A MADEMOISELLE
LETTRE XXXII
Mademoiselle ,
La plus grande ioye que j'aye eue de ma vie, est celle de vous auoir veuë; et le plus grand déplaisir, celui de ne vous voir plus. Que ie meure , si mes yeux ont pu rien trouuer d'agréable , depuis que ie vous ay quittée ! Tay laissé à Blois tous les plaisirs que j'aiiois accoustumé de trouuer icy, et j'ay à Paris plus d'ennuy, que ie n'en ay iamais eu en lieu du monde, le serois pourtant bien marry d'cstre moins affligé : et j ayine ma tristesse quand ie songe qu'elle
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vous plairoit si vous la voyez. Il est iuste , sans mentir, qu\ne si bonne fortune que celle de vous auoir trouuée^ me couste quelque chose : et quand j'en deurois perdre le repos de toute ma vie, ie ne croirois pas Tauoir achetée à trop haut prix. Le moindre souuenir, ou le souuenir d'vne de vos moindres actions, ou de quelqu\ne de vos paroles; me donne plus de satisfaction, que toutes les sortes de Qial-heurs du monde ne me peuuent donner de peine : et au mesme temps que ie souffre, que ie ne vous vois point, et que ie suis en doute si vous m'ayipez, ie ne voudrois pas auoir changé de place auec ceux qui sont les plus heureux, et qui voyent, et qui jouissent. Vne si grande resolution dans vn si grand sujet de m^affliger, fait que ie commence à croire tout de bon, que vous ne mentiez pas, lorsque vous me disiez que vous m'auiez donné vostre cœur. Car si ie n'auois que le mien, ie ne pourrois résister à tant de déplaisirs : et ie sens bien qu'vne force si extraordinaire ne vient pas de moy; et qu'il faut que ce soit de vous qu'elle me vienne. À dire le vray, c'est vne estrange auenture que celle qui m'est arriuée : d'auoir trouué en vne seule personne tout ce qu'il y a d'aymable au monde, l'auoir aymée aussi-tost que ie Tay veuë, et Tauoir perdue aussi-tost que ie l'ay aimée; que mon bon-heur se soit fait, et se soit éuanoûy en vn instant, et qu'en si peu de temps j'aye eu tant de sujet de me réjouir, et de me plaindre. Quoy qu'il en soit , ie ne puis que tenir bien-heureuse l'heure en laquelle ie vous ay veuë : et ie ne donnerois pas rimage seule qui me reste de vous dans l'esprit, pour tout ce qu'il y a de plus solides biens sur la terre. le me confirmeray dauantage dans cette opinion, par la réponse que vous me ferez : et si elle est aussi fauorable que les paroles que vous m'auez dites; ie tiendray pour bien employées toutes les peines que ie souffriray pour vous. Ne craignez donc point, ie vous supplie, le péril que vous me disiez qu'il y auoit à escrire : et mettez-vous en quelque hazard, pour me tirer de celuy oii ie seray, si vous n'auez pas soin de moy. Considérez donc, ie vous supplie, en ni'écriuant, qu'il n'y a rien qui oblige tant vne ame bien faite, qu'vne confiance entière ; et qu'il est raisonnable que vous donniez quelque consolation à vn homme qui n'en veut plus, et qui n'en peut plus avoir que de vous,
LETTRE XXXIII
Apres auoir eu vne des phis fasclioiisos nuits du monde; ie ne
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me puis résoudre à passer vne iournée de niesine : et ie voy bien que celle-cy ne me sera pas meilleure; si vous, qui faites mes boos et mauuais ioura, n'en ordonnez autrement. le creus hier, en yods disant adieu, que j'estois content, et il me sembla que trois ou quatre paroles, que ie vous auois arrachées, m'auoient entièrement appaisé. Mais ie ne fus pas à dix pas de chez vous, que tous mes manx recommencèrent. Ce dépit, ces craintes, ces soupçons, et ces défiances qui me venoient de quitter, m'assaillirent à la fois, rentrèrent dans mon esprit, et n*en sont point sortis depuis. Soit qœ j'aye veillé, ou que j'aye dormy , ils ont fait toutes mes pensées et tous mes songes. Ils m'ont représenté tout ce qui me peut le pins fascher, et que ie dois le plus craindre; et ont remply mon imagiDition de chimères, et de visions estranges. l'esperois que le iour feroit disparoistre tout cela. Mais il est desia bien auancé : et ie voy tousiours les ipesmes choses. Vous qui estes maistresse absolue de mon ame, ne souffrez pas qu^il y ait tant de desordre en vn lieu où vous commandez. Chassez ces funestes images d'vn esprit, où il ne doit y auoir que la vostre : et ne permettez pas qu'auprès de la plus belle chose du monde, il y en ait de si effroyables. Tay tant de fo; en vous, que si vous dites seulement trois paroles, après auoir leu cette lettre ; ie croy que ie receuray du soulagement tout à l'heure : ie sentiray d'icy ce que vous direz tout bas dans vostre chambre : et j'auray du repos dés le moment que vous m'en souhaiterez. Si ce ne fut que Pestonnement qui vous rendit hier muette, ie vous supplie, ne la soyez pas aujourd'huy. Et si vous ne pouvez dire des choses bien obligeantes^ que lors que vous le voulez de vous-mesme; faites-le donc à cette heure que ie ne suis pas auprès de vous pour vous en presser; que ie ne vous en prie que de loin, et auec soumission; et que ie vous asseure que si vous voulez mesme que ie sob mal-heureux ; j'aime mieux le vouloir auec vous , que d'auoir vnc volonté contraire à la vostre.
LKTTRE XXXIV.
Lors que ie ne pensois point du tout à vous, et que j'estois en repos, quel besoin estoit-il de m'écrire, que vous desiriez que j'y fusse? le toùissois de la plus grande tranquillité du monde : etio l'ay perdue dés que j'ay sccu que vous me la souhaitiez. C'est vin* chose eslranj^o, ciuo la fatalité qucî vous auoz h troubler le repos Ac
ma vie. le ne me sçaurois accommoder de vostre indifférence, ni de vostre haine : et ie ne sçaurois dire lequel est plus à craindre pour moy^ que vous me vouliez du mal, ou que vous me vouliez du bien. Quand vous m'aimez, ie ne puis auoir de repos; quand ie sçay que vous ne m'aimez pas, ie ne sçaurois auoir de joye : et de quelque sorte que ie vous considère, vous jettez tousiours du desordre dans mon esprit. Le seul moyen que j'aye pour me garentir de vous, est de ne point penser à vous, et d'effacer entièrement de ma mémoire, tout ce qui m'y reste d'vne personne si aimable et si dangereuse. l'estois à peu prés en cet estât, quand j'ay receu vostre lettre : et vous estes venue troubler tout cela, en me souhaitant la paix et la liberté. Puis que le mal est fait, il le faut souffrir; et attendre auec patience ce qui en reûssim. Mais s'il peut arriuer encore vne autre fois en ma vie, que ie ne me souuienne plus de vous; au nom de Dieu, Madame, dispensez- vous du compliment de vous en resioûir auec moy; et si vous estes bien aise de mon bonheur, que ce soit secrettement, et sans que j'en puisse rien connoistre.
LETTRE XXXV
le nemanqueray pas d'aller faire ma coilation auec vous, quoy que ie sçache que j'y seray empoisonné : et j'ay desia trouué vn poison dans vostre lettre, qui me dispose à receuoir tous les vostres, et niesme à les désirer. Il n'est pas besoin que vous m'appreniez à quel point la deuotion peut changer les esprits, le le sçay assez par moy-mesme, puis que c'est elle qui auoit fait en moy le changement de pouuoir viure sans vous voir. Vous venez d'y en faire vn autre auec trois lignes que vous m'auez escrites. Vous deuiez , ce me semble, auoir plus de considération à ne pas hazarder vostre prochain : et, à ce que ie puis voir, si vous estes deuote, au moins vous n'estes pas scrupuleuse. Pour vous en parler sérieusement, c'est vne horrible meschanceté à vous, d'auoir réueillé en moy tous les sentimens que j'auois endormis auec tant de peine : et ie m'en plaindray aux Carmes deschaussez , si ce n'est que vous me traittiez si bien, que ie n'aye pas sujet de m'en plaindre.
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A MADAME ***
LETTRE XXXVI
Madame^
le n'esperois pas qu^il me resteroit encore vn bon iour en toute ma vie : et peul-esire en fut-il ainsi arriué si l'on ne me Teust donné ce matin de vostre part. S'il vous restoit encore quelque chose à acquérir sur moy^ vous auez acheué de tout gagner par cette dernière faueur : et ie vous aduertis, que si désormais vous m'en faites quelques autres, ie n'auray plus rien de quoy les reconnoistre. le vous le dis de tout mon cœur : et s'il n'y a pas icy de danger de parler haut , puisque ie ne suis écouté de personne, iamais rien ne me toucha si sensiblement; et ie ne sçaurois vous rendre assez de grâces pour celle que vous me venez de faire. le la puis bien appeler ainsi, puis qu'elle me fait respirer, nonobstant l'arrest que vous prononçastes l'autre iour; et que parmy de si mortels déplaisirs, elle m'a redonné la vie. Il est vray que celle que ie traîne est si malheureuse , que ie ne voy pas que ce soit vn présent que ie deusse beaucoup estimer s'il ne me venoit de vous. Et ayant encore à passer quinze iours sans vous voir; ie ne sçay si ce n'est pas vne cruauté que de me faire viure. le le veux bien pourtant, puis que vous me le commandez, et que vous m'aimez encore. *****