PREMIERE COMPLAINCTE
Contenant la déploration que feit la fille de lephthé Galaadite, sur sa virginité aux montagnes, stduant ce qui est escript en tXl* chapitre des luges y Hure de la Saincte Bible.
f^E peux donc par deux mois, ô meigre liberté,
Discourir le regret de ma virginité;
Deux mois sont yn long temps ; le loisir de ma plainte Soulagera le mal duquel ie suis atainte, « Pour ce qu'yn dard prœuu n'est pas si dangereux, « Et vn meschef ploré n'est pas si douloureux. « LAs ne me tromperie point ? La dure destinée « Tourmente autant de fois qu'elle est imaginée ; « D'vn esprit afiligé les aprehensions c< Surmontent la rigueur des exécutions.
« Il faut plorer pourtant , les complainctes et larmes « Me restent à présent au lieu de toutes armes. » Aa Dieu si ie pouuoy par le bras vigoureux , De mon père tourner ce sort si rigoureux , Tout n'iroit que très-bien ; mais cette roide lance Qui a brisé d' Ammon la moins forte puissance ,
Et a fait les enfans de Galaad seigneurs
De ce peuple, et devint de leurs chasteaux meilleurs,
Ne sçauroit m'affranchir de Festroite promesse,
Ni de ce vœu par qui mon contentement cesse.
Tout le pals les fruits de la victoire sent,
Et d'elle toutesfois ma ruine dépend.
HelasI père lephté, ce beau repos publique
Te cause , iniurieux , ton malheur domestique :
Tu remplis Israël de liesse et d'honneurs,
Et ta poure maison de vergoigne et de pleurs.
La haute pyramide où tu fais ton trophée
N'est de marbre ou de bronze en flammes estophee ,
Mais du triste abandon de ta fille , ton sang ,
Qui est vraye semence et seule de ton flanc.
Plorons donc par deux mois, ô mes chères compaignes
Et faisons retentir les bossues montaignes;
Deux mois sont nostre but , car quand bien ie voudroy
Larmoyer plus long temps, courte ie demeuroy.
Deux mois donc font mon tout; maintenant , 6 pucelles,
Il faut fournir ce tout de larmes éternelles,
Il faut toutes oster les bondes de nos yeux,
Et faire ruisseler des torrens furieux ,
Et combien que la source en soit inespuissable ,
Si la faut-il tarir dans ce but misérable.
amiables cris, ô sanglots gratieux,
larmes, mon confort, souspirs delitieux!
ie quite à tousiours la brusque gaillardise,
le quite pour iamais la gaye mignardise ,
l'abandonne l'honneur et les beaux omemens,
Et tous ces afiquets , ces riches vestemens.
le hay la gayeté de vos Galaadites ,
D'ANDRE DE RIVAVDEAV. I»
Et leurs yeux pour le sac des vaincus Ammonites ; Ce qui me fasche seule à tous agrée et plaist. Ce qui les rend contens à moy seule deplaist. Voyez comme desia mes cheueux se hérissent , Comme mes yeux d'azur égarés s'éblouissent »
Comme mon front se ride » et mes temples à plat S'enfoncent au cerneau , vn pous les contrebat. Mes iouês au dehors l'ordre de mes dens forment, Et la belle rondeur de ma face difiorment; Ma bouche se temist , mon naiz est trop ouuert, . Et mon visage tout d'vne nue couuert.
Sur les mains i'ay la crasse et sur les dens la rouille , Mon palle teint iaunist, ma coiffure se souille Pour n'estre plus changée , et mon chef languissant Qui tire contrebas m'est vn fardeau pesant.
Mal s'accordent vraiment la chagrine tristesse , L'ennuy, le desespoir auec la gentillesse ; Ores me plaist l'horreur, or la rusticité Et contre ma façon ie n'ay la propreté.
He Dieu ! que me sert-il qu'vn si grand personnage Me soit seigneur et père , et qu'il ait en seruage Mis le Roy d'vne gent? qu'il ait, victorieux, Fait ses frères puissans, redoutés, glorreux? Lâsl helas, que me sert ceste fleur agréable, Ceste beauté nagueres à tous esmerueillable?
quel monstre nouueau I ce qui proflte à tous , Ce qui est souhaitable et honorable et doux , Acroist mon creue-cœur, car d'autant qu'il me tente De mille passions mon regret il augmente.
Le fais de poureté aux hommes soufTreteux Ne semble si pesant , ni si calamiteux ;
Aux hommes sans honneur vne honte auenue
N'est pour bien grande honte estimée ou tenue.
Ceux qui tombent de bas ne se blessent pas tant
Ck)mme vn qui cheoit de haut et se froisse en tombant.
Ma beauté, ma grandeur, mon ame généreuse
Me font plus clairement paroistre malheureuse,
Et ne seruent rien mieux; làs, ie suis hors d'espoir
De pouuoir pour iamais les doux fruits receuoir
D'vn sacré mariage! Ahl beauté inutile,
Oisiue, de néant, déplorée, infertile.
Toute semblable au fruit, en vain délitieux,
Des plantes de Noé, qui pour estre trop vieux
Se suranné et s'aigrit, se tourne ou bien s'esuente
Premier que d'estre beu, ou qu' estre mis en vente.
Tu ressembles encor' la rose qui s'ebat
Et s'egaye au matin , puis le soir se rabat ,
Quand vn zephird doux de Tespine la iette
Toute efueillée en bas et non plus vermeillette ,
Sans que plaisir elle ait apporté nullement
A l'homme pour flairer et voir premièrement ;
Tels sont les fruits nouueaux qui donnent espérance
De se faire cueillir bientost en abondance ,
Quand des Scythes transis le souffleur importun
Tous les arbres chargés croule iusques à vn ,
Et déterrant enfin l'esbranlee racine,
D'vn effort tonnerreux les renuerse et ruine ,
Ou quand vn tourbillon brazille et cuist les fleurs ,
Ou bien baie les fruits et pourrist desia meurs,
Fraudant le long trauail et debaucheant Patente
Du triste iardinier qui s'en deult et lamente.
D'ANDRE DE RIVAYDEAV. 141
Dieu, ie n'auray donc la bénédiction Que ta main saincte espand sur la conionclion De rhomme et de la femme? Dieu, nulle lignée Pourra sortir de moy qui te soit destinée »
Comme mon père fut, et comme fut celuy Qui apaisa naissant de sa mère Tennuy, Lorsque Dieu visita la foy Abrahamite , Lequel creut que seroy t sa semence beneite , Et qu'il luy fust prédit sur le val Mambrien Que Sara passeroit Fhonneur Âgarien , Et combien que des mois la source naturelle i^r le nombre des ans se fust tarie en elle , Combien qu'apparemment très-impossible il fust Qu'après quatre vints ans encore elle conceust , Son ventre s'ouuriroit, et les Isaacites Entreprendroyent les droits des Gers Ismaélites. Âa , filles , plorons donc , plorons y il est très- vray Que pareille faueur iamais ne receuray. rage, ô cruauté , la condition mienne N'aconsuiura iamais la Bathuêliene, La niepce de Nachor, qu'vn fidèle seruant Par son maistre obligé d'vn gardable serment, Fut quérir bien fort loing pour elle faire naistre Le nombreux Israël à Isaac , son maistre , « Suiuant la voix de Dieu , qui guide le veil sien « Irretractablement d'vn éternel lien. »
Lia, 6 Rachel, 6 toutes deux heureuses.
Vous ne sentistes pas mes peines douloureuses ! Pour chascune de vous lacob seruit sept ans , Et ne s'ennuya point de ce double long temps;
m PREUIBR LIVRE
Mesmement pour Rachel , et luy fut court ce terme »
Car il portoit au cœur vue amour grande et ferme ,
Et très-bien employé son seruice estimoit,
Quand, content, il iouit de celle qu'il aimoiti
Comme commimement vne chose espérée
a Plus attendue el e est, plus elle est désirée;
« Hais personne ne peut de moy rien espérer, »
Ni Tatendre long temps et plus le désirer.
Pourtant Rachel n'estoit ni de meilleure race
Ni de parens meilleurs , ni aimable sa face
Plus que la mienne estoit, ni tout cela qui peut
Contenter yn mari tel que son lacob fut.
Rachel n'eut onques rien plus que moy désirable ,
Fors sa condition , qui ne fut pas semblable
A mon cruel destin; son ventre généreux
Tige d'vn peuple grand, fut beaucoup plus heureux.
Mais ie semble, ô fureur! aux aubespins stériles
Qui paroissent floris entre les rencs fertiles
Des pommiers porte fruit, dont le courroucé bras
Du maistre fait verser les cimes contre bas.
bon Dieu, le despit me tranche la paroUe, Et peu s'en faut ma vie auec la voix s*enuole. Il est tant d'autres maux qui , combien qu'ils soyent grans Combien que leur riguœur dure par beaucoup d'ans , Qu'après auoir souffert , on espère ressource. Car le temps passager en son isnelle course a Altère et tourne tout, et le très-amer fiel, « Par le tour des saisons se radoucist en miel , « Le miel en amertume, et la nature et estre a Des choses se refond, car le temps est le maistre.
lyAMDRS DE RIVAVDEAV. 143
« Mais ce n'est pas ici que le temps vigoureux « Peut ou doit exercer son efifort valureux.
c Le temps ne peut changer les fieres destinées « Ni les choses de Dieu aux hommes ordonnées , « Qui sont sans repentir; car Dieu a adiousté « Aux inchangeables vœux Taigre nécessité.
« nécessité dure, ô compagne fascheuse « Des vœux, et qui les suis d'vne trace orgueilleuse, a Qui as les mains d'airain armées de cousteaux , » De coings et de boulets et de pesans marteaux, De tenailles et crocs, qui romps, froisses et casses, Soubs qui ployent le Ciel , et les contrées basses De la terre subiecte ; et tous les elemens Portent, comme vassaux, les fermes iugemens \ Car Dieu le veut ainsi ; tu m'ostes , ô cruelle , D'vn vertueux mari l'amitié saincte et belle ; Cela me fait plorer, car i'ai regret plus grand De ce dont mon ieune âge est encor ignorant. le veux ce que ie n'ay et le veux dauantage Pour ne l'entendre point, et mon très-prompt courage S'eschaufife en son désir, et veut plus fort auoir Ce qu'il ne peut iamais ni cognoistre ni voir, Que s'il le pouuoit mieux , et n'est folle ou légère Ma forte conuoitise , et nulle autre plus chère A ce sexe a esté , de qui le plus grand heur Est aux enfantemens, premiers fruits au Seigneur, De qui le temps passé la très-haute prudence Les femmes a béni pour leur seule semence.
Aa demourray-ie ainsi , poureté bassement Sans enfans, sans honneur et sans contentement? Ce n'est point la famine ou la desconfiture,
Et, perte du pals, de la guerre riniure.
Qui me vole mon bien, mon soûlas, mon désir, Mon gratieux espoir, mon bonheur, mon plaisir. Dieu , leue ta main , et ta griefue iustice Qui rigoureusement persécute mon vice; Mais mon père qui t'a fidèlement serui, Dieu, ce chastiment auoit-il desserui?
Ni celuy qui fendit, d'vne verge puissante, De la vermeille mer la course violente , Et veit derrière soy le maudit Pharaon Remascher en mourant l'Egyptien sablon ; Et qui par les déserts, d'vne excellente grâce, Entretint quarante ans le mutin populace , Et le maintint vainqueur, mon père surmonta ; Ni celuy qui après dans le lourdain planta Douze pierres qui or apparaissent fichées, Tesmoignage éternel des ondes asséchées , Qui força Hericon , el feit pendre le Roy De Gai , feict Tautel et y graua la loy, Dont après pour tousiours la marque Hebaliene Auertit ses neueus de la victoire siene ; Qui print Hierimoth, Dabir, Macede, Eglon, Lachis , Lebne , Gazer, Assedoth et Hebron ; Qui allongeant le iour creust du soleil la peine , Lorsque Dieu obéit à la parole humaine :
Qui les pals suiets de bien trente et vn Roys Feit porter desconfits les hébraïques loys.
Ni lude successeur, Othoniel , Debore , Ni le vaillant Barac ni Gedeon encore , Qui issu pauurement du sang Manassien, Du cruel Madiad sauua le peuple sien :
D'ANDRE DE DIVAYDEAY. 145
Lorsqu'au chesne d'Ephra la puissance diuine
Fortifia sa foy d'vn admirable signe ,
Et le feu du rocher feit ardre tout soudain
Le potage et la chair et les pains sans leuain ,
Et lorsque la toison fut la nuit arrosée ,
Le champ demeurant sec , d'yne humide rosée ;
Et puis yne autre nuit vn miracle nouueau :
La toison devint sèche et le champ fut plein d'eau.
Le bien fait de ceux-là ne fut plus profitable
Aux yeux du Seigneur que l'acte mémorable
Sur le pais d'Âmmon : TEleazarien ,
Lequel le Suriene et le fil^Zambrien
D*vn seul coup transpercea, eut pour ceste œuure belle
De sacrificature alliance éternelle.
Mais, hélas I lephté, quoy? ô perel quel loyer
T'est donné , qui te fait pour iamais larmoyer !
Et moy, au peu de temps qui encore me reste,
Par deux coulans ruisseaux de cette triste teste ,
En déplorant le tien , et mien plus grand malheur,
Yomiroy par les yeux peut-estre ma douleur.
Aa , mois , vous défaillez , mon mal ne faut encore Vous serez tost passés , et mon mal commence ore ; que deux mois sont courts I à Dieu , filles , à Dieu, Mon père , ma maison , Galaad , peuple Hebrieu ! Amyes, or c'est fait, ie m'en vay, le temps passe; Or, il faut que le vœu de mon père se face.
l'ay tout ploré pour moy, maintenant il m'est doux De plorer sur la fin pour ma mère et pour vous ; l'ay dompté mon ennuy ; ma vaillante poitrine Veut voir exécuter la volonté diuine;