‹ Les vacancesChapitre 10 sur 28 · LUCIE · texte numérisé non relu

LUCIE

Mon bon père, vous n'êtes pas bien changé non plus. J'ai tant et si souvent pensé à vous ! C'est comme si vous étiez parti de la veille. )>

Se souvenant tout à coup de sa mère :

« Ah ! ma pauvre mère ! Ne voilà-t-il pas que je l'oublie dans mon bonheur de vous revoir! Vite, que je coure lui dire »

Et Lucie allait s'élancer vers la maison blanche, mais son père lui saisit le bras, et la retenant fortement :

« Tu vas la tuer en lui apprenant mon retour sans ménagement. Ces messieurs y sont; va voir si c'est bientôt fait et quand il me sera permis de serrer contre mon cœur ta mère, ma Lucie, ma chère femme, ma bonne et sainte femme, que j'ai bien pleurée, va. y>

Lucie promit à son père d'être bien raisonnable, bien calme; et, courant de toutes ses forces vers la maison, elle y entra toute haletante, mais si

« Mon père! mon père! » répéta Lucie en se jetant à son cou.

joyeuse, si éclatante de bonheur, que sa mère la regarda avec surprise.

« Maman, chère maman, dit Lucie en se jetant à son cou, que je suis contente, que je suis heureuse!

— Contente? heureuse?... Qu'y a-t-il donc? » Elle regarde avec inquiétude Lucie, qui ne peut

retenir ses larmes, puis MM. de Rugès et deTraypi.

<c Heureuse! et tu pleures? et ces messieurs me parlaient tout à l'heure de bonheur de retour,...

de Ah! je crois comprendre! On a des nou

velles!... des nouvelles... de ton père! »

Lucie ne répondait pas ; elle embrassait sa mère, riait, pleurait.

FEMME LEGOMTE.

Mais réponds, réponds donc... Messieurs, par pitié, dites-moi.... Lucie, parle. Ton père...?

— Est près de toi, ma femme, ma Françoise! "» s'écria Lecomte qui avait suivi Lucie.

Il s'était approché de la porte restée ouverte, il avait tout entendu, et, n'ayant pu contenir son impatience, il s'était élancé vers sa femme quand il la crut suffisamment préparée à le revoir. Il la saisit dans ses bras et poussa un cri d'effroi en la voyant pâle et inanimée.

« Je l'ai tuée, je l'ai tuée! cria-t-il. Messieurs, ma Lucie, faites-la revivre. Sot animal que je suis de n'avoir pu attendre quelques instants encore. Mais aussi, c'était trop fort ! Savoir sa femme à deux pas de soi et ne pouvoir l'embrasser après six ans d'absence, c'est trop pour la force d'un homme.... Ma Françoise, ma chère femme, reviens à toi; regarde-moi, parle-moi. C'est moi, ton mari. »

Lucie faisait sentir du vinaigre à sa mère, M. de Rugès la fit étendre par terre, et kii jeta quelques gouttes d'eau au visage. Lecomte, à genoux près

d'elle, soutenait sa tête dans ses mains ; Lucie, à genouK de l'autre côté, frottait de vinaigre les tempes de sa mère et en mouillait ses lèvres.

Peu d'instants après, Françoise ouvrit les yeux, regarda Lucie, lui sourit, puis, se sentant soutenue du côté opposé, elle tourna la tête, regarda son mari et, faisant un effort pour se soulever, se jeta à son cou et sanglota.

« Elle pleure, il n'y a plus de danger, dit M. de Rugès. Nous sommes inutiles maintenant. Laissonsles à leur bonheur; la présence d'étrangers ne pourrait que les gêner. »

Et, sans faire leurs adieux, ils sortirent de la maison blanche, fermant la porte après eux et emmenant les enfants, qui s'étaient groupés à l'entrée pour voir la scène de reconnaissance.

On parla peu au retour; chacun était touché et attendri du bonheur de ces braves gens. Les événements si inattendus de la journée avaient vivement impressionné les enfants; la rencontre de Lecomte avait presque fait oublier la vanterie et la poltronnerie de Léon. Sophie cherchait à rappeler ses souvenirs pour les raconter à ses amisson naufrage, la perte de sa mère, de son oncle et de sa tante, de son cousin Paul qu'elle aimait comme un frère, les dangers qu'elle avait courus, le second mariage de son père, suivi de si près de la mprt de ce dernier protecteur de son enfance, les mauvais traitements de sa belle-mère, tous ces événements se représentèrent si vivement à son

souvenir, qu'elle ne comprit pas comment elle avait pu les oublier et n'avait jamais éprouvé le désir d'en parler.

En approchant du château, MM. de Rugès et de Trajpi recommandèrent encore aux enfants de ne pas parler à Mme de Rosbourg du retour de Lecomte, avant qu'ils le lui eussent appris eux-mêmes avec ménagement, de crainte du saisissement que pouvait occasionner cette espérance.

« Car, dit M. de Traypi, il est très possible que M. de Rosbourg et Paul aient pu s'échapper de leur côté, comme l'a fait Lecomte. D'après le peu qu'il m'a raconté, les sauvages qui les ont pris ne sont pas féroces, et ils sont heureux de pouvoir enlever des Européens, qui leur apprennent beaucoup de choses utiles à leur vie sauvage. »

Les enfants promirent de ne rien dire qui pût attrister ou émouvoir Mme de Rosbourg, et ils rentrèrent chez eux, Léon heureux d'échapper aux reproches de son père, tous les autres fort préoccupés des espérances que devait éveiller le retour de Lecomte.

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