‹ Les Ursulines de Québec, depuis leur établissement jusqu'à nos jours [microforme] (volume 2)Chapitre 75 sur 99 · TRISTES PRÉSAGES DE L'ANNÉE · texte numérisé non relu

TRISTES PRÉSAGES DE L'ANNÉE

D'après ce qui précède, on peut se faire quelqueidée des souffrances du pays tout entier, durant l'hiver de

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1757 et 58. Notre Annaliste va nous dépeindre l'état de notre ville au printemps suivant.

‘ Au mois de février 1758, il est arrivé des courriers de l'île Royale, qui nous apprennent que les armées de France, toujours victorieuses par la miséricorde de Dieu, ont gagné plusienrs batailles et se sont emparées du duché de Hanovre. Nous avons appris par la même voie, que les Anglais nous ont pris l'année dernière, 16 vaisseaux qui venaient tant pour l’île Royale que pour le Canada ; ce qui augmente la disette des vivres, qui est extrême. On a été obligé de manger du cheval, ce qui ne s'était point encore vu dans le pays.

‘ L'île d'Aix a été prise par les Anglais, ce qui fait beaucoup craindre pour nos vaisseaux partis cetautomne.

‘ On a fait quelques coups avantageux sur les Anglais vers Corlack. Les sauvages nous ont aussi tué du monde ; leurs chefs sont cependant venus en faire excuse à M. le Général, et lui ont amené les coupables.

‘ On ne cesse point de faire des prières publiques pour fléchir la miséricorde de Dieu. Le 17 février, Mgr. a ordonné dans un mandement, qu’on fit alternativement dans toutes les églises un salut du $. Sacrement, une fois la semaine, outre plusieurs oraisons que les prêtres doivent dire à la messe jusqu'au 24 mai.

Un tonnerre considérable accompagné d’éclairs s’est fait entendre, vers la fin d'avril, ce qui pronostiquait sans doute les temps fächeux que nous éprouvons ; des pluies presque continuelles, et un froid si grand qu’au 15 de juin, on est obligé de faire du feu pour se chauffer. Rien ne pousse sur la terre ; les fleurs des arbres fruitiers gèlent, et ce qu’il y a de plus triste, c’est que la moisson est en danger de se perdre si Dieu n’a pitié de nous. Il faut qu'il soit bien irrité contre le pays : les Anglais nous talonnent, les sauvages, gagnés par leurs

présents et leurs belles promesses, parlent de se mettre contre nous...

“ Nous avons cependant éprouvé un grand trait de la Providence, lorsque étant à bout de vivres, le peuple n'ayant que deux onces de pain par jour, et qu'on était sur le point de n’en plus avoir du tout et de tuer tous les animaux, n'ayant aucune nouvelle de France, ou fut agréablement surpris le 27 mai, en apercevant sur les 2 ou 8 heures de l'après-midi un vaisseau du Roi. La joie fut si grande qu'on montait sur les toits et sur les cheminées des maisons pour s'en assurer, et l’annoncer à tout le monde. Mais elle fut bien redoublée, lorsqu'on vit ce vaisseau suivi de 9 autres qui arrivèrent le même jour, en sorte que la rade qui était vide, se trouva avant 6 heures du soir garnie de 10 vaisseaux, et peu de jours après de 14, où il y avait beaucoup de vivres.

‘ Mgr. a fait un nouveau mandement par lequel on a publié que le Saint-Sacrement sera exposé tous les dimanches dans une des cinq églises de Québec, et lorsqu’il le sera à la Cathédrale, on le portera processionnellement dans une des autres églises alternativement ; ce qui sera continué jusqu’à la fête de l’Ange Gardien. On a descendu les châsses des saints Reliques.”

La Mère de la Grange de St. Louis, écrivant sur la fin de juin au R. Père de Launay, lui donnait les détails suivants :

‘ La situation où nous sommes depuis deux ans par les trois fléaux dont le Seigneur nous frappe, est extrémement pénible à soutenir, et sans sa main puissante, nous aurions tout lieu d’y succomber ; car nous sommes réduites à n'avoir plus le moyen de subsister qu’en nous endettant considérablement. Voici en peu de mots ce qui s’est passé depuis le mois de septembre.

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L'Intendant ayant reconnu que la récolte avait manqué par tout le pays, nous a mis à la pesée : c'est-àdire que chacun n'avait plus qu'un quarteron de pain par jour. Dans le même mois, ayant reconnu que nos terres avaient eu le même aort que toutes les autres de nos campagnes, nous avons mesuré et évalué ce que nous avions coutume de dépenser chaque année. N'ayant recueilli sur tous nos champs ensemencés que 480 minots de blé, cela ne pouvait nous faire vivre, vu que nous avions coutume de dépenser 1200 minots, d’une récolte à l'autre : ainsi, nous nous sommes aussi réduites À la pesée. Le 15 mai, l'on ne donnait plus que deux onces par jour. La viande, comme le pain, était très-chère, et l’on ne distribuait aux pauvres qu'un peu de lard et de morue sèche, après que le riz, les pois, les fèves et autres denrées furent épuisées. Enfin, le 19 mai, à 3 heures de l'après-midi, on vit arriver dix vaisseaux, et la joie fut universelle. On augmenta alors de deux onces, la portion de pain que l’on distribuait chaque jour, et l’on tient encore à la même mesure, afin d’approvisionner les Pays d'en haut, où tous ces messieurs avec les troupes vont attaquer l’ennemi. Vos Canadiens sont presque tous partis avec nos Sauvages. Comme nous nous sommes trouvées dans un extrême besoin, un de nos amis nous a procuré neuf barils de farine à 200 livres le baril. Le froid continue, et ce qui est extraordinaire pour la saison, tous les menus grains étaient gelés, au 17 du présent mois de juin. ”

Notre Annaliste va nous donner maïntenant le bulletin des nouvelles étrangères. ‘ Les nouvelles que les vaisseaux ont apportées sont bien tristes, premièrement pour la Religion, qui va toujours de mal en pis. Ensuite, 8 vaisseaux chargés de pelleteries, qui étaient partis

l’automne dernier, ont été pris par les Anglais; un de ces vaisseaux à sauté par un canon qui y a mis le feu. Le Capitaine et son Lieutenant, quoique blessés, se sont

sauvés et sont prisonniers chez les Anglaïs ; quelques

autres ont aussi échappé du naufrage. D'autre part,

le roi de Prusse, aui avait été mis à plate couture, s’est

relevé et a défait deux armées considérables, tant à la

reine de Hongrie qu'a nous, qui lui portons secours

comme alliés. Nous avons aussi appris par la France

les efforts que font les Anglais pour prendre le Canada,

efforts d'autant plus à craindre qu'étant affligés de

tous côtés, nous ne sommes nullement en état de résister sans un secours bien particulier de Dieu. Nous tâchons de fléchir sa miséricorde par beaucoup de prières, espérant qu’elles ne seront pas vaines..…….

‘ Nous apprenons encore que le duché de Hanovre a été repris par les Anglais au moyen du roi de Prusse, et de la mauvaise foi des habitants, qui n’ont pas gardé le traité fait avec la France. On pense à en faire de nouveau la conquête, et si Dieu bénit nos armes, on se promet de ne les pas traiter avec tant d’indulgence.

‘ Nous apprenons que Louisbuurg est assiégé par les Anglais depuis le 8 juin. Ils ont fait une descente par un endroit inattendu, et se sont emparés de nos retranchements d’où ils nous battaient de toutes parts, ce qui a obligé nos troupes à se retirer dans la ville. On les a bien maltraités à leur tour ; on les bat vigoureusement. On ignore encore lesquels auront l’avantage : la supériorité des ennemis en nombre fait tout craindre,

malgré la valeur des assiégés.”

$22.—MONTOALM À CARILLON, 1758.

La victoire cependant, n'avait pas abandonné le drapeau des lis, ni fait défaut à l’héroïsme de nos guer-

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riers. Hâtons-nous de reposer un peu le cœur de nos lectrices, en leur rappelant un des plus beaux triomphes des armes françaises en Canada.

On avait réussi à chasser l'ennemi de presque toutes ses positions, dans la vallée de l’Ohio et du lac Champlain ; néanmoins, du poste du fort Edouard, les Anglais convoitaient encore, non-seulement la belle vallée, mais toute la Nouvelle France. Leur supériorité numérique de quinze contre un, (1,200,000 contre 80,000), leur persuadait qu’ils réussiraient enfin à laver l’humilation de tant de défaites.

L'armée du Canada comptait au prirtemps de 1758, 5,181 soldats, pendant que Pitt donnait au général Abercromby, qu’il envoyait en Amérique, 22,000 soldats et 28,000 miliciens, faisant de plus organiser un corps de réserve de 30,000 miliciens.

Malgré le manque de vivres et de munitions, malgré le manque de chaussures et de vêtements, malgré surtout l’effrayante disproportion du nombre, Montcalm et le pays ne désespéraïent pas. ‘ Nous combattrons, disait l’admirable général, nous nous ensevelirons s’il le faut, sous les ruines de la colonie.” C'est dans ces généreux sentiments, partagés par les officiers Bourlamaque et de Lévis, et par toute sa petite troupe, que le Marquis de Montcalm attendait l'ennemi. Abercromby ne tarda pas à s’avancer du fort Edouard sur Carillon, et ce fut le 8 juillet, sur le midi, que s’engagea le combat, qui dura sept heures et pendant lequel les ennemis vinrent six fois à la charge ; mais sans autre succès que de faire cueillir de no’ veaux lauriers

aux incomparables défenseurs de la patrie. Laissons à l’Annaliste, la consolation de nous faire part d’un si beau triomphe.

‘ Notre confiance en Dieu et la Ste. Famille n’a pas N2

été vaine ! Les ennemis sont venus se présenter à Carillon au nombre de 25,000, (1) dont 8,000 étaient plus éloignés. Un détachement de 400 des nôtres, ne sachant pas l'ennemi si près, tomba dans leur camp et fut taillé en pièces. Les Anglais, enflés de ce premier succès, poursuivirent leur conquête, qu'ils tenaient comme assurée, et qui l'était en effet sans un miracle évident, reconnu même des conquérants.

‘ La défaite de notre détachement obligea M. de Bourlamaque à se replier sur le camp de M. le Marquis de Montcalm, ce qu'il fit avec une contenance si assurée que l’ennemi en fut déconcerté, s’imaginant qu'il allait rejoindre des forces supérieures aux siennes; ce qui était loin d’être, puisqu'ils furent tous deux obligés de revenir sous le canon de Carillon, battant en retraite, mais non en fuyards. Nous n’avions que 2,500 hommes.

‘ On fit en très-peu de temps un retranchement de troncs d'arbres avec leur branches pour nos troupes, et le 8 de juillet, on livra le combat qui dura jusqu’à la nuit. On se battit de part et d'autre avec beauconp de valeur; mais malgré l'inégalité des forces, notre petite troupe, soutenue du bras du Seigneur, remporta la victoire et obligea l’ennemi de s'enfuir, avec perte de 5,000 hommes, 8 officiers généraux et grand nombre de blessés. Si les Anglais eussent pris le bon chemin, nous étions perdus sans ressource ! mais Dieu les aveugla, et nous accorda une protection toute particulière. Nous avons perdu un grand nombre d'officiers des régiments. On estime que tant morts que blessés à mort, notre perte monte à 600; c’est bien peu en comparaison des Anglais. Ils ont laissé quantité de butin sur le

champ de bataille.

(1) M. Dussieux donne 20,000 anglais contre 5,058 Français et Canadiens.

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M. le Marquis de Montcalm, dont la piété est des plus exemplaires, fit dresser une croix que chacun fut adorer en chantant le Te Deum, et il y fit mettre comme

inscription (1) que c'était le Seigneur seul qui avait vaincu.”

$23.—MISÈRE PLUS POIGNANTE ;—On monte encore la garde ; NAUFRAGES,

La brillante victoire de Carillon entourait de gloire les dernières pages de l'Histoire de la domination française en Canada, mais elle n’allégeait en rien les misères qui pesaient si lourdement sur notre peuple épuisé. Loiu de là, l'absence prolongée des miliciens empêchant la culture des terres, la privation des premières nécessités de la vie devenait de plus en plus douloureuse. ‘ La misère est plus grande que jamais malgré les grands secours venus de France, écrivait l’Annaliste sur la fin du moiïs d'août. Le baril de farine est à 200, 220 livres, et encore n’en a-t-on pas facilement. Les pauvres habitants ont été sans pain presque tout l'été ; on ne leur a pas laissé la liberté de conserver leur grain pour vivre.”

La charitable plume semble craindre encore de nommer Bigot et les vils employés qui spéculaient ainsi sur la misère du peuple ; mais on voit partout qu’elle

(1) Cette inscription était ainsi conçue: Quid dur ? Quid miles? Quid strata ingentia ligna ? En Signum! En victor ! Deus hic, Deus ipse triumphat /—Qu'ont fait le général et le soldat? A quoi ont servi les grands monceaux d'arbres? Le vrai signe, le va‘: jueur, c’est Dieu ! c’est lui qui triomphe |

Nous eûmes le plaisir de voir, il y a une vingtaine d’années, un des drapeaux de la célèbre bataille de Carillon, qui porte l’empreinte de l'héroisme des vainqueurs par les balles dont il a été criblé. Ne pouvantréparer ce drapeau, nous avons eu la satisfaction d’en broder

un autre aux armes canadiennes, d’après le désir de la société St. Jean-Baptiste,

écrit sous l'impression d'une profonde tristesse, à la pensée des châtiments que tant d’iniquités doivent attirer sur le pays.

Le besoin de prêtres n’était pas moins pressant, ‘car l’on était aussi éprouvé de ce côté. “ Nous avons perdu à la tois deux KR. Pères Récollets qui étaient missionnaires, l’un à Carillon, l’autre à St. Frédéric ; ce qui est plus affigeant c’est qu’on n’est guère en état de les remplacer, vû le graud nombre qui meurent et le peu qu’on en a. Nos prétres et religieux ont été obligés pendant quelque temps, de recommencer à monter la garde à l'Hôpital- Giénéral.”

De nouvelles pertes vont encore ajouter à ces malheurs. ‘ D'un très-grand nombre de vaisseaux qui nous venaient de France cette année, la plupart chargés de vivres, et qui étaient partis en plusieurs divisions, tant de Bordeaux que de la Rochelle, on dit qu’il y en a plus de &0 de pris par les Anglais. Cela enchérit tout à l'excès. On n’a jamais vu le pays dans une telle misère : on ne trouve rien pour vivre et le peu que l’on a est à un prix exorbitant.”

La Mère Davanne de St. Louis de Gonzague écrivait au R. P. de Launay sur la fin d'octobre :

‘ Nous sommes persuadées, mon KR. Père, que vous êtes instruit de notre situation, et de la perte que nous avons faite de ce qui était dans le Gédéon et les Deux- Frères. Cela nous a réduites à une grande misère, avec les dépenses qu’il nous a fallu faire pour la subsistance de la Communauté, depuis le mois de mai jusqu’au mois d'octobre. Le baril de farine étant à 200 francs, cela nous revenait à 30 sousla livre. Vous aurez la bonté, mon R. Père, de recevoir les lettres de change que nous serons à l’avenir obligées de prendre

sur vous. J'en donne une cette année de 500 livres

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à M. de Vincelot. L'an prochain, vous voudrez bien nous mander ce qu’il y aura en caisse. Nous avons reçu une partie des effets venant de Paris : c’est-à-dire, sept barils de farine sur douze qu’on nous envoyait. Priez, mon R. Père, pour notre pauvre pays, car la misère y est bien grande. Nous avons passé un été fort triste, et notre douleur sera peut-être de longue durée ; selon les apparences, nous allons passer un cruel hiver au milieu d’alarmes continuelles. Nos recoltes sont meilleures que l’an passé. ”

‘6 Quelques vaisseaux ont fait naufrage, continue l’Annaliste au commencement de novembre, surtout un vaisseau du Roi nommé l’Aigle, qui était richeiaent chargé de choses nécessaires au pays. Douze personnes malades ont péri sur le champ, et plusieurs autres de misère. Un jeune Récollet qui n’était pas encore prêtre, ayant voulu malgré la délicatesse de sa com-

. plexion, entreprendre de venir à Québec pour se faire

ordonner, est aussi mort en chemin.

‘6 Deux vaissear.x que l’on avait envoyés au secours des naufragés de l’Aïgle, ont péri dans une tempête qui survint de nuit à 300 lieues d'ici, lorsqu'ils étaient sur le point de faire voile pour la France. Plusieurs personnes y ont perdu la vie. Le reste ayant loué un Brigantin pour revenir à Québec, le bâtiment s’est ouvert et a mis pour la troisième fois ces pauvres gens dans la plus triste des situations. Ils sont à Rimouski ; (1) on va faire des efforts pour les secourir.

‘ Le 2 octobre, on a terminé les prières publiques par une grand’messe chantée avec solennité à l’autel de l’Ange Gardien. Le St. Sacrement fut exposé et on donna la bénédiction le soir. Toute l’octave, il y a eu

(1) Environ à 80 lieues en aval de Québec,

salut et exhortations famiières, avec grand concours de

peuple. ”

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