NOUVELLE SURPRISE
ours
o n s 1 e u r de Traypi -^ était parti depuis deu\ jours; on altendait avec impatience son retour, ou tout au moins une lettre de lui. Pendant ces deux Mme de Rosbourg et Marguerite,
suivies de toute la bande d'enfants, avaient été
matin et soir passer quelques heures à la maison blanche. Mme de Rosbourg avait fait faire un habillement complet à Lecomte et avait donné à Françoise l'argent nécessaire pour le monter en linge, chaussures et vêtements. Elle aimait à voir les visages radieux de Françoise, de Lucie et de Lecomte, depuis leur réunion ; elle espérait de la bonté de Dieu pour elle-même un pareil bonheur. Elle ne cessait de questionner Lecomte sur son mari, sur son naufrage, sur ses chances de salut et de retour. Lecomte, heureux de parler de son commandant, racontait sans jamais se lasser, et ne permettait pas même à sa femme de l'interrompre. Lucie jouait pendant ce temps avec les enfants, leur montrait à tresser des paniers avec des joncs, à faire des colliers et des bracelets avec des coquilles de noisettes ou des glands évidés et découpés à jour. Ils aidaient Lucie à bêcher et arroser le jardin, à cueillir les fraises, les groseilles, les framboises. Marguerite s'échappait souvent pour dire un mot d'amitié à Lecomte, pour écouter ce qu'il disait de son papa, dont elle n'avait aucun souvenir, mais qu'elle aimait à force d'en avoir entendu parler à sa maman. Lecomte baisait les petites mains de Marguerite, quelquefois même il baisait ses belles boucles noires ou ses joues roses et potelées.
« Mon pauvre commandant, disait-il en soupirant, serait-il heureux de vous revoir ! »
L'après-midi du troisième jour, Mme de Ros-
bourg et les enfants rentraient, après avoir passé deux heures chez Lecomte et Françoise. En approchant du perron, elle crut reconnaître M. de Traypi. Impatiente de savoir s'il lui rapportait des nouvelles de son mari, elle hâta le pas, et, montant rapidement les marches du perron, elle se heurta contre... M. de Rosbourg lui-même. Tous deux poussèrent ensemble un cri de bonheur ; Mme de Rosbourg tomba dans les bras de son mari en sanglotant et en remerciant Dieu. Elle ne pouvait croire à son bonheur. Elle embrassait son mari; elle le regardait pour s'assurer que c'était bien lui; son cœur débordait de joie. Après les premiers instants de joyeux saisissement, M. de Rosbourg, sans quitter sa femme, regarda les enfants groupés autour d'eux et chercha à reconnaître sa petite Marguerite; ses yeux s'arrêtèrent sur Sophie.
<( Sophie ! s'écria-t-il. Je ne me trompe pas : c'est bien Sophie de Réan. Pauvre enfant ! comment est-elle ici? Mais, ajouta-t-il, Marguerite! ma petite Marguerite! N'est-ce pas cette petite JDrune si gentille, qui me regarde d'un air tendre et craintif? »
Marguerite, pour toute réponse, se jeta dans les bras de son père, qui l'embrassa tant et tant que ses joues en étaient cramoisies.
Quand il eut recommencé cent et cent fois à embrasser sa femme et son enfant, il s'avança \err Sophie, et, la prenant dans ses bras, il l'embrassa deux ou trois fois.
« Pauvre petite! dit-il. Quels affreux souvenirs elle me rappelle! Oi^i est son père? Par quel hasard se trouve-t-elle avec vous?
— Mon bon commandant, répondit Sophie, je vous expliquerai tout cela. Mon pauvre papa est mort il y a longtemps, ajouta-t-elle en baissant la voix et en essuyant une larme; mais Paul, mon cher Paul, où est- il? Vit-il encore?
M. DE ROSBOURG
Paul est un grand et beau garçon, ma chère enfant; il est ici ; il déballe et range nos affaires.
SOPHIE
Oh!... que je voudrais le voir, ce cher Paul! Dans quelle chambre est-il, que je coure le chercher.
M. I)E ROSBOURG
Près de celle de ma femme; c'est celle qu'on m'a donnée et où Paul a monté mes effets. y>
Sophie courut à cette chambre ; on entendit des *cris de joie, des gambades, des rires, et bientôt on vit accourir Sophie entraînant Paul, un peu honteux de se trouver en présence de tous ces visages inconnus.
« Viens, mon garçon, lui cria M, de Rosbourg, ce ne sont pas des sauvages; pas de danger à courir, va! D'ailleurs tu es homme, toi, à aller en avant, jamais en arrière. En avant donc et embrasse tes amis. Voici ma femme d'abord, puis ma petite Marguerite, puis.... Ma foi, je ne connais
■pas les autres, mais, comme nous sommes en pays ami, embrassons-les tous pour faire connaissance ; ils diront leurs noms après. »
La m(Mée fut générale ; tout le monde s'embrassait en riant. La belle et aimable figure de Yï. de Rosbourg avait déjà séduit tous les enfants; Tair déterminé de Paul, sa taille élevée, son apparence vigoureuse, sa figure intelligente et bonne, disposèrent en sa faveur les cœurs des enfants. M. de Rosbourg se retira en riant, avec sa femme; Sophie présenta Paul à tous ses amis.
(c Voici d'abord Marguerite, la fille de notre bon capitaine; c'est elle qui est la plus jeune et avec laquelle je me suis le plus amusée et disputée; nous te raconterons tout cela. Voici mes chères amies Camille et Madeleine, si bonnes, si bonnes, qu'on les appelle les petites filles modèles. Voici notre petit ami Jacques de Trajpi, un petit malin, mais bien bon. Voici Jean de Rugès, qui a douze ans comme toi et qui fera la paire avec toi pour le courage et la bonté. Voici enfin son frère, qui s'appelle Léon et qui est notre aîné à tous; il a treize ans. »
Paul ne tarda pas à se mettre à l'aise avec ses nouveaux amis. Sophie l'accablait de questions sur ce qui lui était arrivé ; il promit de tout raconter quand on serait un peu plus posé. Il parla de M. de Rosbourg avec une tendresse et une reconnaissance qui touchèrent Marguerite jusqu'aux larmes.
MARGUERITE
Comme vous aimez papa, monsieui* Paul ! Alors je vous aimerai bien aussi.
PAUL
Si vous m'aimez, Marguerite, vous m'appellerez Paul tout court et pas monsieur.
Oh! je ne demande pas mieux, et, quand nous nous connaîtrons bien, demain par exemple, nous nous tutoiei^ons : c'est si gênant de dire vousl
PAUL
Tout de suite, si tu veux, Marguerite; d'abord je te connais beaucoup; car ton papa me parlait souvent de toi.
MARGUERITE
Et Sophie ne m'a jamais parlé de toi.
PAUL
Gomment, Sophie, tu m'avais oublié?
SOPHIE, trislement.
Oublié, non, mais tu dormais dans mon cœur, et je n'osais pas te réveiller. Je t'avais cru mort, et puis j'ai été si malheureuse que je suis devenue égoïste et je n'ai pensé qu'à moi; j'ai perdu l'habitude de penser au pass€ et à ceux qui m'avaient aimée.
JEAN
Ne croyez pas ce qu'elle dit, Paul; Sophie est bonne et très bonne, elle dit toujours du mal d'elle-même. Pauvre Sophie, elle vous racontera ses trois années de malheur. )>
Jacques s'avança vers Paul, et, se mettant sur la pointe des pieds pour l'embrasser, il lui dit :
(c Je vois dans tes yeux que tu seras mon ami : tu aimeras bien ma petite amie Marguerite, n'est-ce pas? Nous la protégerons à nous deux quand elle en aura besoin. ))
Paul embrassa Jacques en souriant et lui promit d'être son ami dévoué et celui de Marguerite,
Léon ne disait rien; il semblait piqué de ce que Sophie n'avait ajouté aucune réflexion aimable en le nommant. Il se laissa pourtant embrasser par Paul. Camille et Madeleine souriaient et attendaient, pour faire plus ample connaissance avec ce dernier, que le temps eût augmenté leur intimité.
Bientôt on entendit sonner le dîner; chacun s'apprêta à se rendre au salon. Mme de Rosbourg y entra radieuse, appuyée sur le bras de son mari, qui tenait sa petite Marguerite par la main.
La joie, le bonheur étaient sur tous les visages; Sophie et Paul avaient mille choses à se demander. Sophie parla tant et tant, qu'à la fin de la journée elle lui avait raconté tous les événements importants de sa vie depuis leur séparation. Les enfants firent promettre à Paul de leur raconter à tous ensemble ce qui lui était arrivé depuis le naufrage. M. de Rosbourg fît la même promesse à ces dames et à ces messieurs.
SOPHIE
Mais dis-moi, Paul, comment et avec qui es-tu arrivé ici, à Fleurville?
PAUL
Avec M. de Traypi, que le commandant a trouvé au ministère comme il arrivait lui-même pour annoncer son retour et expliquer sa longue absence. Nous étions à Paris depuis une demi-heure, le commandant très impatient de revoir sa femme et Marguerite, qu'il ne savait trop où chercher ni où trouver, et moi très tranquille, parce que je n'imaginais pas que tu fusses en vie et encore moins ici. Je croyais que tu avais du périr avec ton papa, dans cette vilaine caisse où l'on t'avait mise par une tempête si affreuse et avec des vagues hautes comme des maisons.
SOPHIE
Je t'avais cru mort aussi. C'est par le Normand que je t'ai su vivant et chez les sauvages.
PAUL
Le Nonnandl Tu as vu le NormamU Quand? Où cela? Où est-il? que j'embrasse ce brave homme si bon, si dévoué! Nous l'avons bien regretté, et nous pensions que les sauvages l'avaient tué.
SOPHIE
Il y a trois jours seulement que le Normand est revenu, après s'être échappé de chez les sauvages et après vous avoir cherchés et attendus pendant quatre ans. Nous l'avons rencontré, par hasard^, dans la forêt.
PAUL
Brave homme! que je serai content de le revoir!
MARGUERITE
Nous irons le voir demain et nous lui annoncerons le retour de papa; il en sera aussi heureux que nous, car il l'aime!... il l'aime! autant que maman et moi.
JACQUES
Et après, tu nous raconteras tes aventures. Tu es resté cinq ans chez les sauvages?
Tu le sauras demain, et hien d'autres choses encore. Il est trop tard pour commencer.
— - Mes enfants, dit Mme de Fleur ville, il est tard; votre nouvel ami Paul doit être fatigué.... M. DE ROSROURG, interrompant.
Paul fatigué! Il en a fait bien d'autres avec moi! Nous avons passé des nuits et des jours à travailler, à marcher, à veiller. Il est maintenant robuste comme un vrai marin.
— Mais les nôtres, qui n'ont pas eu comme lui l'avantage d'une si terrible éducation, cher commandant, répondit en souriant Mme de Fleur ville, ont vraiment besoin de repos. Tous ont pris une part si vive au* bonheur de Marguerite, ({u'ils ont comme elle besoin d'une bonne nuit pour se remettre. Demain ils seront de force à lutter avec Paul. »
M. de Piosbourg ne répondit que par un salut gracieux, et, attirant à lui Marguerite et Sophie, il les embrassa avec tendresse.
« Oli! papa, dit Marguerite en serrant les bras
autour de son cou, que c'est ennuyeux de vous quitter et de me coucher !
— Je vais prolonger la soirée en montant jusque chez toi, mon enfant », répondit M. de Rosbourg,
Et, la prenant dans ses bras, il l'emporta jusque
dans sa chambre, à la grande joie de Marguerite, qui répétait en l'embrassant :
« Oh! que c'est bon un papa! maman avait bien raison.
M. DE ROSBOURG
En quoi avait raison ta maman? Que disait-elle?
— Maman disait que vous étiez le plus beau et le meilleur des hommes; que sans moi elle mour-^ rait de chagrin ; qu'elle ne pouvait pas être heureuse sans vous, et beaucoup d'autres choses encore. Et puis elle pleurait si souvent et si
Il se mit à genoux près d'elle. (Page 14a.)
fort, que je pleurais quelquefois aussi; alors elle
essuyait ses yeux, elle souriait et m'embrassait. »
Tout en causant, Marguerite s'était déshabillée.
MARGUERITE
,A présent, papa, je vais faire ma prière; voulezvous la faire avec moi?
M. DE LOSBOURG.
Oui, je le veux, mon enfant chérie. Prions ensemble, remercions Dieu. »
Et, passant son bras autour de sa petite Marguerite, il se mit à genoux près d'elle et récita avec elle le Pater, V Ave et le Credo. Elle ajouta ensuite :
(( Mon Dieu, je ne vous prie plus pour le retour de mon cher papa, puisque vous me l'avez rendu; mais je vous remercie du bonheur que vous nous avez donné à tous les trcis. Faites, mon Dieu, que pour vous en remercier je sois toujours bonne et sage, et que je fasse le bonheur de ce cher papa et de ma pauvre maman qui a tant pleuré. »
En finissant, elle se jeta au cou de son père, qui, vaincu par son émotion, la serra dans ses bras et la couvrit de baisers en sanglotant. Marguerite effrayée lui demanda :
(( Papa, cher papa, qu'avez-vous? Pourquoi pleurez-vous ainsi?
— Mon enfant, ma Marguerite chérie, c'est le bonheur qui fait couler mes larmes; c'est la joie, k. reconnaissance envers Dieu qui m'a ramené près de vous pour jouir d'un bonheur presque trop
grand pour ce monde. Mon Dieu, être si heureux après tant d'années de désolation ! »
Et, posant Marguerite dans son lit, il se remit à genoux près d'elle et pria, la tête appuyée sur la main de son enfant; quand il releva son visage baigné de larmes, elle était endormie. Il essuva la main humide de Marguerite, baisa son joli front l)lanc et pur, lui donna sa bénédiction paternelle, et sortit en se retournant plus d'une fois pour regarder cette charmante petite figure dormant si paisiblement et si gracieusement.
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LA MER P:T les SAUVAGES
Le lendemain on se réunit plus tôt que d'habitude. Les enfants firent honneur à un premier déjeuner, que Paul mangea avec délices, s'extasiant sur la bonté du lait, l'excellence du beurre normand ; il retrouvait en chaque chose des souvenirs d'enfance, et il regardait avec bonheur et reconnaissance son cher commandant qui lui tenait lieu de père. L'excellent M. de Rosbourg, non moins heureux que Paul, répondait à ses regards par un sourire affectueux:. Devinant un peu d'inquiétude dans les yeux de Paul :
« Ne crains pas que je te plante là, mon garçon, lui dit-il. Nous sommes de vieux compagnons et nous resterons bons amis. Tu es mon fils, tu le sais; n'ai-je pas promis à ton pauvre oncle de Réan d'être ton père? Au lieu d'un enfant, j'en aurai deux ; c'est une nouvelle bénédiction du bon Dieu quand on les a de premier choix comme toi et ma petite Marguerite. »
On sortait de table; Paul et Marguerite saisirent chacun une main du commandant et la couvrirent de baisers. Il en rendit un à Paul, une douzaine à Marguerite ; il fît un signe de tête amical à Sophie, et il offrit le bras à Mme de Fleurville pour la ramener au salon. La journée se passa à faire connaissance ; on mena Piiul voir toute la maison, le potager, la ferme, les écuries, le parc, le village, le petit jardin et les cabanes. Puis on alla faire tous ensemble une visite à Lecomte. En apercevant son commandant, il faillit tomber à la renverse. M. de Rosbourg lui témoigna une grande amitié et lui promit de revenir le voir et de s'arranger de façon à l'avoir toujours près de lui. Après dîner les enfants demandèrent à Paul de leur raconter ses aventures. Tout le monde se groupa autour de lui, et il commença ainsi :
« Sophie vous a raconté notre naufrage; mais elle ne sait pas comment il s'est fait qu'elle et moi nous soyons restés sur le vaisseau qui allait périr ; M. de Rosbourg me l'a expliqué depuis. Quand papa, maman, mon oncle et ma tante sont montés sur le pont, nous laissant en bas dans la chambre, on avait déjà mis à la mer les chaloupes : le commandant, voyant le vaisseau prêt à s'engloutir, fit partir le plus de monde possible sur la première chaloupe et ordonna à ses gens d'enlever les personnes qui restaient et de les sauver de gré ou de force en les faisant passer sur la seconde chaloupe. Des matelots enlevèrent maman et ma tante malgré
leurs cris. Papa et mon oncle voulaient aller nous chercher; on leur dit que nous étions déjà embarqués. Dans le tumulte et la frayeur du naufrage, c'était vraisemblable. On les jeta dans la chaloupe, où ils trouvèrent maman et ma tante, qui nous appelaient à grands cris. Papa voulut s'élancer sur le vaisseau, on le retint de force; mon oncle cria : « Attendez-moi ! » et remonta sur le bâtiment. Il ne me vit pas ; j'étais derrière le commandant ; mais il aperçut Sophie, il la saisit dans ses bras et courut à la chaloupe ; on avait déjà coupé la corde qui la retenait au vaisseau, et, sans écouter ses supplications et les cris de ma pauvre tante, ils s'éloignèrent. I.eur chaloupe, trop chargée, fut presque immédiatement engloutie par une vague énorme, avant que mon oncle l'eût perdue de vue. Alors mon oncle voulut au moins me sauver ainsi que Sophie ; il me demanda au commandant, qui lui représenta l'imprudence de se risquer tous ensemble sur une planche ou un morceau de mât brisé. Le Normand proposa de mettre à la mer un grand baquet où mon oncle pourrait tenir avec Sophie, (c Et Paul ! dit mon oncle : je ne partirai « pas sans Paul. » Comprenant enfin que, s'il me prenait avec lui, le baquet ne pourrait plus supporter le poids, il consentit à me confier au commandant, qui lui jura qu'il ferait tous ses efforts pour me sauver, qu'il me soignerait et m'aimerait comme si j'étais son propre fils. Mon oncle partit avec Sophie; je pleurais, car je croyais bien qu'ils
allaient s'engloutir comme les chaloupes. Le bon Normand et M. de Rosbourg ne perdirent pas de temps pour faire un radeau, sur lequel le Normand mit un petit tonneau d'eau et des provisions; il passa une hache à sa ceinture et à celle du commandant, pensa aux rames, à la boussole, et je me trouvai sur le radeau, dans les bras du commandant. Il regardait son pauvre vaisseau d'un air aussi triste que mon oncle m'avait regardé en me quittant; et, quand le vaisseau acheva de se briser et fut enlevé par les vagues, je vis pour la première fois des larmes dans les veux de mon cher commandant. Il se détourna, passa le dos de sa main sur ses yeux et reprit tout son courage. Je ne voyais plus le baquet de mon oncle; les vagues étaient trop hautes. Pendant que le Normand ramait, M. de Rosbourg me posa sur ses genoux en me disant : « Dors, mon garçon, dors sur les genoux de ton (c père, tu seras à l'abri des vagues ; appuie ta tête (( sur ma poitrine. » Je craignais de le fatiguer; il me prit la tête et l'appuya de force sur son épaule. Je ne voulais pas m'endormir, mais je ne sais comment il arriva que cinq minutes après je dormais profondément. Je m'éveillai au jour; ce bon M. de Rosbourg n'avait pas bougé pour ne pas m'éveiller, et, craignant que je n'eusse froid, il m'avait couvert avec son habit. En lui prenant les mains, je sentis qu'elles étaient raides de froid. Je le priai de remettre son habit, l'assurant que j'avais bien chaud. « Au fait, dit-il, voici le soleil qui commence à
(c chauffer; la lune était moins agréable, n'est-ce (( pas, le Normand? Cette diable de lune ne doni e pas beaucoup de chaleur. »
(( Et, me posant sur le radeau, il reprit son habit
et le remit non sans quelque peine sur ses épaules glacées.
M. DE ROSBOURG, viailt.
Tu exagères, mon garçon ; tu me fais meilleur
que je ne suis ; la nuit avait été froide, mais pas autant que tu le dis.
PAUL
Je ne dis que la vérité, mon père. Quant à vous faire meilleur que vous n'êtes, ce serait bien difficile, pour ne pas dire impossible, »
Tout le monde ayant applaudi des mains et de la voix, M. de Rosbourg se leva en riant, salua de tous côtés, embrassa sa femme, Marguerite et Sophie, serra les mains de Paul et revint s'asseoir en disant :
« Je rends la parole à l'orateur ; les interruptions sont défendues. »
Paul reprit en souriant :
ce Ce qui me fait rire maintenant me semblait bien triste alors. Je me voyais orphelin, séparé pour toujours de ceux qui m'aimaient et que j'aimais ; je n'espérais pas revoir Sophie ni mon oncle, et je me trouvais sur un misérable radeau, confié à la bonté de mon cher commandant, qui pouvait à chaque minute se trouver englouti avec moi au fond de la mer.
M. DE ROSBOURG
Il est certain que la position n'était pas gaie.
Le vent nous poussait vers la terre ; mais nous eûmes de la peine à aborder, parce qu'il y avait des rochers contre lesquels les vagues venaient se briser, et il fallut toute l'habileté de M. de Rosbourg et du brave Normand pour que notre pauvre
petit radeau ne fut pas mis en pièces. Enfin il entra dans une eau tranquille. Le Normand redoubla d'efforts avec ses rames, et nous nous trouvâmes sur le sable. Le commandant me prit dans ses bras et me porta sur le rivage à l'abri des vagues. Le Normand roula à terre le tonneau d'eau et le peu de provisions qu'il avait pu emporter sur le radeau. Il se mit à genoux près du commandant pour remercier le bon Dieu de nous avoir sauvés ! Je priais pour mes pauvres parents, pour toi, Sophie, et pour mon oncle, et je ne pus m'empècher de pleurer en pensant aux dernières heures que nous avions passées sur la Sibylle et à ceux que je ne reverrais plus jamais, jamais. Le commandant me serra contre son cœur et me dit : « Paul, tu es mon « fils! je suis ton père, le seul qui te reste en ce « monde ; et je jure que je serai ton père tant que « je vivrai. » Il a bien tenu parole, ce bon et cher père ; vous le verrez bien par la suite de mon histoire.
M. DE ROSBOURG
Paul , mon ami , tu racontes mal ; pourquoi diable vas-tu parler de moi quand nous étions trois sans abri, presque sans nourriture, et que tes amis attendent pour savoir comment le bon Dieu nous a tirés de là?
PAUL
Non, mon père, je raconte bien, car c'est mon cœur qui parle, et je serais un ingrat si je taisais toutes vos bontés pour moi.
— Papa, dit Marguerite en se jetant à son cou, vous avez interrompu; vous devez être mis à l'amende.
— C'est juste, dit M. de Rosbourg en l'embrassant; que faut-il que je fasse pour ma pénitence?
— Il faut que vous laissiez Paul parler de vous comme il l'entend et sans l'interrompre.
M, DE ROSBOURG, ridUt.
Diable! la pénitence est rude! mais c'est toi qui me la donnes : je me soumets. Parle, mon garçon, parle; ménage-moi, je t'en prie.
PAUL
Non, mon père, je dirai la vérité, toute la vérité; et j'en dirai bien d'autres, quand vous n'y serez pas.
M. DE ROSBOURG
Eh bien, ça promet. Merci bien, mon ami; tu veux donc me faire filer.
MARGUERITE
Oh! VOUS ne vous en irez pas, papa; je vous tiens prisonnier et nous vous gardons tous. »
Et elle s'installa sur les genoux de son père, qui la regarda avec tendresse et l'entoura de ses bras.
PAUL
Après avoir fait un maigre déjeuner de biscuit et d'eau, nous allâmes tous les trois à la recherche d'un abri pour y déposer nos provisions. On apercevait dans le lointain des arbres qui paraissaient former un bois. Le soleil commençait à piquer; le commandant craignait que l'eau du tonneau ne
se gâtât avant que nous eussions découvert une source ; aidé du Normand, il îe poussa à l'ombre d'un rocher un peu creusé par le bas. Il me proposa de me mettre là pendant que lui et le Normand iraient jusqu'au bois pour voir s'ils n'y trouveraient pas un ruisseau et des fruits ; mais je lui demandai de ne pas l.e quitter, et il m'emmena. Le chemin était difficile. Le Normand marchait en avant et brisait avec sa hache les joncs et les plantes piquantes qui l'empêchaient d'avancer. Je commençais à me repentir de les avoir suivis, quand le commandant, voyant mes bras tachés de saui^-, me prit sur ses épaules malgré ma résistance. Le Normand voulut me porter, mais le commandant hii dit : « Tu as une tâche plus rude « que la mienne, en marchant en avant et en me « frayant un passage aux dépens de ta peau, mon « brave Normand. 11 n'est pas lourd, ce garçon ! « Et puis est-ce qu'un enfant pèse jamais trop « sur les épaules de son père? » Le Normand obéit et marcha en avant. Je me repentis bien plus encore de n'être pas resté sous mon rocher quand je vis mon pauvre père trempé de sueur et plier malgré lui sous mon poids. Je lui demandai de me laisser marcher : il ne le voulut pas ; j'essayai de me glisser de dessus ses épaules : il me retint d'une main de fer et me dit : « N'essaye plus, car je t'attache <( si tu recommences ». Nous avancions lentement; nous mîmes plus d'une heure à arriver à cette forêt, car c'en était une. Le terrain y était assez
doux et uni. Le commandant me posa à terre, nous nous assîmes à l'ombre de ces grands arbres, qui étaient des palmiers-cocotiers et des palmiersdattiers. Le Normand nous apporta quelques noix de coco et aussi des dattes tombées des palmiers. Le commandant ouvrit une noix avec sa hache; il me fit boire l'eau ou plutôt !e lait qu'elle contenait : c'était frais et délicieux ; puis il me fit manger la chair de cette noix : je la trouvai excellente et je regrettai amèrement que ma pauvre Sophie ne pût pas en goûter avec moi. Sophie avait toujours été de moitié dans tous mes plaisirs, dans tous mes projets, dans toutes mes sottises même, car j exécutais ses idées, qui n'étaient pas toujours heureuses, il faut le dire'. Et maintenant je me la représentais dans ce vilain baquet qui sautait sur ces énormes vagues, et je croyais bien qu'elle était engloutie par la mer, ainsi que mon pauvre oncle. (Sophie lui tendlamain, il la serre elconlinve.) Je m'aperçus que mon père me regardait boire et manger, et ne mangeait pas lui-même : « Et vous, « mon père? lui dis-je. Prenez, vous avez chaud, (( vous avez soif. — Ne t'occupe pas de moi, mon « cher enfant; je suis un homme, un marin ; je sais « supporter la faim, la soif, le chaud, le froid. Je « suis content de te voir manger et boire de bon « appétit. — Ohî mon père, je n'ai plus faim ni
1. Voyez les Malheurs de Sophie, du même auteur. {Note de l'éditeur.)
« soif, si je Aie vous vois pas partager ces provi- « sions. Et/ le bon Normand, où est-ii? — Il est (( allé chercher d'autres noix, s'il peut en trou- « ver. » Je refusai de toucher à ce qui restait, et je priai si instamment le commandant de le partager au moins avec moi, qu il finit par y consentir. Je vis avec bonheur ses lèvres desséchées par la soif se tremper dans le lait si rafraîchissant des noix de coco. Quelque temps après, le Normand revint, apportant encore quelques noix et des dattes fraîches. Nous nous en régalâmes tous les trois. Je me sentais fatigué par la chaleur. Je voyais les yeux du commandant se fermer malgré lui. Le bon Normand paraissait aussi fatigué; je demandai si je pouvais dormir. « Dors, mon ami, répondit « mon père, nous ferons bien aussi un somme; (c la nuit a été rude et la chaleur est accablante. « Allons, mon Normand, étends-toi près de nous (( et tâchons d'oublier en dormant. » Le Normand obéit; il s'étendit à ma gauche; le commandant s'était couché à ma droite. Deux minutes après, je dormais profondément. Je crois que j'avais dormi longtemps, car en m'éveillant je sentis la fraîcheur du soleil couchant. J'ouvris les yeux, j'étais seul. J'eus peur et je poussai un cri. Mon père accourut aussitôt, me demanda ce que j'avais. (c Rien, lui dis-je ; je ne vous voyais plus, je croyais (( que vous m'aviez abandonné. » Jamais je n'oublierai l'air triste et affligé de mon pauvre père quand il entendit ces paroles. « Paul, mon fils!
« dit-il d'une voix émue, comment as-tu pu avoir « une telle pensée? Tu ne crois donc pas que je « suis ton père; et quand as-tu vu un père aban- « donner son fils? Paul, ne doute jamais de moi. « — Pardon, pardon, mon père, mon seul ami, « lui dis-je en me jetant dans ses bras. C'est en <f m'éveillant!,.. Oh oui! je sais, je sens combien « vous êtes bon pour moi, meilleur, bien meilleur « que ne Ta été mon propre père, qui ne m'ai- « mait pas et qui ne s'occupait jamais de moi. — « Silence, Paul! reprit le commandant; respect « aux morts ! Si tu n'as rien de bon à en dire, « n'en parle qu'à Dieu, en priant pour eux. »
La faim se faisait sentir, je demandai à manger. (' Nous t'attendions pour diner, me dit mon père. « Le couvert est mis, ici à côté! Viens voir notre « salle à manger. » Je le suivis; il me mena dans un fourré où il avait fait avec sa hache, aidé du Normand et pendant que je dormais, un passage comme un corridor; au bout il y avait comme une grande salle, taillée aussi dans le fourré. Ils avaient étendu par terre d'énormes feuilles de palmierdattier et de cocotier; sur une de ces feuilles, larges comme une table, étaient plusieurs noix de coco ouvertes et une espèce de pommes de terre que le Normand avait fait cuire dans de l'eau de mer pour les saler; une énorme coquille lui avahtservi de casserole. Il avait été chercher aussi le tonneau d'eau et nos provisions, et avait rapporté en même temps la coquille et l'eau salée. Mon
pauvre père, de son côté, avait travaillé à notre logement, au lieu de se reposer de ses fatigues. Je m'assis à terre entre eux, et nous mangeâmes tous avec un appétit qui faisait honneur au cuisinier. Comme nous achevions notre dîner, un biniit singulier se fit entendre. Mon père se releva d'un bond ; le Normand lui fit signe de ne pas bouger, lis écoutaient avec une anxiété qui me fit peur. Je me serrai contre le commandant, il se baissa et me dit tout bas : « Ne bouge pas, ne parle pas : ce « sont des sauvages qui débarquent ». Ce mot de sauvages glaça mon sang dans mes veines ; je me voyais déjà mangé avec mon pauvre père et le bon Normand. Le commandant, me voyant trembler, chercha à me rassurer par un sourire et me dit encore tout bas : « N'aie pas peur, mon ami ; tous « les sauvages ne sont pas si méchants. Mais, (c comme nous ne les connaissons pas, restons « tranquilles pour leur échapper. Pendant que je (c te garderai, le Normand va tâcher de les recon- « naître; il saura bien de quelle tribu ils sont et « s'il faut les fuir ou nous montrer. » Pendant que le commandant parlait, je vis le Normand se mettre à plat ventre et se traîner ainsi dans le fourré en prenant les plus grandes précautions pour ne pas faire de bruit et pour ne pas être vu. Il rampa hors du bois ; mais avant de sortir du fourré /il coupa des branches et des ronces et les piqua à l'entrée de notre allée pour la bien cacher à la vue des sauvages. Mon père me fit quitter la cabane
et me traîna avec lui dans un massif de jeunes cocotiers; à mesure que nous passions, il avait soin de relever les branches et les herbes foulées par nous, pour enlever toute trace de notre passage. Peu de temps après le départ du Normand, nous entendîmes les sauvages courir de côté et d'autre et s'appeler entre eux ; le bruit approchait; je me tenais tremblant tout près de mon père, qui me serrait contre son cœur et me faisait siojne de me taire.
Un cri général des sauvages nous fit voir qu'ils avaient découvert notre allée; l'instant d'après, ils se précipitaient dans la salle que mon pauvre père avait faite avec tant de peine. Je crus voir sur son visage une vive inquiétude ; le Normand ne revenait pas; les sauvages l'avaient-ils découvert et fait prisonnier? A chaque minute nous nous attendions à les voir apparaître. Une fois nous entendîmes craquer une branche si près de nous, que mon père, m'écartant doucement , saisit sa hache et se tint prêt à frapper. Pendant quelques instants nous restâmes immobiles, osant à peine respirer. Le bruit cessa, les voix s'éloignèrent; nous nous crûmes sauvés, lorsque je sentis tout à coup une main qui me saisissait la jambe : je ne criai pas, mais me raccrochai à mon père, qui me regarda avec surprise ; il ne voyait pas la main qui me tenait, et moi je me sentais entraîné. Une seconde main vint saisir mon autre jambe, et je serais tombé le nez par terre si je ne m'étais
retenu avec une force surnaturelle aux jambes de mon père. « Paul, qu'as-tu? me dit-il tout bas et « avec terreur. — 11 me tire ! il me tire ! mon « père, sauvez-moi! » lui répondis-je bas aussi. Mon père regarda à terre, vit les deux mains; il h^s saisit à son tour, et avec une force irrésistible il tira violemment l'homme auquel appartenaient ces mains. ïf amena uo jeune sauvage, qui lui fit des gestes suppliants et qui finit par se jeter à genoux. Il avait l'air doux et craintif. Mon père lui fit signe de regarder, leva sa hache, et d'un seul coup abattit un arbre plus gros que le bras. Le sauvage regarda l'arbre, la hache, mon père, avec une surprise mêlée d'admiration; il fit un bond, poussa un cri, baisa la main, toucha de cette main le pied de mon père, et, s'élançant dans la direction de notre cabane, par le chemin que nous avions suivi pour nous cacher, il appela à grands cris ses compagnons. « Nous sommes découverts, il ne s'agit « plus de se cacher. Il faut à présent nous mon- (c trer hardiment et leur imposer par notre attire tude. Que n'ai-jemon pauvre Normand! où s'est- « il fourré? » Le commandant se dirigea vers la salle, me tenant par la main ; il tenait sa hache de l'autre. Il entre dans la salle, qui se remplissait de sauvages; à leur tête était le jeune garçon qui venait de nous quitter. « Arrière! » cria le commandant de sa voix de tonnerre en brandissant sa hache. Tous reculèrent. Le jeune sauvage approcha timidement, presque en rampant, baisa la
main, toucha le pied du commandant et lui fit voir par gestes que ses compagnons voudraient bien voir la hache couper un arbre. Le commandant choisit un jeune cocotier et l'abattit d'un coup. Les sauvages vinrent l'un après l'autre examiner l'arbre, toucher craintivement la hache; ensuite chacun, comme le jeune sauvage, baisait sa main et touchait le pied du commandant. Je n'avais plus peur. Je sentais l'empire que prenait sur eux cet homme si fort, si courageux, si résolu. Les sauvages se tenaient immobiles, le regardant avec curiosité et respect; me tenant toujours par la main, il avança vers eux, leur fit signe avec sa hache de s'écarter pour nous laisser passer. Ils se retirèrent avec un effroi comique. « Suivez-moi! » leur dit-il de sa voix de commandement, et il m.archa, suivi de tous ces sauvages, jusqu'à ce qu'il fût sorti du bois. Là il regarda autour de lui, et, ne voyant pas le Normand, il cria : « Mon brave Nor- (( mand, nous sommes découverts. Montre-toi et (( viens à moi, car ton bras peut m'être utile. » Aucune réponse ne se fît entendre; mais quelques minutes après je vis le Normand sortir du bois. 11 regarda les sauvages et dit au commandant : (( Mon commandant, je n'ai pas répondu parce que « j'étais à plat ventre dans les herbes, et je ne vou- « lais pas que ces Peaux-Rouges pussent croire que « je me cachais. Je suis rentré dans le bois en « rampant. J'ai commencé mon évolution dès que ^c j'ai entendu \oire Âii'lùre ! retenlissant.
« — Crois-tu que ce soient d<3s mangeurs « d'hommes?
ce — Pour ça non, mon commandant; ils n'en (c ont pas la mine ; je n'en ai jamais vu de « cette espèce. Ils ont l'air doux ; on dirait des « agneaux.
(c — Eh bien, qu'allons-nous faire à présent? « quel est ton avis?
« — Gomment, mon commandant, vous si ré- « solu, et qui vous décidez comme qui dirait « un éclair, vous me demandez un avis !
(( — C'est que je n'étais pas père, vois-tu, « répondit le commandant en me caressant les «cheveux. Seul, je serais déjà leur chef; ils « m'obéiraient. Mais ce que je ne crains pas pour « moi, je le crains pour Paul.
« — Oh! mon père, m'écriai-je en baisant ses « mains, faites comme si je n'y étais pas. Je vous (c suivrai partout. Ne songez pas à moi.
« — Tu ne vois donc pas que je t'aime, Paul, « et que je veux faire pour le mieux, à cause de « toi! »
Cl II réfléchit un instant. Son visage devint sévère; il se retourna vers les sauvages, leur ordonna d'un geste impérieux de le suivre, et, marchant en avant, me tenant par la main et suivi du Normand, il se dirigea vers la mer, où il apercevait de loin les canots des sauvages. Tout le long du chemin, ui et le Normand se faisaient un passage en battant avec leurs haches les herbes et les joncs
piquants. A chaque coup de la hache, les sauvages se précipitaient pour voir ce qu'elle avait abattu; ils entouraient le commandant, qui ne daignait pas leur accorder un regard; le Normand, lui, les éloignait en brandissant sa liache. Quand nous fûmes arrivés au bord de la mer, le commandant ordonna au Normand de se tenir prêt à monter avec lui dans un des plus grands canots, et fit signe aux sauvages d'en amener un près du rivage. Ils obéirent, en approchèrent un ; le commandant y entra avec moi, suivi du Normand. Il fit signe de ramer, et nous partîmes, ne sachant pas où nous allions.
« Le canot était grand; il pouvait contenir dix à douze personnes. Une foule de sauvages se précipitèrent pour y entrer; mais, lorsque les quatre premiers y eurent grimpé, le commandant cria aux autres : Arrière! et brandit sa hache; les sauvages s'élancèrent tous dans l'eau et gagnèrent ù la nage les autres canots, dans lesquels ils entrèrent et s'arrangèrent comme ils purent. Nos sauvages se mirent à ramer; nous fûmes bientôt en pleine mer; ils ramèrent longtemps; il était nuit quand nous touchâmes à une terre : je n'ai jamais su laquelle, ni le commandant non plus.
— C'est vrai, dit M. de Rosbourg ; la tempête avait tellement fait dévier ma pauvre frégate, que lorsqu'elle toucha, après avoir perdu tous ses mâts, je me trouvai dans une mer qui m'était tout à fait inconnue. »
MARGUERITE
Alors personne ne connaîtra jamais cette île, papa?
M. DE ROSBOURG
Peut-être; si j'y retourne, je la retrouverai.
MARGUERITE
Oh! papa, vous n'irez plus jamais sur mer, je vous en prie.
M. DE ROSBOURG, SOUriCUlt.
Nous verrons cela plus tard, chère petite; écoutons Paul. Il se souvient bien, ma foi; voyons s'il ira de même jusqu'au bout.
PAUL
Les sauvages voulaient me prendre dans leurs bras, mais mon père les repoussa d'un air de commandement qui les effraya, car ils se culbutèrent les uns les autres et firent un grand cercle pour nous laisser passer.
(c — Le Normand, dit mon père, soyons prudents « et ne nous engageons pas de nuit dans les terres; <( trouvons un abri pour que Paul puisse dormir « pendant que nous ferons la garde près de lui. (( Ils ont l'air de bons diables, mais il ne faut pas <( trop s'y fier. Le crocodile vous croque en deux « bouchées avec son air doux et sa voix de petit « enfant. Méfions-nous. »
(c Le commandant marcha avec moi et le Normand; nous trouvâmes promptement un rocher creux; il y faisait noir comme dans un four. Il tira de sa poche" une boîte d'allumettes, et, à la grande
frayeur des sauvages, il en alluma une : ils firent tous une exclamation de surprise et d'effroi, et reculèrent de quelques pas. Mon père entra dans la grotte formée par le rocher, Téclaira, et, la voyant sèche et sans habitants dangereux, tels que serpents ou bêtes féroces, il m'y fit entrer et y entra lui-même avec le Normand, après avoir fait signe aux sauvages qu'il voulait être seul. Ils obéirent avec répugnance et ne s'éloignèrent pas beaucoup, à en juger par le bruit léger que nous entendions de temps à autre ; tantôt un chuchotement, tantôt un petit bruit de feuilles sèches, tantôt un sifflement étouffé, comme de gens qui s'appellent. Mon père me mit au fond de la grotte, et s'assit par terre à l'entrée, lui d'un côté, le Normand de l'autre. Je fus réveillé au petit jour par un bruit extraordinaire. J'ouvris les yeux et je vis mon père et le Normand debout à l'entrée de la grotte, leur hache à la main. Mon père se retourna vers moi d'un air inquiet au moment où je m'éveillai. Je sautai sur mes pieds, je courus à lui, j'avançai ma tête, et je vis une multitude de sauvages qui se dirigeaient vers nous. Au milieu d'eux marchait un homme qui paraissait être leur chef ou leur roi. Tous les autres le traitaient avec respect, n'osant pas l'approcher de trop près et lui parlant la tête baissée. Quand il fut à cent pas de nous, il dit quelques mots à deux sauvages, qui vinrent à nous et nous firent signe d'approcher du roi. « Allons, dit mon père en souriant. Aussi bien,
Au milieu d'eux niiirchait un iionuue (lui paraissait (M.rc leur cheC. p
(f nous avons besoin d'eux pour avoir de quoi « manger et de quoi nous loger. » Je n'avais pas peur, car je voyais près du roi deux petits garçons à peu près de mon âge. Nous nous avançâmes; les deux petits garçons accoururent et tournèrent autour de moi en touchant ma veste, mon pantalon, mes pieds, mes mains ; ils faisaient de si drôles de mines et des gambades si étonnantes que je me mis à rire ; ils eurent l'air enchanté de me voir rire ; ds baisèrent leurs mains et me touchèrent les joues; je leur en fis autant; alors leur joie fut extrême; ils coururent au roi, lui parlèrent avec volubilité, revinrent à moi en courant et, me prenant chacun par une main, ils m'entraînèrent vers lui. J'entendis mon pauvre père appeler d'une voix altérée : « Paul, Paul, reviens ». Mais je ne pouvais plus revenir; les petits sauvages m'entraînaient en répétant : Tchihan, tchihane poundV . Le roi me regarda, me toucha, puis il me prit dans ses bras, me toucha l'oreille de son oreille, me remit à terre et dit quelques mots à un sauvage. Celui-ci disparut et revint promptement, lui apportant deux petites lianes. Le roi en prit une qu'il noua légèrement au bras d'un des petits garçons; il en fit autant à l'autre, puis il attacha les bouts opposés à mes bras, à moi, de manière que je me trouvai attaché à chacun des petits sauvages par le bras. Ils semblaient enchantés, ils faisaient des gambades
i. « Viens, viens vite. »
et des cris de joie qui me faisaient rire comme eux ; je sautai aussi pour leur tenir compagnie et je me mis à chanter à tue-tête :
Te souviens-tu, brave enfant de la France, etc.
que chantaient souvent nos pauvres marins de la Sibylle. Aux premières paroles, les petits sauvages restèrent immobiles. Mais leur surprise et leur admiration furent partagées par le roi et ses sujets, quand mon père et le Normand m'accompagnèrent de leurs belles voix retentissantes. Quand nous eûmes fini, les sauvages, v compris les petits, tombèrent tous la face contre terre ; ils se relevèrent d'un bond, coururent au commandant et au Normand, auxquels ils donnèrent tous les témoignages d'amitié qu'ils purent imaginer. Ils cherchèrent à imiter nos chants, mais d'une manière si grotesque que nous rîmes tous à nous tenir les côtes. Ils paraissaient enchantés de nous voir rire; ils riaient aussi et faisaient des gambades comiques.
SOPHIE
Pardonne-moi si je t'interromps, Paul, mais je voudrais savoir pourquoi on t'avait attaché aux petits sauvages et si tu es resté longtemps ainsi.
PAUL
J'ai appris depuis, quand j'ai su leur langage, que c'était pour marquer l'affection qui devait me
lier à mes nouveaux amis, et que nous devions à trois ne faire qu'un. Je n'osais pas défaire ces liens, de peur de les fâcher, et en effet j'ai su, depuis, que, si je les avais défaits, c'eût été comme si nous leur eussions déclaré la guerre. Mon père me dit : « Tant qu'ils ne te feront pas de mal, mon (c garçon, laisse-les faire. Il ne faut pas risquer de (f les fâcher. Nous avons besoin d'eux. D'ailleurs « ils n'ont vraiment pas l'air méchant. » Le roi fit alors signe à mon père d'approcher. Un sauvage apporta un autre lien \ le chef en attacha un bout au bras de mon père et lui donna l'autre bout en touchant son oreille de la sienne. Mon père prit le lien et l'attacha au bras du roi, dont il toucha aussi l'oreille. Le roi parut transporté de joie ainsi que tous les sauvages, qui se mirent à pousser des hurlements d'allégresse et à faire autour de nous une ronde immense. Les petits sauvages dansaient, je dansais avec eux, le roi dansa, mon père sauta aussi; nous nous mîmes tous à rire; ce rire gagna les sauvages et le roi ; le Normand gambadait tant qu'il pouvait.
M. DE ROSBOURG, ricillt.
Je me souviens en effet de cette danse absurde. Malgré toute ma tristesse je me trouvais si ridicule, le pauvre Normand avait l'air si godiche, le roi avait l'air si bête, attaché à mon bras par ce lien et gambadant comme un gamin, que je fus pris d'un fou rire qui fut plus fort que moi. Je ris encore en y pensant.
PAUL, continuant.
Ce fut mon père qui donna le signal du repos en s'arrètant et criant : « Halte-là ! Assez pour aujourd'hui, sauvageons î » Sa voix domina le tumulte, et tout le monde s'arrêta. J'avais faim; je le dis à mon père, qui fit signe au roi qu'il voulait manger. Moune chah, s'écria aussitôt le roi. Pi^is k.inine, répondirent les sauvages, et ils se dispersèrent en courant. Ils revinrent bientôt, apportant des bananes, des fruits qui m'étaient inconnus, des noix de coco, du poisson séché. Nous mangeâmes de bon appétit; les sauvages s'assirent par dizaines, formant de petits ronds. Le roi et les petits sauvages mangèrent seuls avec nous.
« Le roi, nous voyant tirer de nos poches des couteaux, regarda attentivement ce que nous en ferions. Quand il nous vit couper facilement et nettement les bananes, le poisson et d'autres mets, il témoigna une grande admiration. Mon père voulut lui faire essayer de couper une banane, mais il n'osa pas; il retirait sa main avec effroi, et il regardait sans cesse les mains de mon père, celles du Normand et les miennes, s'étonnant qu'elles ne fussent pas coupées comme les fruits et le poisson. Régile, régite, répétait-il. Ce qui veut dire : « Ça coupe ».
(c Quand le repas fut fini, le roi se leva, marcha avec mon père attaché à son bras; je suivais entre les deux petits sauvages, mes amis. Le Normand venait ensuite. « Ne perds pas Paul des yeux, lui
(c avait dit mon père. Ma dignité me défend de me « retourner trop souvent pour veiller sur lui; mais (c je te le confie. Emboîte son pas et ne laisse pas « les sauvages trop en approcher.
« — Soyez tranquille, mon commandant, lui (( répondit le Normand. Je considère cet enfant « comme le vôtre, et dès lors pas de danger tant (■( que j'ai l'œil sur lui. » Nous marchâmes longtemps. Les petits sauvages m'apprirent quelques mots de leur langage, que ^ je parlai en peu de temps aussi bien qu'eux-mêmes. Il n'était pas très difficile , mais il leur manque une foule de mots; nous leur apprîmes à notre tour le français, qu'ils prononçaient d'une manière très drôle; mais tout cela ne se passa que longtemps après.
vc Nous arrivâmes enfin dans une espèce de village formé de huttes basses, mais assez propres. Un ruisseau coulait tout le long du village. Chaque hutte était partagée en deux : une partie servait au chef de famille et aux fils, l'autre aux femmes et aux enfants. Les garçons quittent la chambre des femmes à l'âge de huit ans, et ils ont alors le droit d'aller à la chasse, d'apprendre à tirer de l'arc, à se servir d'une massue, à faire les flèches et les armes, à préparer les peaux pour les vêtements des hommes, à bâtir des huttes, et autres choses que ne peuvent faire les femmes. Quand nous fûmes arrivés, nous vîmes une grande agitation se manifester parmi les sauvages. Ils avaient l'air de déli-
bérer pendant que les femmes et les enfants sortaient de leurs huttes, nous entouraient, nous examinaient, nous touchaient. Mes deux amis ne laissèrent personne m'ennuyer de cet examen; ils chassaient les importuns à coups de pied, à coups de poing ; je me mis de la partie, ce qui les fit rire aussi bien que les battus, qui applaudissaient les premiers à mes coups. Après une longue délibération des hommes, le roi fit comprendre par signes à mon père que, chaque hutte étant pleine, on lui en bâtirait une quand le soleil se lèverait une autre fois, c'est-à-dire le lendemain, et qu'en attendant il nous donnerait sa propre hutte et coucherait lui-même dans celle d'un chef ami qui était en visite pour quelques jours. Ensuite il coupa avec ses dents le milieu du lien qui l'attachait à mon père, délia le bout qui tenait au bras de mon père, le baisa et se l'attacha au cou; mon père, à la grande joie du chef, fit de même pour l'autre bout. Les petits sauvages firent la même chose pour nos liens à nous, et j'imitai mon père en dénouant, baisant et attachant à mon cou les bouts noués à leurs bras. Je ne fus pas fâché de me sentir libre. « Paul, me dit mon père, tu peux sans danger « rester avec tes amis; moi je vais avec le Normand « couper du bois pour bâtir notre hutte. Je ne (c veux pas me faire servir par ces braves gens comme « si j'étais une femme. Viens, mon Normand; viens « leur faire voir ce que peuvent faire nos haches « au bout de nos bras. »
M. DE ROSBOURG
Et voyez tout ce que peut faire l'éloquence de Paul : l'heure du coucher est passée depuis longtemps, et Marguerite a encore les yeux ouverts comme les écoutilles de ma pauvre frégate. Mais je crois qu'il serait bon de remettre la fin à demain. Qu'en dit la société?
MADAME DE ROSBOURG
Oui, mon ami, vous avez raison; le pauvre Paul est fatigué ou doit l'être. A demain la suite de cet intéressant récit. x\llez vous coucher, mes enfants.
Et ne rêvez pas sauvages et naufrages. » Marguerite fit ses adieux à sa maman et à tout
le monde, puis elle revint vers son père et lui prit
la main.
M. DE ROSBOURG
Et moi, ma petite Marguerite, tu ne m'embrasses pas?
MARGUERITE
Pas encore, papa. Tout à l'heure.
M. DE ROSBOURG
Comment, tout à l'heure? est-ce que tu ne vas pas te coucher comme tes amis?
MARGUERITE
Oui, papa; mais vous allez me monter comme hier, nous ferons notre prière comme hier, et je m'endormirai comme hier en vous tenant les mains. »
M. de Rosbourg, attendri, ne lui répondit qu'eu
l'embrassant et en la prenant dans ses bras. Il assista comme la veille à son coucher, pria avec elle et, comme la veille, continua sa prière et son action de grâces près du lit de son enfant endormie. De même que la veille, il essuya les larmes de bonheur et de reconnaissance qui avaient coulé sur la petite main de cette enfant si chère, qu'il retrouvait si bonne, si tendre et si chai mante.
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