FANCHON
Lettre d’un Français captif chez les Agniétonnons, à un sien ami, des Trois-Rivières :
‘ Mon cher ami,
‘Je n'ai plus de doigts, ainsi ne vous étonnez pas si j'écris si mal. J'ai bien souffert depuis ma prise; mais j'ai bien prié Dieu aussi. Nous sommes trois Français ici, qui avons été tourmentés ensemble, et nous nous étions accordés, que pendant que l’on tourmente. rait l’un des trois, les deux autres prieraient Dieu pour lui, ce que nous faisions toujours : et nous nous étions accordés aussi, que pendant que les deux prieraient Dieu, celui qui serait tourmenté, chanterait les litanies de la Ste. Vierge, ou bien l’Ave Maris Stella, ou bien le Pange lingua, ce qui se faisait. Il est vrai que nos Iroquois s'en moquaient, et: faisaient de grandes huées, quand ils nous entendaient ainsi chani:: ; mais cela ne nous empêchait pas de le faire.
“ Ils nous faisaient danser autour d’un grand feu, pour nous faire tomber dedans; ils étaient tout autour du feu, plus de quarante, et nous jetaient à grands coups de pied, les uns vers les autres, comme une balle dans un jeu de paume, et après qu'ils nous avaient bien brûlés, ils nous mettaient dehors à la pluie et au froid. Je n'ai jamais ressenti si grande douleur, et néanmoine ils n’en faisaient que rire. Nous priions Dieu de bon courage, et si vous me demandez si je n’avais pas d’im-
patience, et si je ne voulais point de mal aux Iroquois, qui nous faisaient tant de mal, je vous dirai que vom, et qu’au contraire, je priais Dieu pour eux.
4 Il faut que je vous dise des nouvelles de Pierre Rencontre, que vous connaissiez bien : ilest mort en Saint. Je l'ai vu pendant qu’on le tourmentait, jamais il ne dit autre chose que ces mots: ‘“ Mon Dieu, ayez pitié de moi,” qu'il répéta toujours jusqu’au dernier soupir.
Connaissez-vous Louis Guimont, pris cetété? Ila été assommé de coups de bâtons et de verges de fer; on lui en a tant et tant donné, qu’il est mort sous les coups; maïs cependant il ne faisait que prier Dieu, tellement que les Iroquois enragés de le voir toujours remuer les lèvres pour prier, lui coupèrent toutes les lèvres hautes et basses. Que cela est horrible. à voir! et néanmoins il ne laissait pas encore de prier; ce qui dépita tellement les Iroquois, qu'ils lui arrachèrent le cœur de la poitrine, encore tout vivant, et lui jetèrent au visage. Pour Monsieur Hébert, qui était blessé d'un coup de fusil, à l’épaule et au bras, il a été donné aux Iroquois d'Onnéiout, là où il a été poignardé à coups de couteaux, par des ivrognes du pays. Pour le petit Antoine de la Meslée, ce pauvre enfant m'a bien fait compassion, car il était devenu le valet de ces barbares, et puis il l'ont tué à la chasse, à coups de couteaux aussi.
“Il y a bien d’autres Français encore captifs: je ne vous en écrit rien, car ce ne serait jamais fait. Ilen vient ici quasi tous les jours, et puis mes doigts me font grand mal. C’est grande pitié de nous voir, nous autres qui avons la vie, car ils font plus d'état de leurs chiens que de nous, et nous sommes bien aises quelquefois de manger le reste des chiens. Quand ils rencontraient quelques-uns de leurs gens, ils nous arra-
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chaïent des ongles devant eux, pour les bienveigner; mais nous priions toujours Dieu, et ces barbares s'en moquaienttoujours. Je me recommande à vos bonnes prières et à celles de tous nos bons amis. Je ne peux m'empêcher de pleurer bien fort, en leur disant ce dernier adieu.”
Cette lettre que nous trouvons dans la Relation de 1661 n’est pas signée, et la Relation nous dit que l’auteur la porta lui-même, reconnaissant la Sainte Vierge pour sa libératrice, au service de laquelle il s'était engagé par un vœu tout particulier.
Il faudrait, chères lectrices, pour satisfaire votre piété, vous raconter les actes d’héroïsme chrétien de tant d’autres laïcs qui ont versé leur sang pour Jésus- Chrisi, et qui, à l’exemple des Missionnaires, ont fécondé de leur sang l'église naissante du Canada ; nous ne pouvons cependant que vous citer les noms glorieux de Réné Goupil, Martyr de son zèle (1643), du jeune Lalande, massacré par les Iroquois (1647), de M. Brigeart (1661) et de Jacques Douart, tués en haine de la foi.
Le sang sauvage a aussi ses saints et ses martyrs. Les trois compagnons de captivité du Père Jogues, Etienne, Paul et Eustache Ahatsiari, chef de guerre huron, passèrent par le tourment du feu ; l’espérance d’une meilleure vie leur inspirait un grand mépris de la mort. ‘Le bon Eustache périt au milieu des tortures avec toute la grandeur d'âme et la patience d'un Martyr des premiers siècles de l’Eghse (1).” Dieu est toujours ‘* admirable dans ses Saints,” et ses desseins sont adorables sur ses élus ; il les choisit dans les peuples sauvages aussi bien que dans les peuples
(1) M. Ferland, page 319.
civilisés ; par eux il manifeste sa gloire et sa bonté, et qu'il est le Sauveur de tous les hommes. Ces femmes huronnes, dont les sentiments sont si chrétiens, la résignation si parfaite à la mort de leurs maris et de leurs pères, dans leur extrême douleur, se consolaient dans lu prière, et dans la pensée que leurs maris et que leurs enfants n'avaient pas cessé de prier pendant la violence des tourments. ‘ Q si nous étions assurées, disaientelles, qu'ils fussent morts dans la foi, toute notre douleur serait essuyée, car notre séparation ne serait pas longue, et nous serions dans l'espérance de nous revoir en Paradis” ! N'est-ce pas là avoir une foi semblable à celle de la Mère des Machabéés, qui voyait mourir ses enfants avec joie, parce qu’ils mouraient pour la défense de la Religion.
Au mois d'Août 1657 les perfides Iroquois massacrèrent, à coup de haches et de couteaux, plusieurs hurons chrétiens sous les yeux de leurs femmes et de leurs enfants, et en présence du Père Ragueneau qui se rendait avec eux à Onnontagué. Les fommes et les enfants furent faits captifs et dépouillés de tout ce qu’ils possédaient. Les Hurons s'étaient confessés, ils étaient préparés à la mort; les exhortations du Père Ragueneau avaient fortifié le courage de ces bienheureux athlètes de Jésus-Christ, et par une mort d'un moment ils achetèrent la vie éternelle.
Au milieu de leurs douleurs amères, teintes du sang généreux de leurs maris et de leurs enfants, ces infortunées captives bénissaient Dieu, lui offraient leurs peines et le sang versé, elles le remerciaient de ce que leurs ennemis nue pouvaient pas leur enlever la foi, ni l'espérance de mourir pour sonamour. ‘Grand Dieu, s’écriait l’une, mêlez mon sang avec celui de mon mari; qu’on m'arrache aujourd’hui la vie; jamais on ne pour-
ra arracher la foi que j'ai au cœur.” “Mon Dicu, disait une autre, je crois fermement que vous êtes le Tout-Puissant, quoique je voie vos serviteurs massacrés par vos ennemis; vous u’avez pas promis que notre foi nous exempterait de la mort; nos espérances sont pour une autre vie; il faut mourir en terre, pour vivre dans le ciel.”
A l'entrée du bourg d'Onnontagué, les Iroquois massacraient à coups de haches et de couteaux une de ces femmes fortes, nommée Dorothée : cette mère infortunée voyant les larmes de sa petite fille de huit ans, qui avait été élevée au séminaire des Ursulines, lui dit: “ Ma fille ne pleure pas ni ma mort, ni la tienne ; nous irons aujourd'hui de compagnie au ciel ; Dieu y aura pitié de nous à toute éternité; les Iroquois ne pourront pas nous ravir ce grand bien.” Puis en mourant, elle s’écria : ‘ Jésus, ayez pitié de moi.” Et sa petite fille de huit ans fut tuée sur l'heure même à coups de couteaux, prononçant les mêmes paroles que sa mère avait dites : ‘ Jésus, ayez pitié de moi.”
Deux autres, étant brûlées à petit feu, s’écriaient au milieu des flammes, qu’elles mouraient chrétienes, et qu’elles s’estimaient heureuses que Dieu les vît dans leurs tourments, et qu'il connût leur cœur. ‘Oui, disait l’une, si nos corps étaient immortels, les Iroquois rendraient nos peines immortelles : puisque nos âmes ne peuvent pas mourir, est-ce chose incroyable que Dieu, qui n’est rien que bonté, doive les récompensèr À toute éternité.” Ces mères embrassaient leurs enfants qu'on avait jetés dans les flammes, et l'excès de toutes ces cruautés barbares ne put jamais les séparer: tant il est vrai que la foi et l'amour de Dieu sont plus forts que le feu etla mort. (1)
(1) Relation de 1658.
ne
Les sentiments admirables de ces saintes femmes huronnes, dont la générosité et la ferveur sont au-dessus de toutes nos paroles, vous font connaître, chères lectrices, les desseins admirables de Dieu sur ceux qu’il choisit, au milieu même de la barbarie, pour en faire des saints. Ste. Blandine, et cet enfant, Ponticus, qu’elle animait au combat par ses paroles et surtout par son exemple, Ste. Symphorose, cette noble mère de sept enfants martyrisés au second siècle de l'Eglise, ne furent pas plus généreuses, plus fermes au milieu de leurs tortures que ces femmes huronnes, brûlées à petit feu, qui assistent à la mort cruelle de leurs époux et de leurs enfants, sans proférer une seule plainte.
$l.—LE PÈRE ANTOINE DANIEL.
# Sauvez-vous, mes frères, et laissez-moi seul ‘ dans la mêlée.”
Les bourgades de St. Joseph, de St. Ignace, de St. Louis, de St. Jean et la résidence de Ste. Marie, sont à juste titre célèbres dans l’histoire de notre pays, puisqu'elles ont été les théâtres glorieux où nos Martyrs, n'ayant en vue que la gloire du ciel, ont fait profession de leur foi, et ont mérité d’être couronnés de lauriers immortels. Les Hurons, au milieu desquels les premiers missionnaires avaient fixé leur résidence, vivaient réunis dans leurs nombreux villages situés sur la presqu'île orientale du‘ lac Huron. C'était un travail ingrat et difficile que celui d’initier ces peuples sar:vages à la connaissance et à la pratique de la loi de l'Evangile. A la difficulté que les missionnaires éprouvaient à apprendre la langue des peuples sauvages qu'ils évangélisaient, venaient s'ajouter les dangers des longs voyages en canots d’écorce, et la vie pénible qu'ils menaient au pays des Hurons, destitués qu'ils étaient de tout secours humain, et même des choses les
plus nécessaires aux sacrements et aux saints mystères.
nes hu- Dans ces missions lointaines ct les plus pénibles dont l’histoire dessus nous à gardé le souvenir, les enfants de Loyola firent preuve de res lec- € cette abnégation rare et sublime, devant laquelle, dit Macauley, | ax qu'il on peut se prosterner, sans craindre par là de leur susciter des imi- | utile tateurs nombreux.” D'abord les Hurons fermèrent l'oreille aux À nticus, instructions des missionnaires ; la foi ne pénétra dans leur pays qu'avec les fléaux et tous les malheurs d’une guerre d’extermina-
SAEtOus tion. Mais quand ils virent les Iroquois, leurs implacables et : an puissants ennemis, dévaster leurs campagnes, et faire périr par le Eglise, fer et par le feu leurs guerriers, leurs femmes et leurs enfants, ils
milieu ouvrirent les yeux, et demandèrent avec empressement le bienfait rûlées à de la foi.
époux Dans l'été de 1648, le 4 juillet, la bourgade de St. Joseph, la ate.
A ï plus exposée aux attaques des [roquois, fut surprise par ces barbares altérés de sang. Les hommes en état de porter les armes étaient absents ; le Père Antoine Daniel achevait de dire la messe, Dès qu’il entend les cris, l'appel aux armes, il court le premier où | le danger est le plus grand ; il encourage les quelques guerriers | $
z-Moi seul
restés dans la place à une généreuse défense, il les console tous de
l'espérance la plus douce des saints : “ Mes frères, leur disait-il, ’ nous serons aujourd'hui dans le ciel.” ‘Une scène lamentable jouis, de pee Le an Re élèb s’offrit à ses yeux : femmes, enfants, vicillards, gisaient pêle-mêle célèbres k et : x ai expirants. Tout ce qui vivait encore tombe à ses pieds et lui îtres glo- à à ciel . t demande le baptême. Le Père trempe un voile dans l’eau, et le n x PAANE dl secouant sur la foule à genoux, procure Ja vie des Cieux à ceux au- x R À qu'il ne pouvait arracher à la mort temporelle. Il se ressouvint
premiers
sd alors d’avoir laissé dans les cabanes quelques malades qui n'avaient is dans
pas encore reçu le sceau du Christianisme ; il y vole, les met au
e l du lac . | d'initi nombre des rachetés ; retourne à la chapelle, cache les vases sacrés, { initicr ; ; à Ne ; donne une absolution générale aux Hurons qui s'étaient réfugiés de la loi ”
0 à l'autel, les presse de fuir.” ‘ Sauvez-vous, mes frères, ct laissezmoi seul dans la mêlée.” (1) “ Alors ce saint homme, comme autrefois le premier Martyr St. Etienne, avec un port plein de majesté aborde l'ennemi qui en fut tout cffrayé ; il leur parle de
Dieu, leur prêche hautement la foi, et leur reproche leur trahison.
d'écorce, destitués 1oses les
(1) Génie du Christianisme.
Mais enfin ces barbares perdirent peu à peu le sentiment de frayeur qu’ils avaient conçu à son abord, ils le couvrirent de flèches et voyant qu'il ne tombait point, une troupe de fusilliers fit sur lui une décharge dont il tomba mort sur la place ; ils portèrent son corps à son église où ils mirent le feu, et ainsi comme une victime de bonne odeur, il fut consumé au pied de l'autel même.” (1)
Ainsi, St. Etienne, au milieu de ses tourments, s’oublie luimême pour ne penser qu’à ses ennemis ; il leur parle de Dieu avec force, il intercède pour eux, il prie pour ceux qui le lapident avec plus de zèle que pour lui-même. Quel miracle de force et de charité ! Ah ! si le Fils de Dieu se tient debout sur son trône pour être lui-même le spectateur du combat d’Etienne, son premier Martyr, ne nous est-il pas permis de croire que les cieux étaient ouverts, et que le Fils de Dieu était debout sur son trône, pour être le spectateur du combat du Père Daniel et pour être plus prêt à recevoir ce généreux athlète de la foi.
Le Père Antoine Daniel, “ comme le bon pasteur, donne sa vie pour son troupeau,” et ouvre la liste glorieuse des Martyrs au pays des Hurons. Il était de Dieppe, en Normandie, ct il vint en Canada en 1633, avec les premiers missionnaires. Il passa quinze ans dans les missions, et il mourut le 4 juillet 1648, dans la quarante-huitième année de son âge.