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Le surlendemain, Camille recevait la lettre de Léon. Cette explosion de reproches et de brutale ironie fut pour elle quelque chose de si inattendu, qu’elle ne comprit pas d’abord, et courut chez Bernier pour lui demander des explications. Celui-ci était précisément occupé à répondre à la lettre qu’il avait reçue de son côté. — Tenez, lui dit Camille en lui mettant. sous les yeux un papier tout froissé, qu'est-ce que cela veut dire?
— C'est une circulaire, répondit Frâncis après avoir lu les premières lignes. Je viens d’en recevoir une pareille, voici ma réponse. Voulez-vous la copier ? ajouta-t-il en lui montrant un court billet ainsi conçu : « J'aurais pu te répondre très-longuement, mais je préfère me résumer. Tu es bête. Mes compliments.»
Prenant une plume, Bernier ajouta à sa réponse
ce post-scriptum : « Camille vient de me montrer la lettre que tu lui adresses. Elle ne modifie pas mon opinion, ci-dessus exprimée. Seulement ta bêtise devient méchante. Sans compliments cette fois. »
Et comme Francis allumait de la cire pour fermer cette épiître laconique, Camille, qui venait de relire la ettre de Léon, l’approcha de la bougie, où elle s’enflamma aussitôt, et la jeta dans la cheminée. Francis Ja regarda faire avec étonnement. — Je la brûle pour ne plus la lire, lui dit-elle, car si je la lisais encore une fois, je ne pourrais plus oublier ce qu'il y a dedans. s
Et, tout en regardant le papier qui se consumait à ses pieds, elle ajouta “tristement : — Je ne suis pas comme lui, moi. Je ne veux pas le détruire dans ma pensée.
Un courant d’air emporta les cendres de la lettre, qui s’envolèrent dans la cheminée. Un fragment de quelques lignes que la flamme n'avait pas eu le temps de dévorer était resté au bord du foyer. Camille se baissa pour le ramasser et le remettre au feu. Malgré elle,“elle y jeta un dernier regard. C'était le passage dans lequel Léon, après lui avoir reproché sa trahison supposait qu'elle pourrait avoir des craintes sur l'exécution de sa promesse, et lui rappelaiten termes ironiques que « ses petits intérêts demeuraient
intacts malgré tout ! » — Oh! dit Camille en froissant convulsivement le bout de papier et en le placant elle-même au milieu des charbons ardents au risque de se brûler , oh! cela, c’est trop fort, ajoutat-elle en se rappelant toutes les fiertés et toutes les délicatesses dont elle avait autrefois donné la preuve à son amant. Puis, s’isolant de Bernier, qui la regardait curieusement, elle continua, comme si elle eût parlé à Léon : F# Tout le reste, tout, je l’aurais oublié; mais cela! Oh! fit-elle en se frappant la poitrine à l’endroit du cœur, voilà un mauvais coup. Moi, eupide ! — Et se laissant retomber sur sa chaise, elle murmura : — C’est ignoble !
Camille fut tirée de ses réflexions par une question ae Francis, qui jeta brusquement le nom de Théodore dans sa pensée. Ce nom ne parut lui causer aucun embarras. —Eh bien ? répondit-elle avec tranquillité. !
— J'ai su par son médecin qu'il était complétement rétabli, et je m'étonne un Heu qu'il ne soit pas venu me faireune visite. [l est dont bien occupé? demanda Bernier avec une certaine insistance.
— Je l’ignore, lui répondit Camille avec la même indifférence. Je sais seulement qu’il est en état de sortir, car je l’ai vu passer dans la rue avec sa maitresse.
— Quelle maîtresse ? fit Bernier avec laccent de la surprise.
— Mais, répondit Camille, une ancienne amie de M. Landry, mademoiselle Geneviève , je crois. Je l'ai trouvée un jour chez mon voisin comme j'allais savoir de ses nouvelles, et je n'y suis pas retournée depuis, car il allait déjà bien mieux, et mes visites auraient pu paraître indiscrètes à cette dame. Le jour où je les ai rencontrés ensemble dans la rue, je crois qu’ils allaient à la campagne, car M. Théodore avait un sac de voyage à la main. Elle est très-jolie, cette dame... acheva Camille. Et, s'étant levée, elle s’approcha de la glace pour rattacher les brides: de son chapeau.
— Un moment , lui-dit Francis, J'obligeant à à se rasseoir. À quel propos Théodore a-t-il renouvelé connaissance avec cette ancienne maîtresse dont vous parlez ?
— Mais je l’ignore, moi, répondit PEN Camille. Je me rappelle fort bien avoir rencontré cette dame à ce malheureux bal, et je sais: qu’elle avait demandé à mon voisin Ja permission d’aller le voir. Il n’en paraissait pas très-ravi ce soir-là. Depuis, il a sans doute changé d'idée. Il n’y a re a les femmes qui aient des caprices.
Bernier parut réfléchir un moment. — Vaeis
Camille, dit-il en prenant les mains de celle-ci et en paraissant solliciter la confidence, avouez-moi que vous avez eu une petite brouille avec le voisin Théodore. Hein?
— Je vois quelles sont vos suppositions , répondit Camille avec vivacité. Peut-être en avez-vous fait part à Léon, et c’est à vous que je dois d’avoir reçu cette odieuse lettre-que je viens de brüler tout à l'heure.
— Je ne veux rien exagérer, continua Bernier, mais je crois avoir à son insu pénétré les sentiments * de Théodore, qui est un garçon étrange. Les circonstances, qui ont. coup sur coup amené un rapprochement entre vous etui, pouvaient m’autoriser à faire cette supposition bien naturelle, que mon ami deviendrait amoureux de vous. |
— M. Landry, reprit Camille, a eu le bon goût de ne pas se méprendre sur le sens de mes visites, et rien dans sa conduite avec moi n’a témoigné qu’il eût les intentions que vous lui supposez. Le retour de sa maîtresse auprès de lui en est, je crois, une assez bonne preuve. |
— M. Landry, interrompit Bernier, est.un garçon malin.
— Parlons d'autre chose, dit Camille. Mais en ce moment une visite survint, elle dit adieu à Francis et retaurna chez elle. |
Le soir où Camille, en quittant Théodore, avait appris que Léon était venu pendant son absence, elle avait été plus contrariée de ne pas s'être trouvée chez elle qu’inquiétée des suppositions que pouvait faire naître cet éloignement imprévu, dont elle comptait, d’ailleurs, faire connaître le motif au jeune homme, quand elle le reverrait le lendemain. Ne l'ayant pas vu revenir ni le lendemain, ni le jour suivant, et ne recevant pas de ses nouvelles, elle commença à s’alarmer et à comprendre qu'une circonstance imprévue avait hâté son départ et rendu sans doute leur séparation définitive. Elle songea d’abord à lui écrire, et s’abstint en se rappelant qu'il l'avait priée de ne pas le faire, par prudence. Elle commença donc l'apprentissage de sa situation nouvelle. Dans les premiers jours qui avaient suivi le duel de Théodore, les visites qu’elle lui faisait pour aller s'informer de son état avaient introduit dans ses journées quelques heures de distraction; mais lorsque la présence d’une autre femme lui eut fait supposer que ces visites pouvaient être indiscrètes et que cette unique occasion d'échapper à son isolement lui manqua, Camille commença à éprouver ce profond accablement de l’être qui succède aux grandes douleurs. Elle passait toutes les journées dans l’immobilité et le silence, incapable d’agir et de penser,
obéissant à peine, par un reste d’instinct machinal, aux besoins de la vie, qui par instants semblait suspendue en elle. Tous les projets qu'elle avait formés avec Léon dans leur dernière entrevue étaient sortis de sa mémoire. Un jour, elle avait cependant annoncé à sa Camériste que, sa position étant changée, elle allait être obligée de se servir elle-même et qu’elle ne pourrait pas la garder. Marié était de cette race en qui se continue comme une tradition l’intelligence subtile et rusée ‘des Frontins en casaque et des Martons en cornette, dont la servitude dominatrice est un des caractères de l’ancienne comédie ; aussi pensa-t-elle que Camille, entrainée par ses habitudes, ne s’acclimaterait pas dans une situation embarrassée, que le hasard, s’il était habilement provoqué, pourrait rendre meilleure. Elle ne voulut donc pas la quitter, dans l'espérance que sa maïtresse lui saurait gré un jour de cette fidélité, qui, sous les apparences du dévouement, cachait un servile intérêt. Camille n’insista point pour le renvoi de Marie; celle-ci, d’ailleurs, s'était faite la garde-malade de son chagrin, et sa présence animait au moins sa solitude.
Lorsque Camille revint chez elle après avoir quitté Bernier, elle était encore plus triste que de coutume, et rapportait la douloureuse impression que lui avait causée la lettre de Léon, Quand elle avait détruit
cette lettre accusatrice, il-était déjà trop tard pour qu'elle l’oubliât : au fur et à mesure que le feu la consumait, les caractères se gravaient dans sa mémoire, visiblement, profondément, éternellement empreints. Camille sentait instinctivement que son cœur venait de recevoir un choc qui y avait brisé quelque chose ; ses paupières étaient intérieurement brûlées par des larmes qui montaient jusqu’à ses yeux et n’en voulaient pas sortr; mille pensées navrantes bourdonnaient dans son cerveau. Elle fut accueillie à son retour par la contradiction pénible et brutale d’un souci vulgaire. Marie lui montra un pa: pier sur lequel il y avait des chiffres : c'était son compte. Elle avait dépensé tout l'argent qui lui avait été remis pour les besoins de la maison, elle avait fourni même, pour ne pas tourmenter madame, les quelques petites économies qu’elle avait pu faire à son service; mais toutes les ressources étaient épuisées. — Madame m'a demandé ce matin la dernière pièce de dix sous qui me restait pour donner au joueur d'orgue. Voilà le compte, si madame veut vérifier, dit Marie,
— Vous savez bien que je ne compte jamais, répondit Camille.
— Ïl n'y a pas de quoi faire le diner!
— Je n'ai pas faim, murmura Camille.
— Oui; mais moi! fit Marie naïvement. Passe encore pour aujourd'hui, mais demain!
— C'est vrai, ma pauvre fille, il y a demain.
— Et puis les petits enfants de demain, continua Marie dans son langage familier. Si madame voulait, il-serait encore temps d'aller aujourd’hui chez le notaire de monsieur,
Le jour où Léon avait pris avec Camille un engagement que celle-ci avait accepté, Marie, qui écoutait aux portes, n'avait rien perdu de l'entretien des deux amants, et cette promesse, du jeune homme n’avait pas été étrangère au dévouement consolateur qu’elle témoignait à sa maîtresse. Comme Camille lui demandait assez sévèrement comment elle était initiée à ce détail, la camériste lui répondit effrontément qu’elle le tenait d’elle-même, ce que la jeure femme n'osa contester, sachant qu’elle avait avec sa servante une malheureuse manie de confidence; mais, au moment où on lui rappelait qu’elle avait accepté de Léon que celui-ci veillât sur ses besoins, elle se rappela en même temps les lignes de cette lettre qu’elle avait brûlée chez Bernier, et qui lui avaient . semblé les plus cruelles qui fussent dans cette accusation. — De l'argent de lui, l’aumône de l’outrage, oh! fit Camille.se parlant à elle-même.
— Si madame veut se presser un peu, continua
Marie, qui marchait derrière sa maîtresse, elle trouvera l'étude encore ouverte. J'aurai le temps d'aller au marché, et je ferai à madame un joli petit diner.
Camille ouvrit son armoire, y fouilla du regard, puis de la main, et, prenant son unique cachemire, elle le jeta à la camériste stupéfaite, en lui disant : — Faites de l'argent avec ceci. ss
C'était la première fois que Marie trouvait dans sa maîtresse l'accent impératif de l’ordre : elle prit le. châle et sortit. Comme elle revenait du Mont-de- Piété,. elle rencontra en route une femme qui avait été la voisine de Camille dans la maison précédemment habitée par celle-ci. Cette femme était la même qui s'était vue quelques mois auparavant dans une position pareille à celle où Camille se trouvait actuellement. Marie l’aborda familièrement, et lui raconta le chagrin de sa maîtresse. En apprenant que Camille avait eu son tour, Son ancienne voisine éprouva ce contentement instinctif que le malheur d’une amie cause toujours à ces sortes de femmes. Camille, comparant l'amour sincère qu’elle avait pour Léon à des liaisons moins désintéressées, avait souvent laissé échapper sur les autres femmes des appréciations que celles-ci pouvaient trouver dédaigneuses. La voisine de Camille voulut profiter de la circonstance pour aller lui rendre quelques-unes de
ces petites blessures d’amour-propre qui ne s’oublient jamais, les plaies faites à la vanité féminine étant incurables. Quelle belle occasion, d’ailleurs, pour faire un charitable étalage de consolations hypocrites!
— Oh! chère amie, comme je la plains! s’écriat-elle en écoutant les doléances de Marie. Et comme celle-ci lui montrait la reconnaissance du Mont-de- Piété, elle ajouta en joignant les mains avec une pitié feinte : — Comment! elle en est là? Maïs pourquoi n’a-t-elle pas pensé à moi? Son pauvre petit cachemire, je le lui aurais bien acheté. J’ai de l'argent maintenant... beaucoup...
Et, ramenée avec une satisfaction visible à la misérable situation de Camille, elle s’écria avec un mépris grotesque en faisant allusion à Léon : — Mais ce cuistre ne lui a donc rien laissé en la quittant ?
Marie raconta ce qu’elle savait des intentions de Léon pour Camille et le refus de celle-ci d’en profiter. La voisine fit à ce propos une réflexion très-profonde dans sa vulgarité. — Pauvre petitel dit-elle, elle aurait bien mieux fait de garder son châle et de se débarrasser de sa fierté, c'est un meuble qui coûte trop cher d’entretien, J'irai lui faire une visite, et je la * conseillerai.
— Oh! oui, madame, interrompit Marie avec conviction, elle a bien besoin de conseils. Vous devriez
venir la voir aujourd'hui. Je ferai un joli petit diner, il y a longtemps que cela ne nous est arrivé...
La voisine suivit Marie; mais, au lieu de rester chez Camille , elle voulut l'emmener chez elle, car ellemême avait du monde à diner. Camille résista d’abord, et céda ensuite aux sollicitations de sa voisine et de Marie, qui l’habilla malgré elle. Quand elle fut prête, elle demanda son châle. — Le voici, madame, répondit Marie en lui remettant la reconnaissance. Camille rougit, et prit dans son armoire un petit vêtement dont la simplicité devait faire un heureux repoussoir à la toilette luxueuse de son amie.
Comme elles allaient sortir, Marie prit la voisine a part : — Ah! madame, lui dit-elle en désignant sa maîtresse, je vous en prie, tâchez qu’on la rende raisonnable. Hs
Camille n’avait pas été prévenue par sa voisine que celle-ci l’avait remplacée dans le logement où elle avait vécu pendant quatre ans avec Léon. Elle fut péniblement surprise en y rentrant : le spectre du passé était venu lui en ouvrir la porte. La voisine fut accueillie bruyamment par les convives, parmi lesquels se trouvait l'amant du jour, un demi-grand seigneur qui avait mis, tout jeune, le feu aux quatre coins de son patrimoine et était parti laissant tous les huissiers de Paris chercher dans les cendres. L'un
des premiers, il s'était enrôlé dans cette émigration qui attire depuis quinze ans, vers les Eldorados nouvellement découverts, toutes les misères hasardeuses et toutes les cupidités inassouvies du vieux continent. Retroussant galamment ses manches, il avait plongé ses mains patriciennes dans les boues dorées du Sacramento. Après une absence de trois’ans, il revenait en France ramenant un galion et affamé de corruption civilisée. Son retour avait été signalé par toutes les vigies du parasitisme parisien. Depuis un mois, il vivait dans une société de gens ingénieux qui, n'ayant jamais eu ni nom, ni fortune, ni profession avouable ou avouée, confondent habilement leur existence avec celle des gens qui possèdent un nom, une fortune ou une profession. S’il les traitait un peu comme un homme qui a vécu avec les nègres, ses amis ne se plaignaient pas et provoquaient volontiers des offenses auxquelles ils savaient faire succéder de généreuses excuses. L’un d’eux lui avait fait connaître la voisine de Camille, avec laquelle il était seulement en relations depuis quinze jours, presque entièrement passés autour de sa table.
La maîtresse de Léon eut d’abord du regret d’avoir accompagné son amie. Elle dut cependant, par politesse, assister à l'inventaire de toutes les richesses dont celle-ci venait d’être récemment comblée. Avant
de la fare dîner, on lui fit, pour ainsi dire, compter les assiettes. Le repas fut bruyant: HG pas gai. Si l’on y servit des primeurs, l’esprit, du moins , n’en faisait pas partie. L’amphitryon avait rapporté de ses courses aventureuses des habitudes qui attestaient son contact avec des gens grossiers, — et, par servilité, ses convives semblaient se frotter contre lui pour les lui emprunter. Les vins, bus immodérément, commençaient à-dégager dans les cerveaux leurs fumées capiteuses, et les propos de cette table, quine ressemblaient pas à ceux de Martin Luther, rappelaient à Camile cette nuit de bal masqué où, pour la première fois, elle avait été initiée au langage et aux mœurs d’un certain monde. |
Le dessert ayant pris une allure bachique qui l’embarrassait, Camille se leva sous prétexte d’aller prendre un peu l'air, et entra dans la chambre de son amie, qui l’accompagna. Au temps où elles’ s'étaient connues, cette femme n’était pas encore ce que l'avait faite son existence actuelle. S’étant jetée plutôt par désœuvrement que par goût, elle avait cédé à des entraînements qui avaient fini par lui créer de nouvelles habitudes, qui s'étaient naturalisées besoins. Un carnaval avait suffi pour faire son éducation. Camille lui rappela l’époque où elle vivait heureuse d’un bonheur moins bruyant et moins brillant, mais plus intime,
— Ne regrettez-vous pas ce temps-là? lui demanda t-elle.
— Non, répondit son amie. Leregret est une plante amère, et vous ferez comme moi, vous vous lasserez de la cultiver.
Et, comme elle entendait la voix de son amant qui l’appelait, elle rejoignit ses convives en laissant Camille seule. Au milieu du choc et des éclats, celle-ci reconnut la Voix de sa voisine qui chantait une chanson de taverne qu’on lui avait demandée. — Vous ferez comme moi! murmura Camille en se rappelant les dernières paroles que lui avait dites son amie en la quittant. Celle-ci avait été interrogée par ses convives à propos de Camille. Les renseignements qu'elle donna devaient faire supposer que l’abandon et le chagrin de la jeune femme étaient en quête d’un consolateur. Un des convives quitta la table et rejoignit Camille.
‘Celle-ci aurait pu oublier qu'elle se retrouvait dans un lieu qui, jadis, avait été l'endroit favori des causeries intimes et des heures amoureuses, car un autre ameublement et une décoration nouvelle avaient changé l'aspect de cette pièce. Une trace visible du passé vint lui rappeler qu’elle l’avait habitée avec Léon. Dans les premiers temps de leur liaison, revenant un jour d’une promenade à la campagne, ils
élaient entrés dans cette chambre, furtifs comme des gens qui emportent un trésor et s’y étaient'enfermés pour le compter. La soirée s'était achevée au coin du feu, près d’un petit guéridon sur lequel ils avaient dressé eux-mêmes un de ces soupers d’amoureux où les meilleures friandises ne sont pas sur la table. Un verre de ces vieux vins qui font l'amour jeune avait animé Camille, qui, pour la première fois, avait senti la passion déborber dans la tendresse. Obéissant à un de ces enthousiasmes soudains qui sont la reconnaissance du bonheur, Léon avait voulu éterniser le souvenir de cette soirée, et il en avait gravé la date sur une des colonnes de marbre de la cheminée, C'était cette date qui venait de tomber sous les yeux de Camille, et avait réveillé en elle tous ces souvenirs de l'amour qui lui avaient fait dire un jour que cette chambre était le pays où son cœur était né. Comme elle avait les yeux fixés sur cette date, presque aussi triste pour elle en ce moment qu’une épitaphe gravée sur une tombe, elle fut trou- . blée dans sa rêverie douloureuse par la voix d’un homme qui s’approchait d’elle et lui murmurait des madrigaux de dessert.
Camille l’écoutant à peine et ne lui répondant pas, il pensa que son silence était peut-être une provocation à se montrer plus persuasif, et, s'étant agenouillé
auprès d'elle, il s'empara de l’une de ses mains, qu’il porta à ses lèvres avec une galanterie équivoque. Ceite entrée en matière tira brusquement Camille de son rêve du passé. Elle se leva aussitôt, et par son attitude protesta contre une familiarité à laquelle elle n'était pas hàbituée ; mais intérieurement elle fit la réflexion que c'était, depuis sa rupture avec Léon, la seconde fois qu’on se méprenait auprès d'elle, et se demanda si à l'avenir elle aurait le droit de s’offenser de ces méprises, puisqu’elle-même semblait venir audevant en se laissant entraîner dans des lieux où son isolement pouvait les autoriser.
Le jeune homme paraissant disposé à ne point la laisser seule, elle rentra dans la salle où se trouvaient les convives. Un tapis avait été jeté sur la table, et sur le tapis on mélait des jeux de cartes. En voyant entrer Camille, son amie lui montra une place auprè d’elle et lui dit: — Malheur en amour, bonheur au
eu; mettez-vous là, vous gagnerez.
Camille refusa, disant qu’il était tard, et qu'étant fatiguée, elle désirait se retirer. On voulut la retenir, mais elle insista. Pendant qu’elle faisait ses préparatifs de départ, aidée par son amie, sur l'initiative de r'amphitryon, les convives tiraient à la plus belle carte lequel d’entre eux serait le cavalier de Camille. L’as
omba à l’un des hommes qui pendant la soirée s’é-
tait montré le plusréservé dans son langageetsa tenue. Camille eût préféré s’en aller seule; mais l’heure était bien avancée, et il lui semblait difficile, d’ailleurs, de refuser l’offre qui lui était faite avec beaucoup de convenance. Elle prit done le bras qu’on lui offrait, et suivit son cavalier sans savoir qu’il lui était donné par le hasard. Elle n’eut pendant la route aucune raison pour regretter d’avoir accepté sa compagnie, car il se montra avec elle aussi courtois que peut l'être un homme bien élevé avec une femme qu’il rencontre pour la première fois; mais, comme elle était arrivée à sa porte et se disposait à le remercier de l'avoir accompagnée, son cavalier, arrêtant la main qu’elle portait au bouton de sa sonnette, lui demanda trèstranquillement un rendez-vous, protestant qu'il lui serait agréable qu’elle le fixât prochainement, car il était sur le point de partir pour un voyage. — Et. je serais bien heureux, ajouta-t-il, si je pouvais emporter avec moi un souvenir d’une aussi charmante personne.
Cette demande, faite sur un ton de politesse exquise, étourdit Camille, et, pendant un moment, la pétrifia au point qu’elle resta au seuil de sa porte, ne songeant même pas à agiter la sonnette pour se faire ouvrir, Le jeune homme attendait sa réponse avec une sécurité parfaite, et, pensant qu’elle serait peut-être
LES VACANCES DE CAMILLE. 217 plus à l'aise, si elle était moins pressée, il tira une carte de son portefeuille et la lui glissa dans la main en lui disant très-doucement : — Voici mon adresse. La nuit porte conseil, vousréfléchirez.
Comme il achevait, une voiture s’arrêta à la porte de la maison voisine, et Camille en vit descendre Théodore, un sac de voyage à la main. Celui-ci l'avait reconnue, car elle se trouvait sous la lumière d’un bec de gaz; mais, la voyant accompagnée, il fit semblant de ne pas la voir. Le premier mouvement de Camille avait été d’appeler son voisin ; puis, se souvenant de la scène de l'Opéra et des conséquences qu’elle avait eues, Camille redouta une nouvelle intervention de Théodore, et craignit surtout que le jeunc homme ne fit la remarque qu’elle se trouvait bien souvent dans une circonstance pareille à celle où il . avait cru devoir intervenir déjà. Elle se contint donc, et ce fut seulement lorsque la porte de la maison voisine se fut refermée sur Théodore, qu’elle froissa la carte que le jeune homme lui avait remise, et pour unique réponse la jeta à ses pieds. Celui-ci ne parut aucunement s’émouvoir; il alluma un nouveau cigare à celui qui venait de se consumer, et s’éloigna après avoir salué respectueusement Camille, mais sans lui adresser d’excuses.
Marie montra quelque surprise en voyant rentrer
sa maîtresse, qu’elle n’attendait plus. Comme il était deux heures du matin, elle venait de se coucher, en se disant : — Allons, si madame ne rentre pas, c’est qu’elle devient raisonnable.
Avant de se renfermer dans sa chambre, Camille ouvrit la fenêtre qui donnait sur la cour, et remarqua qu’il y avait de la lumière dans l'atelier de son voisin, qui parut lui-même à sa croisée, où il resta un instant à fumer. Était-ce machinalement, où avait-elle voulu lui prouver qu’elle était seule chez elle? Camille ne se rendit pas compte du sentiment qui l’avait amenée à sa fenêtre; mais en l’y voyant apparaître, et bien qu’elle y fût restée une minute à peine, sa présence avait suffi pour faire revenir Théodore sur un doute qu'il préférait voir hors de son esprit. Théodore revenait de chez son parrain, où il était allé passer quelques jours pour se remettre complétement de sa blessure. On avait voulu le retenir plus longtemps à la campagne, mais il avait prétexté des travaux qui le rappelaient à Paris. Il avait, d’ailleurs, la nostalgie de son chez lui — et des environs.
Lorsque, après son duel, Théodore, étant revenu à l'état lucide, avait trouvé Camille assise auprès de son lit, il n'avait vu d’abord dans sa présence chez ui qu'un rapprochement accidentel; mais il n'avait pas tardé à prévoir quelles en pourraient être les conséquences si ce rapprochement se prolongeait. La visite de Camille était chaque jour attendue avec moins de tranquillité, et les heures qu’elle passait auprès de lui paraissaient chaque jour à l'artiste s’écou: ler plus rapidement. Théodore, prenant l'alarme, avait consulté son fameux thermomètre moral, qui, à son insu, s'était progressivement élevé à un degré auquel il l'avait rarement vu atteindre. Qu'il fût amoureux de sa voisine, Théodore n’en douta plus. — Par où diable cet amour-là a-t-il pu entrer? se demandait-il avec l’étonnement d’un homme qui croyait
son cœur hermétiquement fermé au retour de toute passion. — Peut-être par cette brèche, imagina Théodore regardant un jour la cicatrice de son coup d’épée. qui commençait à se fermer.
S'il trouva d’abord un certain charme à reconnaître qu’il lui était encore possible d’être amoureux, - cette découverte le fit bientôt réfléchir profondément, Ce qu'il savait de Camille par Francis Bernier, ce qu'il avait pu apprendre dans l'intimité que les circonstances avaient amenée entre eux ne lui permettait pas de confondre sa voisine avec les aimables créatures dont la mobilité de cœur réalise l'utopie du mouvement perpétuel, et auxquelles on peut sans danger proposer un petit tour de sentiment. Théodore, prévoyant qu’une liaison avec Camille l’entrainerait au delà des limites de l’aventure, résolut de ne pas laisser au plaisir qu'il éprouvait à la voir le temps de devenir une habitude, qui deviendrait elle-même un besoin. Ce fut alors que l’idée lui vint de rappeler auprès de lui cette ancienne maitresse, la frileuse fugitive de sa tour du Nord. Il espérait que sa présence réveillerait non pas l'amour qu'il avait eu jadis pour elle, mais, au contraire, des souvenirs qui, en lui rappelant une des époques les plus troublées de sa vie, fortifieraient la résolution qu’il avait prise d’écarter de lui toute circonstance de nature à
la troubler de nouveau. En mettant Geneviève en face de Camille, il évoquait le passé pour effrayer l'avenir. Son ancienne maitresse était accourue avec assez de bonne grâce, ignorant que son retour n’était qu’une combinaison dont le premier résultat avait été d’éloigner Camille ; mais après quelques visites elle se rappela les paroles que Théodore lui avait dites au bal de l’Opéra, et reconnut en effet qu’en venant toucher « aux choses fragiles du passé, » elle les brisait sous sa main. Le jour où Théodore était parti pour la Normandie, en le quittant au chemin de fer, où elle l’avait accompagné, elle lui avait dit adieu, et non pas au revoir. Pendant les quelques jours qu'il avait passés à la campagne, Théodore s’aperçut que si l'absence l’éloignait de Camille, elle n’en rapprochait pas moins celle-ci de sa pensée, et s’alarma toute de bon. Puis la réflexion lui vint que le voisinage était peut-être pour quelque chose dans cette préoccupation de la voisine, et il supposa qu’en détruisant la cause, il pourrait peut-être en paralyser les effets. CE fut du moins la raison qu’il se donna à lui-même un matin pour être à Paris le soir et donner congé de son atelier dans les délais exigés par l'usage, Telles étaient les dispositions d'esprit dans lesquelles se trouvait Théodore à son retour de la cam-
pagne. La rencontre imprévue de Camille et l'impres- | 16.
sion que lui avait causée sa présence tardive dans la rue, le singulier bien-être que lui avait fait éprouver ensuite sa courte apparition à sa croisée, étaient autant de symptômes significatifs qui justifiaient ses craintes et devaient maintenir Théodore dans sa résolution. En revenant de chez son amie, Camille n’avait pas dormi, et pendant que Théodore réfléchissait aux dangers du voisinage, elle réfléchissait aux dangers de l’isolement. Le souvenir de sa soirée lui était resté dans l'esprit. Sans doute.elle sentait en elle une invincible répugnance pour cette existence au milieu de laquelle un besoin de distraction l'avait déjà entraînée ; maïs était-elle bien sûre que ce besoin de distraction ne deviendrait pas lui-fnême un jour aussi invincible que cette répugnance même ? N'avait-elle pas eu sousles yeux l’exemple de cette femme qui s’était.en quelques mois habituée à vivre dans une atmosphère viciée ? pouvait-elle-répondre d’elle-même, et, poussée par l’ennui, ne pourraitelle pas, elle aussi ; se laisser entraîner au courant, y être attirée même par la nécessité, cette puissante attraction au mal? À cette pensée, qu'un jour viendrait peut-être où un homme qu’elle ne connaïîtrait pas pourrait lui parler comme on lui avait parlé dans cette soirée, et qu’elle serait obligée de ne pas lui répondre comme on répond à un outrage, Camille se
sentit frissonner tout entière, et toutes les menaces de l'avenir vinrent épouvanter son imagination. Cependant à quoi se rattacher pour ne pas glisser dans l’abime? Dans quelle affection fortifier l'instinct de résistance aux tentations de la solitude, de l'ennui et de la misère? Le jour où Léon lui avait dit qu’un autre amour pourrait plus tard le remplacer dans son cœur, Camille avait protesté avec la sincérité de son cœur, alors plein de l'amour qu'elle avait pour lui; ” elle croyait queile souvenir qu'il y laisserait serait suffisant pour-garder la place : elle en doutait maintenant que la blessure qu’il avait faite à ce souvenir était tellement douloureuse qu’elle eût préféré l’oubli. Elle eut pendant une heure un de ces désirs qui ouvrent dans l’âme une entrée au désespoir. Jetant un regard éperdu vers tous les horizons de sa vie, elle vit le regret, la misère ou la honte partout, l’espérance nulle part. Elle pensa un moment à mourir, mais cette pensée seule lui fut plus cruelle que la * mort : une soudaine rébellion dé jeunesse la rattacha à la vie, quels que dussent en être les hasard:
La résolution prise par Camille de ne rien accepter de Léon était trop enracinée dans sa fierté pour qu’elle pût être ébranlée; mais elle Songea que cette fierté lui permettait du moins d'utiliser les conseils qu'il lui avait donnés dans leur dernière entrevue.
Elle pensa qu’elle pourrait répondre dignement à sa lettre si, le rencontrant un jour et lui tendant sa main hâlée par le travail, elle lui prouvait que, sans profiter de ses dons, elle avait su vivre d’elle-même, que si la Camille du présent n’était plus celle du passé, c'était seulement parce qu’elle avait cessé de l'aimer. Si cette idée de demander sa vie au travail lui avait été inspirée par les dangers de l’oisiveté, Camille ne l’eût peut-être accueillie qu'avec défiance, sachant combien elle était peu courageuse en face d’un changement d’habitudes ; mais, par cela même que cette résolution était puisée dans son orgueil, elle sentit qu’elle n’y renoncerait pas, et qu'elle la mènerait jusqu’au bout avec cette obstination passionnée que toute femme applique à l’accomplisse- . ment d’un projet qui a l’amour-propre pour base et la vengeance pour résultat.
A six heures du matin, Camille, assise à sa table, faisait encore des calculs. Bien qu’il eût peu dormi, Théodore se levait à la même heure. Comme il ouvrait sa fenêtre, il aperçut ses amis les oiseaux qui commençaient à courir sur les toits , et faisaient leur toilette matinale aux premiers rayons du soleil.
— Mes pauvres pensionnaires! si je déménage, pensa-t-il, il faudra que je leur donne mon adresse.
Ramené par cette idée au motif qui lui faisait
p'oyer sa tante, Théodore songea que s’il allait 14 planter dans ce même quartier, autant valait ne pas s’en aller. Pour que son éloignement fût sérieux, il fallait créer l'éloignement de la distance. Il se rappela que Bernier, qui demeurait à une lieue, lui avait souvent dit que son quartier était plein d’ateliers. Théodore, ayant d’ailleurs besoin de voir Francis pour lui parler de la commande que celui-ci lui avait fait espérer, se décida à aller chez lui. En passant devant son concierge, il lui signifia son congé pour le demi-terme. Théodore trouva Francis au travail, selon son habitude, et celui-ci lui causa une déception visible en jui apprenant qu’il n'avait pas à compter sur la commonde. — Pourquoi? demanda Théodore.
— Parce que... répliqua Francis, et il lui montr ja lettre que Léon lui avait écrite.
— Ainsi, dit Théodore en riant, votre ami refuse d'encourager les arts parce qu’il suppose que je suis actuellement l'amant de son ancienne maîtresse, et surtout parce qu’il suppose que je l’étais avant qu'il l’eût quittée. Eh bien! alors ce monsieur serait bien surpris s’il savait ce qui se passe!
— Que se passe-t-il? fit Francis. |
Théodore lui fit part de son projet de déménage-
ment et du motif qui le portait à s'éloigner de Camille.
— Ainsi, demanda Bernier, vous êtes amoureux d'elle ?
Théodore prit un morceau de craie et écrivit sur la muraille en lettres colossales : — Ouil . — Eh bien! dit Francis, si cela est ainsi, quand vous demeurerez de ce côté-ci de l’eau, vous passerez votre vie dans l’omnibus qui va de l’autre côté. Restez donc là-bas, allez!
— Mais songez donc que mon thermomètre est à quarante-cinq degrés, répondit Théodore; c'est une chaleur intolérable. |
La conversation prit entre les deux amis une tournure sérieuse, et fournit à Théodore l’occasion de s'exprimer clairement à l'égard de Camille. Il avoua sans réticences les sentiments qu’elle lui inspirait, ét fit connaître avec la même sincérité les véritables raisons pour lesquelles il refusait de s’abandonner. — Vous savez, dit-il, quelle est ma position : j'aimon avenir à faire ; ma petite personne m'est souvent assez lourde sur les bras, et je ne puis pas me permettre d'y ajouter le fardeau d’une autre existence. L'entrée d’une femme dans la vie d’un artiste est un élément de disccrde entre lui et l’art. Les poëêtes, qui sont des farceurs solennels, appellent leurs maîtresses ou leurs femmes des muses aux blanches ailes; mais, dès qu'ils veulent travailler, ils prient la muse de s'envoler. J’en
connais un, moi qui vous parle, qui faisait de l’art à l’époque où il aimait Gothon quand il la rencontrait ; maintenant il fait du métier parce qu’il obéit aux inspirations d’une muse qui ne peut faire son ménage qu’en robe de moire antique. Après cela, il est vrai que si Gothon n’est pas toujours jolie, elle est presque toujours bête, et que ce n’est pas gai de vivre seul.
— Après? demanda Francis.
— Après! c’est tout, répliqua Théodore. Si j'avais de la fortune ou de l’aisance, ou seulement quelque chose de plus que rien, je céderais peut-être à l’attraction qui m'entrainerait vers une femme que j'aimerais sérieusement ; mais dans les conditions où je me trouve et où se trouve celle dont nons parlons, je résiste. En vivant avec votre ami , Camille a pris des habitudes que je ne pourrais satisfaire : du pain tous les jours et de la galette le dimanche, voilà tout au plus ce que je pourrais lui offrir.
Francis expliqua brièvement à Théodore que Léon, en quittant sa maîtresse, avait pris des dispositions qui assuraient en partie l'existence de celle-ci.
— Raison de plus, répliqua le jeune homme. Vous allez me qualifier de puritain, d’extravagant, de tout ce qu’il vous plaira ; mais je n’ai jamais compris de transactions entre l'amour et l’amour-propre. Il me répugnerait souverainement d'entendre Camille me
dire à la fin du mois : « Je vais chez mon notaire. » Je n’ai pas de notaire, moi. J’ai dit du pain et de la galette, mais à la condition que je fournirais la farine. Et maintenant, indiquez-moi où je pourrai trouver des logements dans les prix doux.
— Tenez, dit Francis, levant le store de son atelier, allez dans la maison en face, elle est couverte d'écriteaux. |
Théodore alla visiter les logements, et demanda S'il n’y en avait pas qu’on püût occuper toul de suite.
Il y en avait un, mais trop petit pour qu’il püt l’habiter. [l en arrêta un plus convenable, qui était seulement vacant pour le demi-terme. Il retourna chez Bernier pour lui faire part.,de sa location.—Dans un mois et demi, je serai votre voisin. Je viens de louer en face, cinquante francs de moins que dans mon quartier, et un étage de plus. Quand le temps est clair, avec de bons yeux et de l’imagination, on voit Ja mer. Vous avez du monde, ajouta-t-il en remarquant que Francis l'avait reçu dans la première pièce.
— Oui, répondit celui-ci d’un air singulier, je suis en séance.
— Adieu! dit Théodore. Je cours donner mon congé à mon ancien logement. N'est-ce pas, au fond, que j'ai une bonne idée de me sauver de ma jolie voisine ?
— Très-bonne.
— Si par hasard elle vient vous voir, reprit Théodore, et que mon petit drapeau bleu soit à la fenêtre, vous sonnerez un peu du cor. Je saurai qu'elle sera ici, et je monterai comme par hasard. Cela me fera plaisir de savoir de ses nouvelles, et surtout d’apprendre qu’elle est heureuse.
— À moi aussi, cela me ferait plaisir, répondit : Francis.
Et il ajouta en riant : — Seulement je ne pourrai pas vous avertir quand j'aurai la visite de Camille. J’ai un cor de chasse, mais je ne sais pas en jouer.
— Ni moi non plus; mais c'est égal, je vous apprendrai. Adieu, je me sauve,
— Qui était là? demanda Camille à Bernier lorsque celui-ci rentra dans son atelier, où il l'avait vue arriver une minute après que Théodore en était sorti.
— Personne. Vous disiez donc? dit-il en s’asseyant auprès d’elle.
— Où en étais-je? fit celle-ci en cherchant à se rappeler à quel endroit elle en était restée du récit qui venait d’être interrompu.
— Vous en étiez à : Et alors. -
— Ah! oui, reprit Camille. Et alors il a été convenu que je donnerai à ma patronne trois cents francs,
contre lesquels elle me nourrira pendant six mois et
m'apprendra à broder assez proprement pour que je puisse entrer dans un magasin. En supposant qu'il me faille un an pour faire mon apprentissage, j'aurai toujours assez d'argent pour attendre que je puisse en gagner, puisqu'on doit me donner demain quinze cents francs de mon mobilier.
— Pourquoi le vendre ? interrompit Bernier.
— Vous êtes bon, dit Camille; et où voulez-vous que je trouve de quoi organiser ma petite existence ? Pour renvoyer Marie sur-le-champ, il à fallu compter avec elle. Et si je compte très-mal, elle compte très-bien. Pour déménager tout de suite, il a fallu payer mon terme en sortant, et puis une foule d’autres frais. Ça coûte très-cher à Paris vour être malheureuse.
— Malheureuse! fit Bernier ; maïs Léon a pris des précautions pour que vous ne le fussiez pas.
— Monsieur Léon, répondit Camille, a perdu le droit de s'occuper de mon avenir en accusant mon passé, et j'aurai cessé d’être malheureuse le jour où je l'oublierai.
— Pour que la besogne soit plus facile, il faut vous faire aider, interrompit Francis.
Camille ne répondit pas, elle ne put voir de cette parole qu’un propos en l'air. Après avoir retracé complétement le programme de sa vie nouvelle, elle pria
Francis de l’accompagner pour chercher un petit logement dans son quartier.
— Pourquoi quitter le vôtre ? demanda Bernier
— [lest trop cher pour moi, dit-elle, et, d’ailleurs, il faut que je me rapproche de mon travail.
— Tenez, répondit Francis en levant de nouveau le store de son vitrage, allez donc dans cette maison en face ; il y a beaucoup d’écriteaux; peut-être y trouverez-vous votre affaire, Je ne puis pas me déranger. Vous viendrez me dire si vous avez loué.
Camille sortit et revint une demi-heure après, — Après-demain je serai votre voisine, Jui dit-elle. J’ai trouvé, où vous m'avez indiqué, un logement vacant et très-mignon d’où on a une vue magnifique,
— Qui, je sais, la mer... quand il faut beau et qu’on à de l'imagination, interrompit Bernier.
— C’est bien un peu haut et c’est bien un peupetit, continua Camille; mais je ne conserve que ce qui est indispensable de mon ancien mobilier. Comme je suis un peu paresseuse, il faudra venir me réveiller lematin pour que je n’arrive pas trop tard à mon ouvrage.
— Je, vous jouerai un air de chasse, dit Francis lui montrant sa trompe.
— Vous savez donc en sonner?
— J'ai un ami qui doit m’apprendre,
— Je vous dis adieu, fit Camille, Je retourne chez
moi me reposer un peu. J'ai fait tant de courses et tant de choses depuis ce matin, que je suis horriblement faliguée, et j'ai encore un bon bout de chemin d'ici chez moi.
— Prenez une voiture.
— Ah! non, fit Camille; il faut commencer à faire des économies.
Comme elle allait le quitter, elle revint sur ses pas et lui dit : — A propos, M. Théodore est revenu de la campagne.
— Bah! dit Francis jouant l’étonnement.
— Si j'étais sûre de ne pas le déranger, j'irais lui dire adieu avant de quitter le quartier.
— Ne lui dites pas adieu; dites-lui au revoir, répondit négligemment Bernier.
— Au fait, interrompit Camille, quand je seraichez . moi le dimanche toute seule, s’il vient chez vous, vous me préviendrez : je monterai ici sans en avoir l'air, en voisine. Moi, je l'aime assez, ce garçon ; il me fait rire. |
— Camille, Camille, c’est une déclaration cela, dit Bernier en feignant de prendre un air grave.
— Oh ! pas du tout, pas du tout, allez! D'ailleurs, vous savez bien qu'il a repris son ancienne maitresse, répondit Camille en serrant la main de Francis, qui la reconduisit jusqu’à la porte.
Au commencement de l’automne suivant, un dimanche matin, Théodore, vêtu en habit de campagne, se promenait avec une apparence d’impatience dans l'atelier de Francis, qui parcourait les lettres que son domestique venait de lui monter. — Tenez, dit Bernier, lui passant un billet de faire-part venu de la province.
— Ah! fit Théodore mettant, après l'avoir lu, le billet sous un tas de gravures : il est inutile qu’elle voie cela. |
—' Appelez-la donc encore, dit Francis : elle nous fera manquer le convoi. à
Cornme Théodore s'était mis à la fenêtre et commençait une fanfare, une petite voix essoufflée se
fit entendre dans l’antichambre : — Me voilà, me voilà! À
— Arrivez donc, paresseuse! nous sommes déjà en retard, dit Bernier à Camille, qui venait d’entrer dans l'atelier. Ainsi que les deux artistes, celle-ci étai en habit de campagne. Un petit chapeau de paille simple, orné d’un ruban clair et doublé intérieurement de soie rose, encadrait son visage, où brillait la santé, où se reflétait le contentement d’une âme heureuse et gaie. Un col blanc tout uni entourait son cou, dont la pâleur mate était piquée d’un signe brun, et sa robe en coutil gris, amplement étoffée, bouffant en gros plis à l’entour de sa taille fine, dégageait les élégances d’un corsage plein dont le relief se révélait naturellement sans s’accuser. Elle avait aux pieds d’étroites bottines d’étoffe grise qui faisaient, lorsqu'elle marchait, un petit bruit de chaussure neuve, et dont le talon semblait battre, en sonnant sur le parquet, une mesure impatiente et joyeuse. Camille portait sur le bras un petit mantelet pareil à la robe, et le seul luxe apparent de son frais uniforme était ses gants, de jolis gants d’une nuance tendre, qui étaient de la famille de la pantoufle de Cendrillon, et que, par une innocente coquetterie, elle se plaignait de ne pouvoir mettre sans qu’elle fût aidée.
— Vous êtes belle, lui dit Francis après l'avoir
LES VACANCES DE CAMILLE, 295 examinée comme pour lui procurer l’innocent plaisir que toute femme éprouve d’une admiration qu’elle sait même banale.
— Mais, dit Camille en étirant les plis de sa jupe, c'est ma belle robe à manger de la galette. Et, fouillant dans sa poche, elle en tira un petit paquet soigneusement enveloppé, qu’elle tendit au jeune homme en lui disant : — Tenez, voici toujours un nouvel à : compte sur votre douzaine.
Francis, ayant développé le petit paquet, y trouva un mouchoir de batiste, au coin duquel son chiffre était finement brodé.
— Est-ce assez joli ? demanda Camille.
— Il y a progrès sur la première demi-douzaine ; mais vous y avez mis le temps!
— Dame! dit Camille, je ne peux travailler que le soir, en rentrant de mon magasin, et encore je n’en fais guère. ;
— À qui la faute? dit Francis en souriant et en désignant Théodore.
— Allons, interrompit celui-ci, en route! — Et, comme Camille restait immobile et semblait réfléchir au milieu de l'atelier, il lui dit en la prenant Goucement par le cou: — Eh bien! qu'est-ce que tu attends ? |
— Je suis sûre que j'ai oublié quelque chose, répondit-elle gaiément. |
— Toujours oublieuse ! fit Théodore. |
—Ah! répondit Camille avec un accent de reproche amical, si j'oublie quelquefois, est-ce à vous de vous en plaindre ? | |