obligez, et faire révoquer ladicte bulle, autrement que Messieurs y pourvoieroient par autre voye. «
toujours en bonne intelligence avec les Minimes, et obtint du parlement un arrêt qui défendait, sous peine de saisie du temporel et de 1,000 livres d’amende, à tous les sujets du comté. Jésuites ou Oratoriens, d’enseigner publiquement la théologie et la philosophie ailleurs qu’à Dole, sauf le droit qui appartenait au théologal de faire un cours au chapitre métropolitain(l); de l’autre, les gouverneurs de Besançon installaient solennellement un régent de théologie au collège de Granvelle (2), et faisaient arrêter des émissaires de l’université qui s’étaient un jour introduits dans leurs murs. L’épisode suivant, dont les détails sont empruntés aux registres consistoriaux, peindra mieux que toutes les phrases la passion singulière qui animait les deux villes l’une contre l’autre.
Le 30 novembre 1647, M. d’Orchamps, cogouverneur de la cité impériale, se rendait à Dole pour signer une transaction dans un procès qu’il avait au parlement, lorsqu’il rencon'ra entre les villages de Saint-Vit et de Ranchot un « petit laquais » du conseiller Monnier qui l’avertit de ne pas révéler son origine aux gardiens des portes de Dole, s’il ne voulait qu'on les fermât devant lui. M. d’Orchamps ne tint aucun compte de cet avis, donna son nom aux sentinelles placées à l’entrée de la ville, et fut arrêté par deux soldats qui le conduisirent au logis du maire. Après l’avoir interrogé sommairement, celui-ci le fit escorter par dix archers jusqu’à la demeure du sTBrun, où il devait passer la nuit, et lui enjoignit d’y garder les arrêts, sans communiquer avec personne. Vers le soir, « après le sermon, » un syndic, suivi de deux sergents, vint le quérir pour le mener devant le conseil qui commença par lui faire jurer de dire
(1) Arrêt du 6 juillet 1648.
(2) La première lecture de théologie y eut lieu le 14 novembre 1647.
la vérité et lui demanda s’il avait participé à l’ordre d’arrestation que le sénat bisontin avait naguère donné contre les agents de l’université. « Allez le demander à mes collègues, répondit-il fièrement; pour moi, j’ai promis de me taire et je tiendrai mon serment. » Les échevins se consultèrent un instant, puis le firent reconduire à son logis, où ses arrêts furent levés, mais avec l’injonction de sortir sur l’heure de la ville. Le temps était froid, la nuit fort prochaine, une pluie abondante inondait les chemins changés en fondrières : M. d’Orchamps résolut de gagner une autre porte et d’aller coucher au hameau de la Bedugue, « où il passa la nuit avec assez d’incommodité. » Mais le lendemain matin, au moment où il montait à cheval, le même syndic, appuyé de six soldats, accourut pour le sommer une seconde fois de quitter le territoire sur lequel s’étendait la juridiction municipale.
Il voulut bien pourtant ajouter que ce traitement ne s’adressait point à sa personne que l’on honorait beaucoup, mais à sa qualité de cogouverneur. A peine de retour à Besançon, M. d’Orchamps porta plainte au sénat qui convoqua aussitôt les Vingt-Huit et défendit par provision de laisser pénétrer dans la cité aucun habitant de Dole sans l’autorisation expresse du président.
Il est difficile de concevoir la colère qu’excita non-seulement parmi les notables, mais dans toutes les classes des citoyens le récit coloré de cette peu tragique aventure.
Il n’y eut qu’un cri : « Vengeance ! Lavons celte mortelle injure, ce sanglant affront dans le sang de nos adversaires! »
La raison vint toutefois calmer bientôt celte exaltation de la première heure. Les Vingt-Huit se bornèrent à adresser leurs plaintes à l’empereur, à l’archiduc Léopold, régent des Pays-Bas, au parlement lui-même, en lui signifiant que leurs compatriotes ne se présenteraient plus à sa barre, tant que leur liberté ne serait pas garantie par un traité, et
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qu’ils protestaient d’avance contre les arrêts par défaut qui seraient rendus à leur égard. Au lieu de prendre la tête des Dolois, qui n'étaient point disposés à la céder sans résistance, on se contenta de s’assurer de leurs personnes, lorsqu'ils se hasardaient à franchir les portes de Besançon, et l’on décida que les simples citoyens ainsi arrêtés seraient consignés dans leurs logis, tandis que les membres du conseil, dont la responsabilité était plus grande, seraient déposés à la Conciergerie. Enfin il fut enjoint à tous les pères de famille de faire revenir dans le délai de quatre jours ceux de leurs enfants qui étudiaient à l’université de Dole (1).
Quelque vives que fussent ces représailles, elles étaient loin des mesures que le peuple réclamait tout d’abord et indiquaient un certain apaisement dans l’esprit des conseillers de la cité. Une prompte démarche du baron de Scey, représentant du roi d’Espagne dans le comté de Bourgogne, vint aider à la pacification du différend. 11 arriva le 20 décembre à Besançon, désavoua énergiquement les échevins qui s’étaient permis à son insu d’insulter un citoyen de la république, et offrit au nom de son maître telle réparation qu’on voudrait exiger, pourvu qu’elle n’eût pas un caractère déshonorant pour lui. Il affirma en outre que le parlement était étranger aux rigueurs que la ville de Dole avait déployées à l’égard des Bisontins, et que, si l’ouverture d’un cours de théologie au collège de Granvelle inspirait de justes inquiétudes à l’université qui pouvait y voir une sérieuse atteinte à ses privilèges, il était néanmoins possible, avec quelque prudence, de sauvegarder tous les droits et de concilier tous les intérêts. Rien ne lui semblait en effet plus puéril que d’envenimer une rivalité qui tendait à s’éteindre et de rompre les relations politiques ou commerciales qui
(1) Délibération du 4 décembre 1647.
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unissaient les deux peuples pour satisfaire aux exigences d’une école amoindrie par le temps et dont le gouvernement espagnol se souciait au fond assez peu, puisqu’un jour il n’avait pas été éloigné de la céder à la république (1). Ce langage conciliant et modéré eut grand succès près des gouverneurs qui y répondirent en autorisant, malgré l’opposition des Vingt-Huit, les écoliers de la ville qui avaient déjà quitté Dole à y reprendre leurs études. Quelques mois après, le parlement leur offrait spontanément de lever l’interdit dont leurs concitoyens étaient frappés sur le territoire du comté, en échange du libre accès qu’ils donneraient euxmêmes aux Dolois dans leur cité. Par un reste de défiance, peut-être par crainte des Vingt-Huit qui représentaient plus particulièrement l’élément et les rancunes populaires, le sénat n’osa pas transcrire son acceptation sur les registres, mais il tint dès lors ses portes ouvertes et laissa ses défenses tomber dans l’oubli. L’arrêt du parlement qui interdisait aux Jésuites et aux Oratoriens d’enseigner la théologie faillit, il est vrai, rallumer la guerre et même brouiller la ville avec la Compagnie de Jésus, qui ne lui avait pas assez promptement dénoncé les actes préliminaires de cette sentence ; mais, comme l’année précédente, après avoir juré de périr, s’il le fallait, pour châtier ce nouvel attentat à la liberté d’enseignement, les pacifiques magistrats se crurent suffisamment acquittés de leur serment en enjoignant aux Pères du collège de continuer leurs cours de philosophie malgré toutes notifications contraires (2), et en leur défendant de
(1) Il avait été en effet un moment question au xvi* siècle de transférer le parlement et Tuniversité de Dole à Besançon.
(2) « Du 12 juillet 1648. — Les gouverneurs de la cité impériale de Besançon, ayant veu certain arrest émané de la cour de parlement de Dole... estant obligez par le debvoir de leurs charges d’empescher ce qui peut estre contraire non seulement au repos et asseurance de cette cité, mais encore à sa splendeur et réputation, cognoissans combien l' arrest sus-mentionné est contraire à l’un et & l’autre
donner des congés à leurs élèves, parce que ces vacances extraordinaires pourraient faire croire à l’exécution de l’arrêt (1). Après quoi, chacun rentra dans sa placide dignité et poursuivit ses lectures comme auparavant.
On remarquera cependant que l’ordre des gouverneurs ne s’appliquait qu’aux leçons de philosophie et qu’ils gardaient un silence absolu sur celles de théologie. La raison en est facile à donner. On se rappelle que la fondation du collège des Jésuites à Dole avait porté un coup mortel à la faculté des arts dont les professeurs avaient été même supprimés en 1617. L’enseignement des hautes humanités et des sciences accessoires que l’on comprenait sous le nom général de philosophie était passé depuis cette époque sans contestation entre les mains des membres de l’institut qui préparaient leurs élèves au grade de maître ès-arts et les présentaient aux examens, lorsqu’ils ne les leur faisaient pas subir eux-mêmes. En enjoignant aux Jésuites de continuer leurs cours de philosophie, le sénat protestait, il est vrai, contre l’arrêt du parlement, mais cet acte d’indépendance
et à quelz reproches il z seroient exposez, b'üz ne taschoient à la garantir, mesme au péril Je leur vie et Je leurs biens, d’un affront si signalé et de la perte d’un droit si légitimement acquis, que ledit parlement luy veut causer par cet attentat pour ensuite la réduire à une entière rayne..., pour ce est-il qu'à vous, Père Edmond Buffet, recteur du collège des Jésuites fondé en cette cité, et en vostre personne à tous les autres Pères, régents et religieux d’iceluj estant présentement et qui se rencontreront à l'advenir, ont sérieusement défendu et prohibé d’obéir ou déférer en aucune façon au contenu dudit arrest ou partie d'iceluy, au contraire vous ont ordonné et enjoint de continuer à faire lire et enseigner dans ledit collège la philosophie comme du passé sans altération ny interruption quelconque, conformément au traicté de vostre admission en cette cité..., à peine, si vous y contrevenez, de mainmise sur tous voz biens qui se trouveront situez rière cette cité, banlieue et territoire d’icellc, et autres plus griefves, s’il est ainsy jugé convenir. « Signifié le 12 par les gouverneurs Claude-Ambroise Philippe, juge en la cour de Régalie et Claude Pétromand, docteur en droits.
(1) Du 27 juillet 1648. — Sur requeste présentée de la part des PP. Jésuites tendant à ce qu’il pleust à Messieurs leur permettre de donner congé aux écoliers de philosophie dès le jour de la Saint-Ignace, Messieurs, ayant considéré que ce Hioit déférer en quelque façon à l’arrest du parlement, leur ont lait entendre qu ilz eussent à continuer leurs leçons jusqu’au jour ordinaire des vacances. » {Registres de Besançon.)
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n’était qu’apparent et frivole, puisqu’il ne causait en réalité nul préjudice à l’université. Peu importait en effet à celle-ci que les candidats à la maîtrise sortissent du collège de Dole ou de celui de Besançon. Peu lui importait même qu’ils reçussent de mains étrangères un grade qu’elle ne conférait presque plus. Un si mince intérêt ne valait pas la peine de soulever un nouveau conflit. Il en était autrement des études théologiques dont elle se réservait en principe le monopole, sauf à partager en pratique le fardeau de l’enseignement avec les Jésuites de Dole qui lui étaient agrégés. C’est pourquoi les gouverneurs qui désiraient au fond la paix et espéraient être appuyés par l’empereur dont ils avaient dans l’intervalle sollicité la protection, s’étaient abstenus de toute allusion qui pût envenimer la querelle, bien que la Compagnie fût obligée par le traité du 26 mai 1597 à entretenir dans son collège deux chaires de théologie. Mais les Jésuites qui s’étaient habilement soustraits à l’exécution des lettres apostoliques, en refusant de recevoir à Dole une notiiication qui ne pouvait leur être validement laite que sur le territoire de la cité impériale, aux portes de laquelle expirait la juridiction franc-comtoise, n’étaient pas hommes à tenir plus de compte d’un arrêt du parlement, et lorsqu’en 1699 .Mgr de Grammont décida l’université, alors transférée dans sa ville archiépiscopale, à s’agréger leurs théologiens et à conférer ses grades à leurs élèves, ils purent affirmer, sans outrecuidance, que cette union communiquait plus de lustre à l’école que leur collège n’en recevait lui-même (1).
Résumons-nous. Après deux cents ans de compétitions, d’intrigues, de sollicitations, de dépenses, d’efforts de toute
(1) Traité d’agrégation des lectures de théologie des collèges de Besançon et de Dole à l’université, du 13 février 1699. Il fut signé par les professeurs Claude Mercier de Myon et Matherot de Desnes au nom de l’université et par le« PP. Antoine Peytier, recteur du collège de Dole, et Joseph Athenosis, recteur de celui de Besançon, au nom de la Compagnie de Jésus.
nature, Besançon n’était pas plus avancée que le premier jour. Elle ne possédait pas même en 1650 ce que le pape Nicolas V lui avait octroyé en 1450. Si florissants qu’ils fussent entre les mains des congrégations religieuses, son gymnase de Granvelle et son collège des Jésuites n’étaient que les ombres impuissantes, les contrefaçons grossières de cette faculté des arts dont elle avait un jour obtenu la concession, bientôt déchirée par sa propre faute. On y enseignait sans doute, mais on n’y graduait pas. Les certificats d’études qu’on y délivrait n’avaient cours que sur le territoire étroit de la république; ils n’étaient reçus dans aucune université étrangère. Cette infériorité était une source intarissable d’humiliations pour les citoyens. D’ailleurs, pour maintenir debout ces humbles et frêles émules des grandes écoles, pour les défendre contre la malveillance et la jalousie de leur voisine, à quels biais, à quels faux-fuyants, à quels artifices mesquins ou méprisables ne fallait- il pas recourir ? Ce titre de ville libre dont elle se montrait si fière n’était-il donc qu’une parure stérile et un vain nom?
Eu lui retirant les privilèges qu’elle lui avait d’abord accordés comme tutrice des âmes et comme la dispensatrice jusqu’alors incontestée des sciences, la papauté avait fait évidemment son devoir, elle avait rendu justice, appliqué l’axiome Audi et alteram partem et consacré rigoureusement le droit. Pourtant, s’il nous faut reconnaître que la résistance de Dole aux convoitises des Bisontins était légitime, il nous faut avouer aussi que tous les torts n’étaient pas du côté de ses adversaires. Le mouvement est le plus grand bien de l’esprit comme du corps. L’intelligence humaine ne s’anime que sous un perpétuel aiguillon. Son plus redoutable péril est de rester stagnante et de croupir. La haute éducation, qui est la science des esprits, vaut peutêtre moins par les élèves que par les maîtres qu’elle forme.
L’université de Besançon devait-elle nuire à celle de Dole ? Oui, sans doute, car elle eût diminué le nombre de ses écoliers ; mais elle aurait en même temps stimulé ses professeurs. Pourquoi cantonner la science dans une ville, dans un amphithéâtre, dans une corporation? Les méthodes d’enseignement comme les notions scientifiques et littéraires ont besoin d’être rafraîchies, renouvelées et retournées; c’est la loi, c’est la marche. Eût-on mieux enseigné à Besançon qu’ailleurs? Nous ne savons, mais on eût peut-être enseigné d’autres choses et autrement. Ce que Virgile a remarqué des semences végétales est, à part un petit nombre de vérités supérieures, aussi vrai des conceptions et des connaissances de l’homme : il faut les trier, les épurer, les agiter sans cesse, si l’on ne veut qu’elles dégénèrent. C’est le bienfait de la liberté que ce perpétuel mouvement, cette contradiction éternelle où le vrai s’éclipse parfois, mais pour briller d’un plus vif éclat quelques instants après. 11 serait téméraire d’affirmer que les bons bourgeois qui siégeaient au temps de Philippe II et de Sixte-Quint dans les conseils de la république se soient assez élevés au dessus des préjugés de leur siècle pour saisir l’évidence de celte proposition qui rencontre chez nous encore taul de passionnés contradicteurs; mais ils avaient trop de bon sens pour ne pas apercevoir le lien qui unit l’éducation à la vie publique et les racines par lesquelles les institutions libres puisent leur robuste vie dans la vie sans cesse renouvelée des jeunes générations. Le professeur dans sa chaire ne distribue guère que de la science morte. L’esprit vivant, celui qui constitue la virilité intellectuelle d’une nation et d’une époque est dans ces groupes de jeunes hommes qui se rassemblent pour étudier et mettre en commun leurs sentiments, leur ardeur, leur foi, leurs espérances. Importer chez eux cette activité féconde était le rêve des magistrats de la république :
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un but aussi noble excuse bien des impatiences et atténue bien des faiblesses.