‹ Les Ursulines de Québec [microforme] (volume 4)Chapitre 114 sur 199 · VERTUS DE LA SŒUR ANNE BATAILLE DE ST. LAURENT · texte numérisé non relu

VERTUS DE LA SŒUR ANNE BATAILLE DE ST. LAURENT

Nous allons maintenant présenter à nos lectrices, quelques détails édifiants sur les vertus et les travaux d’une fervente et digne religieuse Ursuline de Dieppe, qui, après avoir été durant vingt. sept ans le trésor et la joie de notre Monastère, rendit avec bonheur sa sainte âme à Dieu le 6 juin 1669. Comme le ciel l’avait destinée à servir de modèle à cette longue suite de sœurs pieuses, humbles et laborieuses, appelées à limiter dans ses vertus et ses travaux, elle fut prévenue dès son enfance de grâces spéciales et abondantes.

Sœur Anne Bataille de St. Laurent naquit à Dieppe, en l’année 1616, de parents qui vivaient dans l’aisance, (1) et qui crurent devoir susciter bien des obstacles au dessein que leur pieuse fille avait conçu de se faire sœur converse dans une maison d’Ursulines. Ce projet, formé dès sa plus tendre enfance, s'était fortifié de jour en jour, mais ce ne fut qu’à l’âge de seize ans, au moment où elle s’aperçut qu'on commençait à jeter les yeux sur elle dans le monde, que cette fille unique et chérie se sentit assez de force pour révéler son secret à sa mère.

4 Sa famille, dit la Mère de l'Incarnation, était fort à son aise, et sa mère qui était très-pieuse l’invitait à rester avec elle, afin que se livrant ensemble aux bonnes œuvres et aux exercices de dévotion, elles pussent jouir en même temps des douceurs attachées à leur position dans le monde, Cependant, comme le Saint-Esprit la voulait dans la solitude, il la fit triompher de la tendresse de ses parents, et elle attendit durant quatre ans leur consentement

(1) M. Bataille son père était marchand de soie, MM :

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pour suivre sa vocation. Admise aux Ursulines de Dieppe à l’âge de vingt ans, sa ferveur ne connut plus de bornes. Bientôt l'amour de souffrir excita dans son cœur de grands désirs de venir en Canada, parce qu’elle entendait dire que c'était un pays de croix et de pauvreté, où, loin de ses parents et de ses amis, de sa patrie ct de toutes les douceurs de notre France, elle serait comme délaissée au milieu de ces barbares.”

En effet, à l’époque où nos Mères passaient par Dieppe, en ronte pour l'Amérique, sœur St. Laurent comptait déjà quelques années de religion. Touchée jusqu'aux larmes à la vue de leur héroïque charité, elle eût bien voulu les suivre au-delà des mers, mais le ciel n'avait pas encore suffisamment manifesté sa volonté, et l’accomplissement de son désir fut retardé de trois ans. Peu de temps après leur départ, elle se cassa un bras et souffrit, par suite de cet accident, des douleurs excessives. Deux chirurgiens, appelés pour lui remettre le bras, ne furent pas heureux dans cette opération ; ses souffrances s’accrurent au point de devenir presque intolérables. Mais soutenue par la grâce divine, sa patience grandit avec cette épreuve et elle put entendre sans pâlir, ce résultat d’une consultation à son sujet, ‘ qu’elle serait impotente pour le reste de ses jours.” Pleine de confiance en la puissance divine, elle s'adresse à Dieu après avoir été abandonnée des hommes. “Mon divin Maître, lui dit-elle, je vous promets solennellement, que si vous me rendez l’usage de ce bras, je m'offrirai pour aller vous servir dans la personne des petites filles sauvages du Canada.” Aussitôt ses violentes douleurs s’apaisèrent et sans aucun traitement humain, sœur St. Laurent se trouva parfaitement guérie. Ce miracle décida de son voyage en Canada ; et sa famille eut beau protester contre son entreprise, la volonté du ciel l’emporta sur tous les obstacles, |

Renfermées à cette époque, 1642, dans leur étroite habitation sur le quai de la Basse-Ville, de quelle joie nos Mères ne furentelles pas pénétrées, lorsque, de leurs fenêtres, elles virent s’avancer le vaisseau qui leur amenait cette sœur tant désirée, la première sœur converse des Ursulines de Québec! Elles avaient en effet bien raison de so réjouir, car sœur St. Laurent fut pour le Monas-

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tère un véritable trésor. ‘“ L'année 1650, ajoute la Mère de l’Incarnation, huit ans après son arrivée dans le pays, notre Monastère ayant été brûlé de nuit, et rien ne nous étant resté, pas même nos robes, cette bonne sœur prit tant de peine pour nous assister, qu’elle s'est rompu une veine qui ne se referma jamais depuis. De là il lui arrivait des défaillances fréquentes ; puis elle fut attaquée d’un asthme violent qui ne lui donnait de repos ni nuit ni jour ; mais rien ne put abattre son courage. Nonobstant tous ses maux, elle ne s’épargnait pas ; au “ontraire, elle s’efforçait d'obtenir, comme par privilége, les emplois les plus bas et les plus laborieux.

“ Tout infirme qu’elle était, sœur St. Laurent a eu la boulangerie et le soin des lessives, qui sont des travaux très-durs en ce pays, surtout durant l'hiver. De plus, après notre incendie, elle voulut prendre soin d’un nombre de cochons qu’elle nourrissait avec autant d'économie que de fatigue. Cette vertueuse sœur avait une si grande estime de sa vocation, qu’elle nous disait un peu avant sa mort: ‘ Je n'ai pas passé un seul jour de ma vie sans remercier Dieu de m'avoir appelée à l’humble état de sœur converse, et si j'avais toutes les couronnes de la terre, je Jes donnerais volontiers pour acheter la place de sœur converse dans une maison d'Ursulines.” Sa vie entière fut une oraison continuelle ; par l'attention qu’elle avait à la sainte présence de Dieu, elle ne perdait pas un seul instant du jour, maïs elle soupirait sans cessr après ce bienaimé, lui offrant ses peines et ses souffrances, ses travaux et sa

vie

C’est là un bel éloge, assurément ; mais ce n'est pas encore tout ce qu'on rapporte d’admirable à la louange de sœur St. Laurent. Elle évitait avec le plus grand soin tout ce qui pouvait faire apprécier ses vertus, ou accroître l'estime qu'on avait pour elle ; ce cœur où le Seigneur versait si souvent l'abondance de ses consolations, était vériteblement le jardin fermé de l'époux. Sœur St. Laurent fut la seule sur converse en notre maison jusqu’à l'entrée de sœur Catherine Lézeau de Ste. Ursule, qui fit profession en 1648, et l'on conçoit facilement quels durent être ses travaux et ses fatigues.

La Mère de l’Incarnation l'avait aussi chargée de prendre soin des plus petites pensionnaires, tant françaises que sauvages, aux

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heures de la journée où les religieuses se réunissaient au chœur pour réciter vêpres et matines. À ces heures, on voyait sœur St. Laurent entourée de cette aimable troupe, (1) qu'elle appelait ‘ ses petites joies,” tantôt au jardin, tantôt à la cuisine ou à la boulangerie, remplissant partout son double rôle de surveillante des enfants et de gardienne du Monastère. Lorsqu'elle voulait réciter ses ‘ pater et ave,” elle leur donnait à chacune un de ces petits pains à l’anis, qu’elle faisait si bien, et dont l'usage s’est perpétué dans le Monastère jusqu’à nos jours. Les enfants s’occupaient de leurs gâteaux et la sainie sœur priait Dieu de les conserver dans leur innocence.

Les défauts du prochain disparaissaient entièrement aux yeux de notre sœur ; elle ne voyait que les vertus d'autrui, supportant tout, excusant tout, se jugeant toujours la plus misérable. Voyait-elle quelqu’une dans la peine, aussitôt elle se mettait en prière pour lui obtenir quelque soulagement du ciel. “ Après avoir passé vingt-sept années avec nous, ajoute la Mère de l’Incarnetion, dans cette pratique éminente de toutes les vertus, Dieu l'ayant trouvée mûre pour le ciel, il nous a ôté avec amour ce qu’il ne nous avait donné que par amour. Que son saint nom soit béni ! Vers la mi-mai, cette année 1669, elle sentit redoubler tous ses maux, et les remèdes lui étant inutiles, elle me demanda pour la dernière fois la permission de faire les exercices spirituels avec nos sœurs qui les faisaient alors. Je lui permis de communier tous les jours avec ses sœurs, mais quant aux autres exercices, je la laissai libre de faire seuement ce qu’elle pourrait. Ses souffrances s'étaient considérablement augmentées durant cette retraite, mais elle eutencore le courage de faire sa rénovation avec la Communauté le jour de l’Ascension. Toujours unie à Dieu, vers lequel son cœur soupirait jour et nuit, elle ne redoutait nullement ce dernier passage, et quand sa nature défaillante succomba enfin sous le coup qui l’accablait, elle sonsentit à se mettre au lit et reçgut le même jour, les derniers sacrements. Le lendemain, elle tomba dans des convulsions violentes, causées par l'extrême inten-

(1) De ce nombre étaient Marie huronne, Catherine algonquine, Marie M. des Moulins de T. R., Anne de Lauson, etc.

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