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Voyez les Malheurs de Sophie, du même auteur

JACQUES

C'est bien laid, Ficliini ; j'aime bien mieux de Réan.

SOPHIE

Mais qu'est devenu mon pauvre Paul ? D'après ce que m'a dit le Normand, il est possible qu'il vive encore.

LÉON

C'est impossible; depuis cinq ans.

JEAN

Ce n'est pas du tout impossible, puisque le Normand est revenu.

LÉON

Le Normand n'est pas un enfant.

JEAN

Mais Paul était avec le commandant.

LÉON

Il est probable que les sauvages les ont mangés. »

Sophie poussa un cri d'horreur.

(c ïais-toi donc, Léon, dit Jean avec colère; tu as l'air de chercher tout ce qui peut affliger davantage la pauvre Sophie.

LÉON, avec humeur.

On ne peut donc pas parler, maintenant?

JEAN

Non, on doit se taire, quand on n'a que des choses désagréables à dire. »

Sophie pleurait ; Jacques l'embrassait et lançait à Léon des regards furieux. Camille, Madeleine, Marguerite et Jean consolaient et rassuraient de

leur mieux Sophie, tout en regardant Léon d'un air de reproche.

Ils finirent par lui persuader que son cousin vivait et qu'il reviendrait bientôt. Léon restait à l'écart, regrettant ce qu'il avait dit, mais ne voulant pas le faire voir.

(c Mes enfants, dit M. de Rugès, s'approchant d'eux très ému, rentrons à la maison. Ne parlez pas à Mme de Rosbourg de la rencontre que nous avons faite de ce brave homme. Je la préparerai à le voir.

CAMILLE

Pourquoi cela, mon oncle? est-ce qu'il connaît Mme de Rosbourg ?

M. DE TRAYPI

Cet homme est le nommé Lecomte, employé à bord de la Sybille avec le commandant de Rosbourg et....

— Avec mon pauvre papa! s'écria Marguerite. Oh ! laissez-moi lui parler, lui demander des détails sur papa. »

Le Normand s'approcha, à un signe de M. de Traypi.

« Voici, lui dit-il, la fille de votre commandant.

— La fille de mon commandant, de mon cher, vénéré commandant ! » s'écria le Normand.

Et, saisissant Marguerite, il lui donna trois ou quatre gros baisers avant qu'elle eût le temps de se reconnaître.

« Pardon, mam' selle, dit-il en la posant à terre.

C'est le premier mouvement, ça ; je n'en ai pas été maître. Mon pauvre commandant! Si je pouvais lui donner ma place ! Serait-il heureux d'avoir une si gentille demoiselle!

— Vous aimiez donc bien mon pauvre papa? lui dit Marguerite en essuyant ses yeux pleins de larmes.

LE COMTE

Si je l'aimais! si je l'aimais! Ah! mam'selle, j'aurais donné mon sang, ma vie, pour mon brave commandant ! Et de penser que le bon Dieu l'avait sauvé, et que sans ces gredins de sauvages...!

— M. de Rugès a dit tout à l'heure que vous vous nommiez Lecomte, dit Marguerite, et vousmême vous disiez que vous cherchiez votre femme et votre enfant. N'avez-vous pas une fille qui s'appelle Lucie?

LECOMTE

Oui, mam'selle; Lucie, qui doit avoir quatorze à quinze ans à présent. Est-ce que vous la connaîtriez par hasard?

MADELEINE

Mais alors elles sont ici, dans le village; ce sont elles qui demeurent dans la maison blanche. »

A cette nouvelle inattendue, le Normand sembla fou de joie. Il se mit à courir en appelant sa femme et sa fille; puis il songea qu'il ne connaissait pas le chemin du village ; il revint en courant, se jeta à genoux, ôta son chapeau, fit un signe de croix, se précipita vers Marguerite, qu'il embrassa

encore une fois, serra les mains de Sophie à la faire crier, supplia qu'on le menât à sa femme et à sa fille.

« Mon brave y^ecomte, remettez-vous, soyez raisonnable, lui dit M. de Rugès. Si vous arrivez devant votre femme et devant Lucie sans qu'elles y soient préparées, le saisissement peut les tuer. Songez que depuis cinq ans que dure votre absence, elles vous croient mort, et qu'il faut les préparer tout doucement à vous revoir.

LECOMTE

C'est vrai, monsieur, c'est vrai! Je suis fou, je suis bête, je n'ai plus ma tête. Mais quel bonheur, quel bonheur! Que Dieu est bon et comme il récompense bien ma patience ! Depuis cinq ans je lui demande matin et soir de me faire retrouver ma femme et ma fille. Et voilà qu'en un jour je les retrouve, avec la fille de mon commandant, et puis cette pauvre mam'selle de Réan.... N'allons-nous pas nous mettre en route, messieurs, mesdemoiselles? C'est que, voyez-vous, quand on a été cinq ans à demander les siens au bon Dieu et qu'on les sent si près, on ne tient plus en place. Je marcherais, je courrais comme un cerf. Il me semble que je ferais six. lieues à l'heure.

« Partons », répondirent ensemble MM. de Rugès, de ïraypi et tous les enfants.

Les enfants marchèrent tous aussi vite que le leur permettaient leurs petites jambes. Le Normand, voyant la pauvre petite Marguerite rester

en arrière, malgré les efforts de Jacques pour la soutenir et la faire marcher du même pas que les autres, la saisit dans ses bras et la porta ainsi jusqu'à l'entrée du village.

Camille et Madeleine racontaient à leurs cousins, tout en marchant, comment elles avaient trouvé dans cette même forêt du moulin une petite fille désolée, parce que sa maman était malade et mourait de faim; comment Mme de Rosbourg les avait secourues et établies dans la maison blanche du village*, quand elle avait appris que le mari de de cette femme, qui s'appelait Lecomte, avait été embarqué sur le bâtiment de M. de Rosbourg, et comment Lucie, qui était une excellente fille, travaillait pour faire vivre sa mère, que le chagrin avait affaiblie au point de la rendre incapable d'aucun travail suivi : elle filait et faisait du linaje chez elle pendant que Lucie allait en journées pour coudre, repasser, savonner.

Quand on fut arrivé à l'entrée du village, à cent pas de la maison blanche, MM. de Rugès et de Traypi forcèrent Lecomte à s'arrêter; les enfants restèrent près de lui pour le distraire et le retenir, pendant que ces messieurs allaient préparer la femme Lecomte au retour de son mari.

Lecomte attendait avec anxiété le retour de ces messieurs ; il répondait à peine aux questions des enfants, lorsqu'une jeune fille de quatorze à quinze

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