‹ Les Ursulines de Québec [microforme] (volume 3)Chapitre 22 sur 91 · L’ON AIME SES PARENTS AU MONASTÈRE · texte numérisé non relu

L’ON AIME SES PARENTS AU MONASTÈRE

Il ne s’agit pas ici d'entrer en discussion sur cet article, aucune de nos lectrices n’ayant besoin, il nous semble, d'être rassurée là-dessus. Le mot s’est présenté tout naturellement à notre esprit, en voyant en quels termes l’annaliste consignait la mort d’une personne chère à plusieurs membres de notre Communauté.

Dans notre Canada vivait encore en 1717, un vénérable patriarche qui avait vu le pays à son berceau, et qui avait puissamment contribué à son accroissement : aussi, grande fut la sensation générale quand on apprit à cette époque, la mort de ce digne M. Boucher de Boucherville, un des premiers gouverneurs de Trois- Rivières et un des plus ardents défenseurs de la Colonie.

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‘ Quand cette nouvelle parvint au Monastère, dit le Récit, ce ne fut que larmes et suffrages: quatre de nos sœurs et plusieurs élèves pleurèrent si amèrement ce bon père qu’on eut peine à les consoler. Il était bien juste et bien naturel de pleurer nn tel père, qui léguait à ses enfants des bénédictions non moins précieuses, qu’un noble héritage et l'honneur d'un beau nom. Disons ici un mot de cet homme admirable, si justement regretté.

N6 en France en 1622, Pierre Boucher fut amené en ce pays par son père en l’année 1635. A l’âge de 81 ans, il était déjà établi à Trois-Rivières, où la Providence semble l’avoir placé comme à l'avant-garde, pour la sûreté des habitants de Québec. En effet, une troupe de 600 Iroquois s'étant jetés sur le fort de Trois- Rivières en 1658, M. Boucher, à la tête d'environ 40 hommes aussi braves que lui, fit trembler et fuir ces barbares qui jusqu'alors avaient été la terreur de la colonie. Des lettres de noblesse expédiées incessamment de la Cour, furent pour cet homme estimable le témoignage le plus flatteur de l’approbation royale.

M. de Lauson, Gouverneur de la colonie, le combla aussi d’honneurs, et le nomma pour quatre ans Gouverneur de Trois-Rivières. Ce fut encore M. Pierre Boucher, que le Baron d’Avaugour, Gouverneur-Général en 1661, chargea de porter en France les dépêches du Gouverneur. Reçu avec distinction à la Cour, M. Boucher eut plusieurs audiences avec Louis XIV, comme on le voit par les lettres de notre Vén. Mère de l’Incarnation.

En 1664, il publia à Paris un ouvrage sur l’état et les ressources de son pays adoptif. Ce petit volume inti-

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tulé “ Iistoire véritable et naturelle des mœurs et pro ductions de la Nouvelle-France,” fut lu avec intérêt dans la mère-patrie et reçut du R. P. de Charlevoix un témoignage honorable. Ce livre à servi à guider notre Ornithologiste Canadien, dans son ouvrage si plein de descriptions saisissantes de vérité et de coloris, publié à Québec en 1861: ‘ Les oiseaux da Canada.”

M. Pierre Boucher, seigneur de Boucherville, décéda sur ses terres, le 19 avril, 1717, à l’âge de 95 ans et en odeur de sainteté.

Quant aux quatre Ursulines qui le pleurèrent, la première était sa propre fille, la Mère Geneviève Boucher de St. Pierre, qui comptait vingt années de profession religieuse à la mort de son bien-aimé père. Les trois autres étaient petites-filles de M. Boucher : la Mère Marguerite de Varennes de la Présentation, l’aînée des nièces de la Mère St. Pierre, et qui était entrée au noviciat cinq ans seulement après sa tante ; Mlle. Anne-Marie de Boucherville, fille de Pierre de Boucherville, écr., fils, et enfin Mlle. Charlotte de Muy, fille du Gouverneur de la Louisiane. Ces deux dernières, connues en religion sous le nom de Srs. St. Ignace et Ste. Hélène, n'étaient pas encore professes quand elles perdirent leur vénérable aïeul.

Mais nous ne donnerions pas une juste idée de la légitimité des regrets qu'éveilla la perte de cet homme, encore plus remarquable par sa religion et sa probité, que par ses talents et les services qu'il a rendus au pays, si nous ne citions deux documents qui nous semblent parfaits en leur genre. Ces documents nous sont parvenus, il y aune vingtaine d'années, par l’obligeance de feu M. Jacques Viger de Montréal, Commandeur de l’ordre de St. Grégoire-le-Grand ; ils accompa-

guaient la lettre qui suit, à l’adresse du vénéré M. Maguire alors chapelain de cette communauté.

Montréal, 22 janvier, 1841

Mon cher Monsieur,

“# Votre estimable Maire de Québec part demain pour la capitale, si quelque incident imprévu n’y met obstacle. Il me l'annonce vers 9 heures du soir, et je songe à vous faire, par une aussi bonne occasion, un petit envoi pour le Musée des excellentes Mères Uusulines de Québec, envers lesquelles Mme. Viger ne pourra jamais s'acquitter, (aussi y a-t-elle renoncé), pour les charmantes petites contributions dont elles ont orné son Album. Voici au moins un à-compte qui sera peut-être du goût de nos bonnes Dames.

“ J'ai donc remis à M. Caron, qui promet d’en prendre le soin requis, une Æelique d'une des anciennes filles de Ste. Ursule de Québec, de la Mère St. Pierre qui, née le 5 décembre 1670, est décédée religieuse de votre Monastère le 30 mai 1766, si ma chronique de famille est exacte ; à l’âge avancé de 95 ans, 5 moiset 25 jours. J’ignore son nombre d'années de religion, bien que je sache qu’elle était du Couvent en 1696 ; il est au reste de tradition qu’à l'instar de son vénérable père, sa vie a été aussi exemplaire et vertueuse que sa mort a étésainte. Vous pourrez m'en dire quelque chose, s'il est quelque chose de record dans vos archives à ce sujet.

“ Cette Relique est une lettre autographe de quatre pages, petit in-12°, adressée à son père, qui ne peut qu'édifier sans doute par ses sentiments de respect et d'affection envers l’auteur de ses jours. Cette lettre, qui était un peu gâtée et vermoulue, a été collée sur du papier transparent, Par ce moyen, on peut avec un peu d'art la lire dans son entier, et elle est un peu plus à l'abri des injures de ce vieillard à a faulæ qui se plaît tant à tout détruire. Vous trouverez en outre, pour en faciliter la lecture, une copie de cette lettre faite par moi. Quand vous en aurez le loisir, je vous prierai de m'en adresser vous-même une copie : Mme, Viger aime à placer l'original chez vous.

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“ Vous savez que la Mère St. Pierre était le 11e enfant (de 15 qu’il a laissés) de M. Pierre Boucher, mort anobli au pays (sous le nom de De Boucherville), pour ses services signalés en Canada.

‘ Mme. Viger descend par les femmes de cette vénérable souche de la famille de Boucherville. Sa mère, sœur de feu l’Hon. de Boucherville, que vous avez pu connaître, Conseiller-Législatif et Grand-Voyer de Montréal, &e., était l’arrière petite-fille de M. Pierre Boucher. J'ai trouvé la lettre que je vous envoie, de la Mère St. Pierre, au nombre des papiers de famille en la possession de ma belle-mère : voilà comme elle m'est parvenue,

‘ Mais revenons à la Mère St. Pierre. M. Boucher lui adresse un paragraphe touchant, dans un écrit affectueux, (sans date), qu’il intitule ‘ Mes dernières volontés,” et dont la famille conserve plusieurs copies avec vénération sous le titre ‘ d’Adieux du Grand Père Boucher.” Il fut un temps, (et non pas éloigné encore, M. le Colouel Vassal pourrait peut-être vous le dire,) que cet écrit était lu en entier, annuellement, en famille et à genoux,"

Nous allons de suite mettre sous les yeux de nos lectrices de longs extraits de ce ‘ Testament,” où ce bon père s’est dépeint au naturel, en épanchant son cœur sur ses nombreux enfants. La diction en est simple et pleine de dignité ; on respire en le parcourant la vertu des patriarches.

“Les adieux Du Grand-Pere Boucher,

“ Je donne mon âme à Dieu et mon corps à la terre. Je veux mourir dans la foi catholique, apostolique et romaine. Je laisse le peu de bien que j'ai à mes pauvres enfants, auxquels je recommande :—-premièrement ; de prier Dieu pour le repos de mon me :—2me. d’avoir soin de payer ce qui se trouvera être dû lorsque je mourrai :—3me. d'aimer et d’honorer leur bonne mère, (Mme. Jeanne Crevier sa seconde femme), de ne la chagriner en rien, de la supporter et de la défendre contre tous ceux qui voudraient lui faire de la peine.

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“Je vous recommande la paix, l'union et la concorde entre vous, et que l'intérêt ne soit jamais capable de mettre la moindre division entre vous. Ne vous amusez pas à écouter les rapports qui vous seront faits de vos frères et sœurs. Aimezvous les uns les autres en vue de Dieu, vous souvenant qu'il vous faudra tous faire un jour ce que je fais, c.a.d., mourir et paraître devant Dieu, pour lui rendre compte de vos actions ; ne faites donc rien dont vous ayez plus tard sujet de vous repentir. Je ne vous laisse pas grand bien, mais le peu que je laisse est très-bien acquis. J'ai fait ce que j'ai pu pour vous en laisser davantage : je n'ai rien négligé pour cela n’ayant fait aucune folle dépense comme vous le savez tous; mais Dieu, qui est le maître, n’a pas voulu m’en donner davantage.

“ Je vous laisse pour amis, beaucoup de personnes de rang et d’honnêtes gens ; je ne vous laisse aucun ennemi de ma part que je sache. J'ai fait ce que j'ai pu pour vivre sans reproche, tâchez de faire. de même. Obligez tant que vous pourrez tout le monde, et ne désobligez personne pourvu que Dieu n’y soit pas offensé. Ayez toujours, mes chers enfants, la crainte du Seigneur devant les yeux, et aimez-le de tout votre cœur.

4 C'est à vous, Aa chère fenvme, que je parle à présent.

“ Continuez à aimer vos enfants, mais aimez-les également, comme je l'ai fait, pour entretenir la paix et la concorde entre eux. Ce n’est pas que ceux qui nous témoignent le plus d'amour, et qui ont pour nous plus de respect, ne méritent que nous les aimions davantage, mais il ne faut pas que cela paraisse aux yeux des autres, parce que ceux qui font le moins bien leur devoir envers nous sont aussi les moins vertueux, et par conséquent les plus capables de troubler la paix. Demandez en particulier à Dieu qu'il récompense ceux qui vous portent le plus de respect, et faites en secret le plus que vous pourrez pour le reconnaître.

“ Priez, et faites prier pour ma pauvre âme. Vous savez combien je vous ai aimée, et comme j'ai aussi aimé tous vos parents pour l'amour de vous. En écrivant ceci, je m’examine sur le temps que nous avons vécu ensemble, et ma conscience ne me reproche rien, si ce n’est de vous avoir trop aimée; mais en cela je ne vois pas de mal, grâce au Seigneur.

“A ffonsieur de up, Je vous prie, Monsieur, comme un hommme d'esprit, de vouloir bien contribuer à maintenir la famille en bonne intelligence. Vous savez, Monsieur, que vous m'avez souvent dit que vous vouliez vivre et mourir mon ami, et que vous

\l m'en donneriez des preuves danstoutes les rencontres. En voici À une occasion. Je sais qu'il n'appartient qu'à une âme aussi e généreuse que la vôtre de servir un ami après la mort; c’est quelr. que chose de grand puisque c’est le servir sans intérêt.” st $ “ @ Tous en général. Je vous parle à tous, mes chers enfants ; er à voulez-vous que Dieu vous bénisse? Vivez en paix les uns avec ne ‘ les autres, et que l'intérêt ne soit pas capable de vous désunir, ce le 4 qui pourrait arriver dans le partage du peu de bien que je vous Ê laisse, C’est si peu de chose que cela n’en vaut pas la peine... et 4 POEEOTE E E EE ETE I ES IEEE LITE EI III ET EE EE EEE TEE TENT CITE TEE art à Adieu donc mes enfants, pour un peu de temps, parce que j'espère he, Ê que nous nous reverrons dans le paradis, pour louer Dieu pendant out toute l'éternité! C’est là, où nous nous entretiendrons cœur à soit cœur, sans jamais plus être séparés |." du Je comence par vous, fa chère fenvnve, je vous dis Adieu. Souvenez-vous combien je vous ai aimée, priez Dieu pour moi, et songez à vous préparer à la mort.

om- “ Et vous non fils de Boucherbille, je vous dis Adieu. Ne vous Ce afligez pas de notre séparation. Je fais aussi mes adieux à votre q® femme et à vos enfants. Priez tous le Seigneur pour moi, je le pions ferai pour vous.: Je vous recommande trois choses. Premièredes ment ; de vivre dans la crainte de Dieu; 2° de continuer à y vers élever vos enfants : 3° de vivre en homme d'honneur. il À “ Vous êtes l'aîné, agissez en père de famille, et que l'intérêt ne Fa vous fasse jamais rompre avec vos frères et sœurs. Souvenezpi 14 vous que Dieu a soin de ses serviteurs surtout des pacifiques et des , 4 miséricordieux, Je vous donne ma bénédiction ainsi qu’à tous js f vos enfants que j'aime tendrement, comme aussi votre femme pour 3 qui j'ai bien de la considération et que je n'oublierai pas devant a à Dieu.

rien, à ’ PTE spas “ Dites à botre soeur de Varennes que je lui dis Adieu, ainsi

qu'à ses enfants que j'aime et que j'ai toujours aimés,

# Vous direz à botre frère de Grandpré, Major à Trois- Rivières, que je lui dis adieu ainsi qu’à sa femme et à ses enfants.

“ Adieu, Mon fils ve Grosbois. Vous savez combien je vous ai aimé; n’en soyez pas ingrat, muis priez Dieu pour moi en reconnaissance.

“Je dis aveu à na fülle le Œardeur, son mari et tous ses enfants, auxquels je donne ma bénédiction. Vous ne devez pas douter, ma chère fille, que je n’aie bien de l'amitié pour vous. En reconnaissance, priez Dieu pour ma pauvre âme et engagez M. Le Gardeur de ma part à conserver la paix et l'union dans la famille. Qu'il se souvienne que “ Bienheureux sont les pacifiques.” La vie est courte et l’éternité bien longue. Servez bien Dieu en remplissant fidèlement tous les devoirs de votre état.

« vieu, ma fille de Aux ; adieu à tous vos enfants, à qui je donne ma bénédition. Priez Dieu pour moi qui vous aime tendrement.

& Mandez à votre frère, curé de St. Joseph, que je lui dis adieu, Qu'il se souvienne de moi à l’autel.

« vieu, cher Yils de Miontbrun, adieu à votre femme ct à vos enfants. Je vous donne ma bénédiction. Priez Dieu pour moi. Je vous serai plus utile auprès de Dieu s’il me fait miséricorde, comme je l'espère de sa bonté.

«vieu, mon cher fils de Lapérière, Je sais combien vous m'aimez et que notre séparation vous sera bien sensible ; mais consolez-vous et dites souvent : Dieu l’a voulu, que son saint nom soit béni |

« vieu, ma Wille ve Sabrebois, dites à M. de Sabrevois que je lui dis aussi adieu et à votre fille. Je vous donne ma bénédiction. Vivez toujours dans la crainte de Dieu et l'horreur du péché.

« vieu ma fille Boucher, Je suis fâché de vous laisser sans que vous soyez pourvue. Vous savez que ce n’est pas ma faute et qu’il n’a dépendu que de vous. Dieu aura soin de vous et vous servira de Père. Vous avez votre mère qui vous aime beaucoup. Priez Dieu pour moi.

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“ Mandez à botre frère Boucher, Pretre Du Séminaire de Québec, que je lui dis adieu, que je lui donne ma bénédiction. Qu'il prie Dieu pour ma pauvre âme,

“ vieu, non fils ve Niberbille. Je vous donne ma bénédiction. Ayez bien soin de votre chère mère.

“avieu, na chère fille De St, Pierre, Adieu, ma chere entant, Je vous donne ma bénédiction. Priez Dieu pour moi, je vous en conjure, et ne vous aflligez pas lorsqu'on vous portera la nouvelle de ma mort. Au contraire réjouissez-vous alors de co que Dieu, en me rappelant à Lui, m'a délivré des misères de la vie. Si vous m'avez aimé plus que vos frères et sœurs, j'ai aussi eu bien de la tendresso pour vous, et j'en aurai toute l'éternité.

“ En cas qne je meure subitement ou sans pouvoir parler, je donne à ma tille de St, Pierre mon veliquaire V'argent que je porte sur moi. Il y a bien des indulgences appliquées dessus, mais elles ne peuvent plus lui servir ; elle en pourra faire mettre d'autres. Comme c’est tout ce qui me reste à donner, il est bien juste que je le donne à celle qui m’a tant témoigné d'affection.”

On voit par ce dernier article combien cette fille était chère au cœur de son père. Maïs s’il y avait entr’eux tant de sympathie naturelle, il faut dire qu’ils se ressemblaient aussi beaucoup par les qualités de l'esprit et la trempe du caractère. Les traditions de la famille Boucher et celles des Ursulines s'accordent sur ce point d’une manière admirable. Chérie et appréciée au dedans du cloître comme l'avait été dans le monde son vénérable père, la Mère St. Pierre semble avoir pris à tâche de 8e faire l'écho de ses vertus ; si d’une part, on révère profondément le Grand-Père Boucher, on honore bien cordialement de l'autre la Grand’ Mère St. Pierre, titre vénérable qu’assignent à cette dernière les traditions du Monastère, et que nous avons nousmême bien des fois entendu répéter aux Révérendes Mères Dubé de Ste. Ignace, Panet de St. Jacques, Berthelot de St. Joseph et McLaughlin de St. Henri.

Voici maintenant la lettre dont parle M. le Commandeur Jacques Viger. Elle est antérieure de date à l’époque où nous sommes, puisqu'elle fut écrite peu après la profession de la Mère St. Picrre ; maïs ce ne sera qu’une preuve de plus des beaux sentiments qui ont toujours animé la digne fille d’un si vertueux père.

‘ DU MONASTÈRE DE STE, URSULE DE QUÉBEC, Lu 18 Juin 1699.

‘# Monsieur et très-honoré Père,

‘“ Je commence cette lettre par vous demander très-humblement pardon de la peine que je vous ai donnée ainsi qu'à ma très-chère mère, sans en avoir eu la volonté, puisque la moindre des vôtres m'est incomparablement plus sensible que mes plus grandes. Ce que je vous ai dit n’est qu’une pensée que j'ai produite indiscrètement; ne croyant pas qu’elle pût vous donner aucun sujet de plainte, vu qu’elle n’a aucun fondement, n'étant pas possible de croire que Dieu voulût donner de telles révélations à une aussi misérable pécheresse. Ainsi, mon très-cher père, n'ayez, je vous supplie, plus d'inquiétude à ce sujet ; elle ne provenait que du désir que j'ai de vous voir vivre ainsi que ma très-chère mère, et de mon immortification qui me fait désirer, en mourant la première, d’éviter la plus sensible et la plus pesante de toutes les croix. Mais, mon trèscher Père, puisque cela vous peine, je ne demande plus rien à Dieu sur ce point non plus que sur les autres, que l’accomplissement de ses saintes et adorables volontés.

# Je ne demande plus à Dieu qu’il prolonge la vie de mes proches, mais qu’il les prenne dans le temps qu’il les trouvera le mieux disposés, et qu’il nous mette tous dans l'état dans lequel nous le pourrons mieux servir, et faire plus assurément notre salut.

“Voilà, mon cher Père, ma prière la plus ordinaire. Je ne souhaite plus rien sur la terre que de nous voir travailler, chacun de notre côté, à cette unique affaire nécessaire ; ce qui fait que je ressens une joie et une consolation qu’il n’est pas possible d'exprimer, des bons sentiments que notre bon Dieu a donnés à M. de Muy. Cela

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prouve qu’il songe à son salut ; je vous assure qu’il y a longtemps que je souhaitais cela: non seulement je le demandais à Dieu continuellement dans mes prières, mais j'ai souvent employé auprès de son infinie Majesté, le crédit de mes amis: qu'il en soit done béni !...Je viens de recevoir une de vos chères lettres du 28 mai; je vous en remercie de tout mon cœur. J'ai grande compassion de ma chère Sœur de Grandpré, mais je ne la puis blâmer, connaissant par expérience qu’il est bien difficile de se consoler et d'oublier des personnes si chères. Il n’y a que la seule soumission que nous devons avoir aux ordres de Dieu, qui puisse faire porter des croix si pesantes; mais enfin la foi doit nous soutenir dans ces sortes d'accidents, sachant bien que ce n’est pas ici notre fin, mais que nous en avons une bien plus noble, où chacun de nous doit tendre, afin de nous y voir tous réunis pour n'être plus jamais séparés. Ah! quelle consolation, mon très-cher Père ! cette espérance est capable de faire surmonter les plus grandes difficultés qui se peuvent rencontrer dans le chemin de la perfection.

“Je vous assure qu’elle m’a été une puissante consolation dans toutes les afllictions que Dieu nous a envoyées, et qui m'ont, je vous assure, bien détachée de la terre. Oui, je vous le dis avec sincérité, que depuis la mort de ma Sœur de Muy, de ma Grand'mère et de mon frère de Grandpré, je suis insensible et je n’ai plus d'attache aux choses de ce monde.

“ J'écrirai à ma chère Sœur de Grandpré si vous jugez que cela lui puisse donner quelque consolation. Je continuerai de le faire aussi souvent que vous le jugerez à propos. Faites-moi le plaisir, mon très-cher père, et donnez-moi la consolation de m'écrire vos sentiments pour Dieu et les avis que vous jugerez m'être nécessaires. Vous savez bien, mon très-cher père, que ce qui vient d’une personne qu’on aime touche beaucoup et fait de grandes impressions sur l'esprit... Vous ne sauriez croire combien les entretiens que j'ai eu l'honneur d’avoir avec vous m'ont servi. Je vous assure qu'ils ont beaucoup contribué à me faire embrasser l’état où je suis, ou pour mieux dire, qu'ils l'ont fait entièrement, Ne refusez donc

pas de m'en donner encore par écrit. C’est la grâce que je vous demande très-instamment, avec celle de me croire aussi bien que

ma très-chère mère, d’un cœur rempli de reconnaissance, de tendresse et de respect, Monsieur et très-cher Père, Votre très-humble et trèsobéissante fille et servante, 4 Sr. G. de St. Pierre R. Urs. I.”

Nous lisions dernièrement dans un auteur contemporain et de mérite, que les âmes qui trouvent en elles assez de générosité pour faire le sacrifice d’une famille chère, ne sont certainement pas les moins expansives ni les moins dévouées. Comment en effet une personne qui, par sa vocation, doit se retremper incessamment au foyer de la charité divine, pourrait-elle voir se dessécher en son cœur les sentiments que Dieu lui-même y a mis : la piété filiale et fraternelle ? Nous comprenons qu’une existence qui se crée une nouvelle famille, et qui, par là même, se crée des intérêts nouveaux, puisse voir s’affaiblir des sentiments qu'elle est en quelque sorte forcée de partager. Maïs il n’est rien de cela pour la religieuse ; ses nouveaux liens sont formés par la grâce; et la Religion, en épurant ses affections légitimes, les consacre véritablement ; elle leur donne une portée qui laisse bien loin en arrière, ce froid égoïsme que l’on ne rencontre que trop souvent dans le siècle.

Disons plus ; que de fois même la pensée d'attirer sur une famille chérie des bénédictions pour l'éternité, n’a-t-elle pas déterminé un généreux sacrifice de la part d’un de ses membres ? L'’illustre Mme. Louise, cette héroïque fille d’un roi si déplorablement faible, se répétait en réfléchissant à la vie du Carmel dont elle se préparait à prendre le chemin : “ Moi religieuse et mon père tout à Dieu, quel bonheur ! .….. Assurer le salut de mon âme et voir toute ma famille dans le chemin du ciel, que me restera-t-il à désirer après

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cette grâce ? ….."’ Nous connaissons deux prêtres Canadiens qui sont allés missionnaires à neuf cents lieues dans les bois de la Rivière-Rouge ; l’un, pour obtenir la conversion de son père au Catholicisme, et l'autre, en accomplissement d'un vœu qu'il avait fait pour la conservation de sa mère.

Oh ! oui, que toute famille qui a au service du Seigneur une personne chère, en bénisse Dieu ; que ces bons et tendres parents soient sûrs qu'ils en recevront infiniment plus d'assistance, que si ce fils ou cette fille, ce frère ou cette sœur, fût resté sous le toit paternel. Dieu ne se luisse jamais vaincre en générosité : les faveurs seront d'autant plus abondantes qu’on aura mis plus de promptitude et de générosité dans le sacrifice.

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