‹ Les Ursulines de Québec [microforme] (volume 4)Chapitre 59 sur 199 · RER ERREUR · texte numérisé non relu

RER ERREUR

Ashanti

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à Sais

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Mais les voies de Dieu sont bien différentes de celles des hommes ; il éprouve, dit le prophète, celui qu'il aime. Les épreuves sans doute jusque-là n'avaient pas manqué à nos Mères, puisque ce n’était qu'après dix années de travaux et de sacrifices qu’elles se voyaient établies d’une manière stable, au milieu de leurs chers sauvages et des généreux colons de la Nouvelle-France ; mais leurs vœux sont enfin remplis; la prospérité présente semble répondre de l’avenir, quand soudain en une seule nuit disparaissent toutes ces belles espérances !

C’est à celle qui a pu envisager d'un œil serein cette épouvantable catastrophe, qu’il appartient d'en retracer ici les pénibles circonstances. (1)

‘ Le trentième de décembre dernier,” dit la Mère Marie de l’Incarnation, ‘en l’octave de la naissance de Notre-Seigneur, il nous voulut faire part des souffrances et des pauvretés de sa crèche en la manière que je vais dire. Une bonne sœur ayant à boulanger le lendemain, disposa ses levains, et enferma du charbon allumé dans le pétrin de crainte qu’ils ne gelassent. Son dessein était d'ôter le feu avant que de se coucher ; mais comme elle n’avait pas coutume d’user de feu en cette occasion, elle s'en oublia facilement. Le pétrin était si bien étoupé de tous côtés, qu'une sœur étant allée en ce lieu sur les huit heures du soir, ne vit aucune marque qu'il y eût du feu. Or, sur la minuit, le charbon ayant séché le pétrin, qui était de bois de pin naturellement onctueux, y mit le feu et embrasa incontinent la boulangerie (2) et les caves où nous avions mis en réserve toutes nos provisions pour l’année. Le feu s'étant pris

(1) Le récit qui va suivre est tiré de plusieurs lettres,

(2) Dans la partie nord de l'édifice ; 1à où se trouve actuellement la cave du vieux réfectoire.

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à tout cela s’éleva aussitôt aux planchers et gagna l’escalier qui était justement sous le séminaire, où la Mère des Séraphins était couchée pour garder ses filles. Elle s'éveilla en sursaut au bruit et au pétillement du feu, et se leva tout-à-coup s’imaginant qu’on lui disait : & Levez-vous promptement, sauvez vos filles, elles vont brûler toutes vives !”” En effet, le feu avait déjà percé les planchers, et les flammes entraient dans la chambre où elles faisaient un grand jour. Alors, tout eftfrayée, elle crie à ses filles : “ Sauvez-vous, sauvez-vous !”” De là elle monte au dortoir pour éveiller la Communauté, ce qu’elle fit d’une voix si lamentable qu'au même moment chacune fut en place : l’une va à la cloche pour appeler le secours, les autres se mettent en devoir d’éteindre le feu. Moi au lieu d’y travailler, je cours dire aux sœurs qu'il fallait tout abandonner, que le mal était sans remède. Je voulus monter au lieu où j'avais mis les étoffes et les autres commodités pour les sœurs, ayant dans l'esprit qu’elles s'étaient sauvées à demi-nues et qu’il fallait de quoi les couvrir; mais Dieu me fit perdre cette pensée pour suivre celle de sauver les papiers d’affaires de notre Communauté. Je les jette par la fenêtre de notre chambre avec ce qui se trouva sous mamain. Le peu de temps que j’employai à cela me sauva la vie, car en moins d'un Miserere, le feu entrait déjà non-seulement au dortoir et au lieu où je voulais aller et où je fusse demeurée, mais encore au long du toit de la maison et dans les oflices d'en bas. Entin j'étais entre deux feux, un troisième me suivait comme un torrent, et pour me sauver, il me fallut passer sous la cloche dont la fonte cuulait et sous laquelle je pensai être ensewelie. J'évitai donc ces dangers, mais peu s’en fallut que je ne fusse étouflée de la fumée.

‘ La Mère Assistante avec notre Sr. St. Laurent avaient rompu la grille, qui n’était que de bois, afin de se sauver avec une partie des enfants qui étaient montés au dortoir. Il n’y eut pourtant que les plus grandes qui se sauvèrent. Les petites étant encore dans le danger, la Sr. St. Ignace fit une réflexion, savoir si elle pourrait en conscience donner sa vie pour sauver ces petites innocentes, car le feu était déjà aux cloisons. Elle entre généreusement dans la chambre, elle les sauve, et au même temps les planchers croulèrent. J'étais encore dans les dortoirs, où voyant qu’il n'y avait plus rieu à faire pour moi, et que j'allais périr, je fis une inclination à mon Crucifix, acquiesçant aux’ ordres de la divine Providence, et lui faisant un abandon de tout, je me sauvai par le parloir qui était au bout du dortoir. En descendant je rencontrai le secours que le Révérend Père Supérieur avait amené; mais apprenant qu’il n’y avait rien à faire plus haut, ils descendirent dans la chapelle, où l’on sauva avec peine le très-Saint Sacrement avec les ornements qui se trouvèrent dans la sacristie. Tous les Pères, frères et domestiques mirent leur vie en hasard pour notre sujet, et un bon frère entr’autres voulant tirer quelque chose de la sacristie, qui était au bout de la maison, pensa y demeurer.

“ Notre bonne Mère St. Athanase, qui était sortie la première pour ouvrir les portes, et qui ensuite s'était rangée à l'écart, ne voyant aucune de nous près d'elle, souffrait en son âme des convulsions de mort. Elle nous appelait avec des cris lamentables, mais ne nous voyant et ne nous entendant point, elle se jeta aux pieds de la Ste. Vierge (1) et fit un vœu er l'honneur

(1) La Mère St. Athanase se trouvait alors à genoux sur la neige

dans le voisinage du vieux Frêne.

de l’Immaculée Conception. Je ne puis dire absolument quel a été l'effet de ce vœu auprès de Dieu ; mais j'attribue à un vrai miracle qu'aucune de nous

ni de nos filles n'ait été consumée dans un feu si prompt

et si violent. Une femme Iluronne (1), très-bonne

chrétienne, ne s’étant pas éveillée sitôt que les autres,

ne trouva pas de moyen de se sanver qu’en se jetant

par une fenêtre sur un chemin de neïge battue et gla-

cée, dont elle fut si étourdié que nous la croyions morte, , mais enfin elle revint à soi, et Dieu nous l'a voulu conserver.

‘“ Les sœurs furent enfin trouver notre Mère, qui commença à respirer, mais elle avait de la peine de ne me pas voir. Nos pensionnaires et nos séminaristes sauvages se rangèrent aussi près d'elle, où elles pen- | sèrent mourir de froid, car elles n'avaient que leurs chemises, toutes leurs robes et leur petit équipage ayant été brûlé. Vous n’eussiez pu voir sans pleurer Madame notre Fondatrice, qui est si sensible au froid, | les pieds nus sur la neige, n’ayant qu’une petite tunique avec laquelle elle s'était sauvée. Mais ce qui me touchait le plus, c'était de voir l’incommodité que notre pauvre malade la Mère Marie de St. Joseph allait soutfrir. Si elle eut eu autant de force que de courage, nous , eussions sauvé, elle et moi, une partie de ce qui étaitau dortoir, mais elle était si faible qu’en voulant remuer son matelas, les bras lui manquaient, il n’y eut que le | mien de sauvé avec ce qui me couvrait, qui fut tout pro- | pre pourelle. J'avais jeté des habits par notre fenêtre, mais ils demeurèrent accrochés aux grilles du réfectoire, où ils furent brûlés comme iout le reste: ainsi je demeurai nue comme les autres, que je fus trouver

(1) Cécile Arenhatsi,

sur la neige, où elles priaient Dieu en regardant cette effroyable fournaise. La nuit était fort sereine, le ciel bien étoilé, le froid très-vif, maïs sans vent. Au fort de l'incendie il s’en éleva un petit qui jeta les flammes du côté des jardins et des champs (1), sans cela, le fort, la maison de nos Révérends Pères, et les autres maisons voisines eussent été en danger. Enfin tout fut embrasé en moins d’une heure, et tout ce qne nous possédions d’'habits, de vivres, de meubles et de choses semblables fut consumé en moins de deux heures. Tous ceux qui nous voyaient fondaient en larmes de nous voir réduites à cette extrémité, car la lumière des flammes rendait la nuit claire comme le jour, de sorte qu'ils pouvaient facilement voir l’état extérieur où nousétions. Ils firent tout leur possible pour nous secourir. Un honnête homme ne pouvant comprendre comment on pouvait porter un tel coup sans eu faire paraître de la douleur par quelque démonstration extérieure, dit tout haut : ‘Il faut que ces filles-là soient folles, ou qu’ciles aient un grand amour de Dieu.” Celui qui nous a touchées de sa main sait ce qui en est, et ce que sa bonté opéra pour lors dans nos cœurs.

‘“ Voyant enfin tout le monde réuni, le Révérend Père Supérieur fit transporter nos enfants, partie dans l'habitation de nos domestiques, partie dans la maison d'un de nos voisins; elles étaient à moitié mortes de froid et plusieurs en ont été fort malades. Pour nous, il nous mena dans l'équipage où nous étions dans sa maison, et nous mit dans la salle où l’on parle aux séculiers. On nous donna en chemin, par aumône, deux ou trois paires de chausses pour quelques unes de celles qui étaient nu-pieds. Mme. notre F'ondatrice était du nom-

(1) C'est-à-dire la partie de la ville qui se trouve entre le Monastère et la Place d'Armes ou Esplanade,

bre; et pour le reste, elle a perdu aussi bien que nous tout ce qu’elle avait en Canada. Le R. Père donna des chaussures à toutes celles qui n’en avaient point : car de nous toutes, il n’y en avait que trois qui en eussent, parce qu’elles s'étaient ainsi couchées le soir pour mieux résister au froid.

‘ Les Rév. Mères de l'Hôpital, ayant appris que nous étions chez les R. Pères, et que l’on nous voulait mener au Fort, nous envoyèrent quérir pour nous loger en leur maison, et le R. Père Supérieur, jugeant que cette retraite serait plus convenable aux personnes de notre condition, nous y mena lui-même. Ces bonnes Mères, avec qui nous avons toujours été unies trèsétroitement, étaient plus sensiblement touchées de l’état où nous étions, que nous-mêmes. Elles nous revêtirent de leurs habits gris, et nous fournirent de linge et de toutes nos autres nécessités, à quinze que nous étions, avec une cordialité admirable, car n'ayant rien nous avions besoin de tout. es

‘ Le lendemain de notre incendie, le R. P. Supérieur accompagné de M. le Gouverneur, nous mena voir cette pitoyable masure, ou plutôt cette effroyable fournaise, de laquelle on n’osait encore approcher. Toutes les cheminées étaient tombées, les murs de refan abattus, et les principales murailles toutes crevassées et calcinées, jusque dans les fondements.”

Le R. P. Ragueneau, rendant compte de ce désastre dans la Relation de 1651, s'exprime ainsi : “Ce fut beaucoup pour elles qu’elles eussent pu se tirer du milieu des flammes pour se jeter au milieu des neiges. La charité de quelques unes de ces mères vraiment tendres fut plus active que le feu. C'était un plaisir digne des yeux des anges de les voir traverser les flammes portant dans leurs bras ces petites innocentes

pour les mettre en lieu de sûreté; et retourner incontinent au milieu du péril, sans crainte d’y être brulées. Elles voyaient tout se réduire en cendres bénissant Dieu de ce que le feu accomplissait ainsi sa volonté. Elles se mirent à genoux tout au milieu de la neige, et firent une offrande à otre-Seigneur avec un œil si plein de joie et un ctœur si paisible, que les Français et les Sauvages qui :‘taient accourus de toutes parts, ne pouvaient contenir leurs larmes. Les uns étaient touchés de compassion pour celles qui ne pleuraïent pas leur propre malheur ; les autres pleuraient de joie de voir que Dieu avait des servantes si vertueuses et si détachées d’elles-mêmes pour ne vouloir que ce qu’il voulait.”

Telle était bien, en effet, la disposition de ces ferventes religieuses, de notre admirable Mère en particulier. ‘Mon âme, dit-elle, n'eut jamais une plus grande paix qu’en cette occasion ; je ne ressentis pas un mouvement de peine, ni de tristesse, ni « inquiétude ; maïs je me sentais intimement unie à l'esprit et à la main de Celui qui permettait et opérait en nous cette circoncision. J'avais cette pensée que mes sœurs et moi, nous devions prendre cette perte universelle de notre Monastère et de tout ce qui était dedans, dans l'esprit des Saints, ayant une vue intérieure de ceux, tant du vieux que du nouveau Testament, qui ayant l'esprit de componction s'accusaient eux-mêmes, et supportaient les peines temporelles que Dieu leur envoyait, en le bénissant et chantant ses louanges.”

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