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me faire voir au médecin, mais je l’assurai que je n’en avais pas besoin. Ma confiance en mon bon père était si grande que je ne croyaiïs pas qu'il permît qu'aucun accident m'arrivât qui pût empêcher l'effet de mon désir. (Cette confiance tenait mon esprit paisible et tranquille dans les plus grands dangers. Comme nous étions encore à la rade dans une grande tourmente, un matelot bien expérimenté vint dire au R. P. Menard que dans une heure il n’y aurait pas un de nous en vie, parce que le vent jetait de grande raideur un vaisseau sur le nôtre. Le Père fit sur l'heure un vœu à St. Joseph, et bientôt l’on vint lui annoncer que nous étions hors de danger. Une autre fois, (pendant le diner), une lucarne mal cramponnée, pesant bien quatre-vingts livres, me tomba d'assez haut sur la tête. Ce coup, humaïinement parlant, me la devait casser. J’élevai mon esprit à St. Joseph, mon protecteur; à l'instant même, sans éprouver aucun mal ni frayeur, je rassurai le Père et mes sœurs et achevai paisiblement mon diner, comme si rien ne fut arrivé... ses resossenesensenee sense recsneosss.s Il faut que je vous avoue que j'ai une consolation particulière de ce que le R. P. Menard est très-dévot à ce grand Suint, duquel il parle hautement. Ce bon Père disait chaque semaine une messe votive en son honneur, Il avait composé quelques motets que nous chantions après l'élévation. Nous disions aussi ses litanies après la messe. Au reste, chère sœur, nous avons été si heureuses que la messe nous a manqué qu’une fois en toute la traversée, ce que nous devons en partie à la dévotion du Père qui la célébrait en des temps fort rudes et fâcheux. Isa sainte communion à été fréquente, les conférences et discours spirituels journaliers; enfin les assistances spirituelles et corporelles ne nous ont point manqué. Il semble
à va en ag
que la Providence notre bonne mère prit plaisir à nous départir en abondance non-seulement les biens nécessaires et profitables, maïs encore les choses agréables et même délicieuses. Tantôt elle recré ait nos âmes par un savoureux goût des faveurs célestes, puis elle charmait nos sens par la vue de la nature: une mer calme qui nous portait, un air doux qui nous rafraîchissait; un ciel serein qui charmait la vue, un bocage verdoyant et des fleurs odoriférantes (sur les côtes de Gaspé). Pour moi je vous assure que je me reposais doucement entre les bras de cette bonne mère, ne me mettant en peine ni du présent ni de l’avenir: abandonnant tout à son amoureuse conduite, de laquelle je me suis fort bien trouvée jusqu’à présent, et il me semble que cet abandon est la source du vrai et solide contentement. C’est cette aimable conductrice qui nous a enfin menée en cette terre tant désirée à la vue de laquelle mon cœur a sauté de joie et d'allégresse.”’
‘ A notre arrivée près de la rivière, l’on nous conduisit dans une chapelle fort dévote, c’est celle de nos mères Ursulines, où ayant adoré Dieu nous nous approchâmes de la grille pour saluer les religieuses. En parlant à la mère de l'Incarnation, je respirai un certaine odeur de sainteté qui m'embauma. De 1à nous allâmes saluer M. le Gouverneur, (le chevalier de Montmagny) puis nous retournâmes et entrâmes en notre chère solitude, où nous avons vécu depuis dans une union et une paix merveilleuse. Notre mère Supérieure, qui est la mère de l’'Incarnation, nous traite avec trop de respect. Elle me fait passer après elle-même, devant la Mère St. Joseph, sa compagne de Tours, quoique j'aie fait et dit pour m’en défendre, La Mère Cécile Richer de Dieppe est un peu plus ancienne que ma sœur St. Athanase, c'est pourquoi
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elle va devant. Si j'eusse pu sans mentir, cacher quelques unes de mes années de profession, je l'aurais fait pour éviter la mortification que je sens de conduire les observances en l'absence de notre Mère. La Mère St. Joseph est d'une humeur charmante: au temps de la recréation elle nous fait souvent pleurer à force de rire ; il serait bien difficile d’engendrer mélancolie auprès d'elle. C’est une personne qui a beaucoup de belles qualités. Elle est maîtresse de nos petites séminaristes, qu’elle aime comme une mère aime ses enfants. Après le catéchisme elle leur apprend à chanter et à toucher sur la viole, la note des cantiques spirituels: parfois elle les fait danser à la mode des sauvages; et ces petites sont si innocentes, que quand Xime. de la Peltrie notre fondatrice s’y rencontre, elles vont la prier de danser avec elles, ce qu'elle fait mais de si bonne grâce qu'il y a du plaisir à la voir.
Mon office, ou plutôt, mes offices s'étendent du grenier jusqu’à la cave. Je suis celerière et apothicairesse ; pour celle-ci, je n’y ai encore eu rien à faire, Dieu merci, mais pour celle-là elle m'a bien occupée. Cette charge s'étend bien loin, il m'a fallu recevoir ‘toutes les provisions pour l'hiver, les descendre à la cave, les monter au grenier, et il faut avoir le soin toute l’année de voir si rien ne se gâte. Jusqu'à présent nous n’avons pas eu le loisir de respirer, vu la quantité de lettres qu'il a fallu écrire; j'en suis un peu fatiguée. Nous tâcherons de nous recueillir quand les vaisseaux seront partis, et nous nous mettrons tout de bon à l'étude de la langue qui est très-difficile. Les langues Algonquine et Huronne s’apprennent par préceptes comme la langue latine. Il n’y a pas d'apparence que j'y avance beaucoup si vous ne m’aidez pas par vos
bonnes prières. Je vous supplie très-humblement de de faire à cette intention une neuvaine au glorieux St. Joseph, comme j'espère en faire une avant que de commencer d'étudier. Nos trois mères y ont fort profité pour le temps qu’elles y ont mis. Je suis bien mortifiée de ne pouvoir entendre nos enfants ni leur parler. Adieu, chère sœur, je crains de vous ennuyer. Je vous embrasse dans le cœur de notre aimable Jésus, où je vous prie de me regarder souvent, le priant qu’il accomplisse en moi sa sainte volonté, et me fasse la grâce de vivre et de mourir en son amour. Je ferai le même pour vous, et je vous prie de me croire, de cœur et d'affection, pour le temps et l'éternité, ma très-chère Sœur,
Votre très-humble et très-affectionnée Sœur et servante en Notre-Seigneur,